‹ Premieres poésies...1829-1835Chapitre 81 sur 91 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Le sofa sur lequel Hassan était couché

Ëtait dans son espèce une admirable chose.

Il était de peau d^ours, — mais d'un ours bien léché :

Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose.

Hassan avait d'ailleurs une très-noble pose,

Il était nu comme Ë?e à son premier péché,

Quoil tout nu! dira-t-on — n'avait-il pas de honte? Nu, dès le second mot! — Que sera-ce à la fin? — Monsieur, excusez-moi — je commence ce conte Juste quand mon héros tient de sortir du bain. Je demande pour lui Findulgence, et j'y compte. Hassan était donc nu, — mais nu comme la main —

Nu comme un plat d'argent, — nu comme un mur d'égUse, Nu comme le discours d'un académicien.

Ma lectrice rougit, et je la scandalise.

Mais comment se fait-il, madame, que Ton dise Que TOUS avez la jambe et la poitrine bien ?

Gomment le dirait-on, si l'on n^en savait rien?

Madame alléguera qu'elle monte en berb'ne ; Qu'elle a passé les ponls quand il faisait du vent ; Que, lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine; Et tout le monde sait qu'elle a le pied charmant. Mais moi qui ne suis pas du monde^ j'imagine Qu'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.

Et quel crime estrce donc de se mettre à son aise.

Quand on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud?

On est si bien tout nu, dans une lai^e chaise!

Croyez-m'en, belle dame, et, ne vous en déplaise.

Si vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt.

Vous en cririez sans doute un peu, •— mais pas bien haut.

Dans un objet aimé qu'est-ce donc que Ton aime?

Estrce du taffetas ou du papier gommé?

E8t«-ce un bracelet d'or, un peigne parfumé?

Non — ce qu'on aime en vous, madame, c est vous-même.

La parure est une arme, et le bonheur suprême.

Après qu'on a vaincu, c'est d'avoir désarmé.

Tout est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie; Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,

Les tombeaux, les enfanU et les divinités.

Tous les cœars vraiment beaux laissent voir leurs beaulés.

Ainsi donc le héros de cette comédie

Restera nu, madame, — et vous y consentez.

Un silence parfait règne dans cette histoire..

Sur les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire

La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.

On entendait à peine au fond de la baignoire

Glisser Teau fugitive, et d'instant en instant

Les robinets d'airain chanter en s'égouttanl.

Le soleil se couchait; — on était en septembre :

Un triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil

Chez ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.

Hassan poussa du pied la porte de la chambre.

Heureux homme ! — il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil.

Bien qu'il ne s'élevât qu'à quelques piedS de terre, Hassan était peut-être un homme à caractère; Il ne le montrait pas, n'en ayant pas besoin. Sa petite médaille annonçait un bon coin.

Il était très-bien pris : — on eût dit que sa mère . L'avait fait tout petit pour le faire avec soin.

Il était indolent, et très-opiniâtre ;

Bien cambré, bien lavé, le visage olivâtre,

Des maios de patricien; — l'aspect fier et nervcax. La barbe et les sourcils très-ooirs, — un corps d'albâtre. Ce qu'il avait de beau surtout, c^était les yeux. Je ne vous dirai pas un mot de ses cheveui ;

C*est une vanité qu^on rase en Tar tarie.

Ce pays-là pourtant n'était pas sa patrie.

Il était renégat, — Français de nation ; — Riche aujourd'hui, jadis chevalier dMndustrie, Il avait dans la mer jeté comme un haillon Son titre, sa famille et sa religion.

Il était très-joyeux, et pourtant très-maussade. Détestable voisin, —^ excellent camarade.

Extrêmement futile, — et pourtant très-posé.

Indignement naïf, — et pourtant très-blasé.

Horriblement sincère, — et pourtant très-rusé. Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade

Que don Juan déguisé chante sous un balcon ?

— Une mélancolique et piteuse chanson, Respirant la douleur, Tamour et la tristesse. Mais Taccompagnement parle d'un autre ton.

Gomme il est vif, joyeux 1 avec quelle prestesse Il sautille I — On dirait que la chanson caresse

Et couvre de langueur le perfide instrument; Tandis que Tair moqueur de Taccompagaernent

Tourne en dérision |a chanson elle-même.

Et semble la railler d'aller si tristement.

Tout cela cependant fait un plaisir extrême. —

C'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et qu'on aime ;

Cesi qu*on pleure en riant; -^ c'est qu'on est innocent Et coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure Lorsqu'on n'est qu'abusé; — c'est qu'on verse le sang Avec des mains sans tache, et que notre nature A de mal et de bien pétri sa créature :

Tel est le monde, hélas 1 et tel était Hassan.

