SUR LE PROMÉTHÉE DU MUSÉE DE MADRID
Hélas ! il est cloué sur les croix du Caucase, Le Titan qui, pour nous, dévalisa les cieux! Du haut de son calvaire il insulte les dieux, Raillant l'Olympien dont la foudre l'écrase.
Mais du moins, vers le soir, s'accoudant à la base Du rocher où se tord le grand audacieux, Les nymphes de la mer, des larmes dans les yeux, Echangent avec lui quelque plaintive phrase.
Toi, cruel Ribeira, plus dur que Jupiter,
Tu fais de ses flancs creux, par d'affreuses entailles.
Couler à flots de sang des cascades d'entrailles !
Et tu chasses le chœur des filles de la mer;
Et tu laisses hurler, seul dans l'ombre profonde,
Le sublime voleur de la flamme féconde!
MaJrit».
Il est des cœurs épris du triste amour du laid. Tu fus un de ceux-là, peintre à la rude brosse Que Naple a salué du nom d'Espagnolet.
Rien ne put amollir ton âpreté féroce,
Et le splendide azur du ciel italien
N'a laissé nul reflet dans ta peinture atroce.
Chez toi, l'on voit toujours le noir Valencien, Paysan hasardeux, mendiant équivoque, More que le baptême à peine a fait chrétien.
322 RIHEIRA.
Tomme un autre le beau, lu cherches ce qui choque: Les martyrs, les bourreaux, les gitanos, les gueux, Étalant un ulcère à côté d'une loque;
Les vieux au chef branlant, au cuir jaune et rugueux, Versant sur quelque Bible un flot de barbe grise; Voilà ce qui convient à ton pinceau fougueux.
Tu ne dédaignes rien de ce que l'on méprise; Nul haillon, Ribeira, par toi n'est rebuté : Le vrai, toujours le vrai, c'est ta seule devise!
Et tu sais revêtir d'une étrange beauté
Ces trois monstres abjects, effroi de l'art antique,
La Douleur, la Misère et la Caducité.
Pour toi, pas d'Apollon, pas de Vénus pudique; Tu n'admets pas un seul de ces beaux rêves blancs Taillés dans le paros ou dans le pentélique.
Il te faut des sujets sombres et violents
Où l'ange des douleurs vide ses noirs calices,
Où la hache s'émousse aux billots ruisselants.
Tu semblés enivré par le vin des supplices, Comme un César romain dans sa pourpre insulté, Ou comme un victimaire après vingt sacrifices.
Avec quelle furie et quelle volupté
Tu retournes la peau du martyr qu'on écorche,
Pour nous en faire voir l'envers ensanglanté !
Aux pieds des patients comme tu mets la torche!
Dans le flanc de Caton comme tu fais crier
La plaie, affreuse bouche ouverte comme un porche!
D'où te vient, Ribeira, cet instinct meurtrier? Quelle dent t'a mordu, qui te donne la rage, Pour tordre ainsi l'espèce humaine et la broyer?
Que t'a donc fait le monde, et, dans tout ce carnage, Quel ennemi secret de tes coups poursuis-tu? Pour tant de sang versé quel était donc l'outrage?
Ce martyr, c'est le corps d'un rival abattu; Et ce n'est pas toujours au cœur de Prométhée Que fouille l'aigle fauve avec son bec pointu.
De quelle ambition du ciel précipitée,
De quel espoir traîné par des coursiers sans frein,
Ton âme de démon était-elle agitée?
Qu'avais-tu donc perdu pour être si chagrin?
De quels amours tournés se composaient tes haines,
Et qui jalousais-tu, toi peintre souverain?
Les plus grands cœurs, hélas! ont les plus grandes peines; Dans la coupe profonde il tient plus de douleurs; Le ciel se venge ainsi sur les gloires humaines.
Un jour, las de l'horrible et des noires couleurs,
Tu voulus peindre aussi des corps blancs comme neig.",
Des anges souriants, des oiseaux et des fleurs,
Des nymphes dans les bois que le satyre assiège,
Des amours endormis sur un sein frémissant,
Et tous ces frais motifs chers au moelleux Corrége;
Mais tu ne sus trouver que du rouge de sang, Et quand du haut des cieux, apportant l'auréole, Sur le front de tes saints l'ange de Dieu descend,
Eu détournant les yeux, il la pose et s'envole!
MaUrldi
32i LE ROI SOLITAIRE.