‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 73 sur 91 · i PREMIÈRES POÉSIES · texte numérisé non relu

i PREMIÈRES POÉSIES

Qu'elle nous ait donné trente ans pour exister, Et le reste pour geindre on bien pour tricoter? Figurez-vous, Silvio, que j^ai, la nuit dernière, Chanté fort joliment pendant une heure entière. C'était pour intriguer mes filles ; mais ma foi, Je crois, en vérité, que j'ai chanté pour moi.

SILVIO

Aussi, dans tout cela, cher duc, c'est vous que j aime. Il faudra pourtant bien redevenir moi-même.

Songez donc, mon ami, qu'il ne restera rien Du héros de roman.

IJkERTE.

Mon Dieul je le sais bien.

Un roman dans un lit, on n'en saurait que faire. On réalise là tous ceux qu'on a rêvés.

Après la bagatelle il faut le nécessaire ; Et j'espère pour vous, mon cher, que vous l'avez. Très-ordinairement, dans ces sortes de choses, Ceux qui parlent beaucoup savent prouver très-peu. C'est ce qui montre en tout la sagesse de Dieu. Tous ces galants musqués, fleuris comme des roses, Qu'on voit soir et matin courir les rendez-vous, S'assouplir comme un gant autour des jeunes filles, Escalader les murs, et danser sur les grilles. Savent au bout du doigt ce qui vous manque, à vous. Vous avez dans le cœur, Silvio, ce qui leur manque. Je me moque d'avoir pour gendre un saltimbanque, Capable de passer par le trou d'une clef.

Si vous étiez comme eux, j'en serais désolé.

Mais la méthode existe : — il faut songer à plaire. Une fois marié, parbleu 1 c'est votre affaire. Permettez-moi, de grâce, une autre question.

Avez-vous jusqu'ici vécu sans passion ?

En un mot... franchement, mon cher, étes-vous vierge?

SILVIO

Vierge du cœur à l'âme, et de la tète aux pieds.

LAERTE

Boo ! je ne hais rien tant que les jennes roués.

Le cœur d'un libertin est fait oomme une auberge ;

On y trouye à toute heure un grand feu bien nourri,

Un bon gîte, un bon Ut — et la clef sur la porte.

Mais on entre aujourd'hui : demain il faut qu^on sorte.

Ce n'est pas ce bois-là dont on fait un mari.

Que tout vous soit nouveau, quand la femme est nouvelle.

Ce n'est jamais un l>ien que Ton soit plus vieux qu'elle,

Mi du corps ni du cœur. -— Tâchez de deviner.

Quel bonheur, en amour, de pouvoir s'étonner !

Elle aura ses secrets^ et vous aurez les vôtres.

Restez longtemps enfants : vous nous en ferez d'autres.

Ce secret-là surtout est si vite oublié !

SILVIO

Si ma femme pourtant croit trouver un roué, Quel misérable efTet fera mon ignorance !

N'appréhendez-vous rien de ces étonnements?

LAERTE

Ceci pourrait sonner comme une impertinence.

Mes filles n^ont, monsieur, que de très-bons romans. Ah I Silvio, je vous livre une fleur précieuse. Effeuillez lentement cette ignorance heureuse. Si vous saviez quel tort se font bien des maris, En se livrant, dans l'ombre, à des secrets infâmes ! Pour le fatal plaisir d'assimiler leurs femmes Aux femmes sans pudeur dont ils les ont appris ! Us ne leur laissent plus de neuf que Tadultère. Si vous étiez ainsi, j'aimerais mieux Irus.

Rappelez-vous ces mots, qui sont dans THespérus : n Respectez votre femme, amasses de la terre » Autour de cette fleur prête à s'épanouir; » Mais n'en laissez jamais tomber dans son calic«. »

SlLVIO.

Mon père, embrassez-moi. — Je vois le ciel s'ouvrir.

LAERTE

Vous êtes, mon enfant, plus blanc qu^une génisse ; Votre bon petit cœur est plus pur que son lait; Vous Yous en défiez, et c'est ce qui me plaît. Croyez-en un vieillard qui vous donne sa fille. Puisque je vous ai pris pour remplir ma famille, Fiez-vous à mon choix, — Je ne me trompe pas.

SILVIO

La lumière s'en va de fenêtre en fenêtre.

LAERTE

L^heure va donc sonner. — Mon fils, viens dans mes bras.

SILVIO

Elle se perd dans Tombre, elle va disparaître.

LAERTE

Ton rôle est bien appris? Tu n'as rien oublié?

SILVIO

La lumière s^éteint.

LAERTE

Bravo ! Fheure est venue.

Suivons tout doucement le mur de Tavenue.

Allons, mon cavalier, sur la pointe du pied.

[Sxeunt.)

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