C'était un bon enfant dans la force du terme ; Très-bon — et très-enfant; — mais quand il avait dit « Je veux que cela soit, » il était comme un terme. 11 changeait de dessein comme on change d'habit ; Mais il fallait toujours que le dernier se fît. C^était un océan devenu terre ferme.

XYlIl.

Bizarrerie étrange ! avec ses goûts changeants, Il ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire. Il n'aurait pas marché sur une mouche à terre. Mais s'il l'avait trouvée à diner dans son verre. Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. — Parlez après cela des bons et des méchants I

Venez après cela crier d'un ton de maître.

Que c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !

Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi. Le cœur humain dé qui? le cœur humain de quoi? Celui de mon voisin a sa manière d'être.

Mais, morbleu ! comme lui, j^ai mon cœur humain, mot.

Cette vie est à tous, et celle que je mène.

Quand le diable y serait, est une vie humaine. « Alors, me dira-t-on, c'est vous que vous peignez; » Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. »

— Pas du lout, — cher lecteur, — je prends à Tun le nez, A l'autre le talon, — à l'autre, — devinez. .

<i En ce cas vous créez un monstre, une chimère, » Vous faites un enfant qui n'aura point de père. »

— Point de père, grand Dieu! quand, comme Trissotin, J'en suis chez mon libraire accouché ce matin ! D'ailleurs is pater est quem nupliœ.,. j'espère

Que vous m'épargnerez de vous parler latin.

Consultez les experts, le moderne et Tantique ; On est, dit Brid'oison, toujours fils de quelqu^un. Que Ton fasse, après tout, un enfant blond ou brun, Pulnionique ou bossu, borgne ou paralytique, C'est déjà très-joli quand on en a fait un ; Et le mien a pour lui qu^il n^est point historique.

Considérez aussi que je n'ai rien volé >^^

A la Bibliothèque ; — et bien ^que cette histoire

NAHOUNA.

Se passe en Orienl, je n'en ai ptàat parlé.

Il est vrai qu«, pour moi, je n'f suis poiot allé. Hais c'est si grand, si kàol — âtcc de h mémoire Oa se lire de loyt : — ailes vinr pour y croire.

Si d'uD coup de (rinceau je «oas avais bili

Quelque ville aux toii$ blnu, qoelgoe blaitehe mosquée,

Quelque tirade ^i vers, d'or et d'argeot plaquée.

Quelque description de mioarels flanquée.

Avec rboriiOD roMjfe et le ciel assorti,

ITauries-TouB répondu : ■ Tout en avei menti? •

Je vous dis tout cela, lecteur, poar qu'en échange

Voua me fassiei aussi quelque concession.

J'ai peur que mtn héros ne vous paraisHB étrange :

Car l'étrange, h vrai dire, était sa passioD.

* Hais, madame, après tout, je ne suis pas un tngt. i

Et qui l'est ici-bts? — Tartutlé a bien raison.

xivt.

Hassan était un être impoeûble i. décrire.

C'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier. Son cteur est un logis qui n'a pas d'escaLer. Ses intimes amto ne savaient tn^ qu'en dire.

Parler est tn^ bcile, et c'est trop long d'écrire; Ses secrets sentiments restairat sur l'oreiller.

Il n'avait ni parenls, ni guenon, ni mdtreese. Rien d'ordinaire en lui, — rien qui le ratlachil

Au commao des martyrs, — pas ud chien, pas un chat. Il faut cependant bien que je vous intéresse A mon pauvre héros. — Dire quMl est pacha, Cest un moyen usé, c'est une maladresse.

xxvni.

Dire qu'il est grognon, sombre et mystérieux,

Ce n^est pas vrai d'abord, et c'est encor plus vieux.

Dire qu'il me plaît fort, cela n'importe guère.

C'est tout simple d'ailleurs, puisque je suis son père.

Dire qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire.

J'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.

Dire qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable, C'est chanceux d'une part, et de l'autre immoral. Dire qu'il vous plaira, ce n'est pas vraisemblable ; Ne rien dire du tout, cela vous est égal.

Je me contente donc du seul terme passable Qui puisse l'excuser : — « C'est un original. »

Plût à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire  le justifier de ce que j'en vais dire!

Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi. Au fait, s'il agit mal, on pourrait rêver pire. — Ma foi, tant pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi Les sottises d'Hassan retomberaient sur moi.

D'ailleurs on verra bien, si peu qu'on me connaisse, Que mon héros de moi diffère entièrement.

NÀMOUNA. 289

J'ai des prélentioiis à Ta délicatesse;

Quand il nCesi arrivé d*avoir une maîtresse,

Je me suis comporte très-^pacifiquement.

En honneur devant Dieu, je ne sais pas comment

J^ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire, Pleine^ telle qu'elle est, d^une atrocité noire. C'est au point maintenant que je me sens tenté De l'abandonner là pour ma plus grande gloire, Et que je brûlerais mon œuvre, en vérité.

Si ce n'était respect pour la postérité.

Je disais donc qu'Hassan était natif de France. Mais je ne disais pas par quelle extravagance Il en était venu jusqu'à croire^ à vingt ans, Qu'une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps. Quand il en rencontrait une à sa convenance.

S'il la gardait huit jours, c'était déjà longtemps.

XXX rv.

On sent l'absurdité d'un semblable système; Puisqu'il est avéré que lorsqu'on dit qu'on aime, On dit en même temps qu'on aimera toujours, — Et qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours. Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.*

Je sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait, Que les trois quarts du temps ma crème a le goût d'aigre. I. 25

Nous ayons sur ce point un siècle de vinaigre, Où c'est déjà beaucoup que de trouver du la il. Mais toute servitude en amour me déplaît; J'aimerais mieun, je crois, être le chien d'un uéçro,

Ou mourir sous le fouet comme un cheval rélif. Que de craindre une jupe, et d'avoir pour maîtresse Un de ces beaux geôliers, au regard attentif, Qui, d^un pas mesuré marchant sur la souplesse, Du haut de leurs yeux bleus vous promèneni en lesso. Un bâton de noyer, an moins, c'est posilif.

On connaît son afbire, -*• on sait à quoi s'attendre;

On se frotte le dos, — on s'y fait par degré.

Mais vivre ensoreelé sous un rutuin doré !

Boire du lait sucré dans un maillot vert tendre i

N'avoir à son cachot qu'un mur si délabré,

Qu'on ne s'y saurait même accrocher pour s y pendre !

XXXVII r.

Ajoutez à cela que, pouff comble d'horreur, La femme la plus sèche et la moins nialhonBéle Au bout de mes huit jours farouvera dans sa hèio. Ou dans quelque recoin oublié de son cœur.

Un amant qui jadis lui faisait plus d'honneur, Un cœur plus eipansif, une jambe mieux faite,

Plus de douceur dans l'âme, ou de nerf dans tes bras. — Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas

C'est mon héros qui parle, et je mourrais de houle

S'il croyait un instant que ce que je raconte.

Ici plus que jamais, ne me révolte pas.

Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte.

Plus mes petits talents gardent de leur fraîcheur. C'est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant qu'un grain d amitié reste dans la balance, Le souvenir souffrant s'attache à Tespérance, Comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur. L'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.

xu.

Le dégoût, c'est la haine : — et quel motif de haine- Pourrais-je soulever? — pourquoi m'en voudrait-on? Une femme dira qu'elle pleure : — et moi donc 1 Je pleure horriblement; — je me soutiens à peine; Que dis-je, malheureux! il faut qu'on me soutienne. Je n'ose même pas demander mon pardon.

Je me prive du corps, mais je conserve Tàme.

il est vrai, dira-t-^n, qu'il est plus d'une femme Prés de qui l'on ne fait, avec un lel moyen ; Que se priver de tout et ne conserver rien.

Mais c'est un pur mensonge, un calembour infâme, Qui ne mordra jamais sur un homme de bien.

XUII.

Voilà ce que disait Hassan pour sa défense.

Bien entendu qu'alors tout se passait en France,

Du ienips que sur l'oreille il avait ce bonnet Qui fit à son départ une si belle danse Par-dessus les moulins. Du reste, s'il tenait  son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.

xuv.

Bien qu'il traitât l'amour d'après un catéchisme. Et qu'il mît tous ses soins à dorer son sophisme^ Hassan avait des nerfs qu'il ne pouvait railler. Chez lui la jouissance était un paroxysme Vraiment inconcevable, et fait pour effrayer : Non pas qu'on Ten tendit ni pleurer ni crier. —

• Un léger tremblement, — une pâleur extrême, — Une convulsion de la gorge, — un blasphème, — Quelques mots sans raison balbutiés tout bas, C'est tout ce qu'on voyait ; — sa maîtresse elle-même N'en sentait rien, sinon qu'il restait dans ses bras Sans haleine et sans force, et ne répondait pas.

XLVF.

Hais à cette bizarre et ridicule ivresse Succédait d'ordinaire un (el enchantement Qu'il commençait d'abord par faire à sa maîtresse Mille et un madrigaux, le tout très-lourdement. H devenait tout miel, tout sucre et tout caresse. Il eût communié dans un pareil moment.

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