‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 103 sur 131 · LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE

On trouve dans les monts des lacs de quelques toises, Purs comme des cristaux, bleus comme i.23 turquoises, Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuiie?, Où le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire, S'imagine, trompé par l'optique illusoire, Laper l'azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète, Ont comme la prunelle une humide paillette; Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux, Par lesquels la montagne en extase contemple, Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple, Dieu, l'ouvrier jaloux!

Guadarrama.

Du haut de la montagne, Près de Guadarrama, On découvre l'Espagne Comme un panorama.

A l'horizon sans borne Le grave Escurial Lève son dôme morne, Noir de l'ennui royal;

Et l'on voit dans l'estompe Du brouillard cotonneux, Si loin que l'œil s'y trompe, Madrid, point lumineux!

La montagne est si haute, Que ses flancs de granit N'ont que l'aigle pour hôte, Pour maison que son nid;

Car l'hiver pâle assiège Les pics étincelants, Tout argentés de neige, Comme des vieillards blancs.

J'aime leur crête pure, Même aux tièdes saisons D'une froide guipure Bordant les horizons ;

Les nuages sublimes, Ainsi que d'un turban Chaperonnant leurs cimes De pluie et d'ouragan.

Le pin, dont les racines, Comme de fortes mains Déchirent les ravines Sur le flanc des chemins,

Et l'eau diamantée Qui, sous l'herbe courant, D'un caillou tourmentée, Chuchote un nom bien grand !

Mais, avant toute chose, J'aime, au cœur du rocher, La petite fleur rose, La fleur qu'il faut chercher!

■ GuadammlL

Dans le boudoir ambré d'une jeune marquise,

Grande d'Espagne, belle, et d'une grâce exquise,

Au milieu de la table à la place de fleurs,

Frais groupe mariant et parfums et couleurs,

Grimaçait sur un plat une tète coupée,

Sculptée en bois et peinte, et dans le sang trempée,

Le front humide encor des suprêmes sueurs,

L'œil vitreux et blanchi de ces pâles lueurs

Dont la lampe de l'âme en s'éteignant scintille;

Chef-d'œuvre affreux, signé Montanès de Séville,

D'une vérité telle et d'un si fin travail,

Qu'un bourreau n'aurait su reprendre un seul détail

La marquise disait : — Voyez donc quel artiste ! Nul sculpteur n'a jamais fait les saint Jean-Baptiste Et rendu les effets du damas sur un col Comme ce Sévillan, Michel-Ange espagnol ! Quelle imitation dans ces veines tranchées.

320 SÉGUIDILLE.

Où le sang perle encore en gouttes mal séchées ! Et comme dans la bouche on sent le dernier cri Sous le fer jaillissant de ce gosier tari ! En me disant cela d'une voix claire et douce, Sur l'atroce sculpture elle passait son pouce, Coquette, souriant d'un sourire charmant, L'œil humide et lustré comme pour un amant.

Madrid

SÉGUIDILLE.

Un jupon serré sur les hanches, Un peigne énorme à son chignon, Jambe nerveuse et pied mignon, OEil de l'eu, teint pâle et dents blanches; Alza! olà!

Voilà La véritable Manola.

Gestes hardis, libre parole, Sel et piment à pleine main, Oubli parfait du lendemain, Amour fantasque et grâce folle; Alza! olà!

Voilà La véritable Manola.

Clianter, danser aux castagnettes, Et, dans les courses de taureaux, Juger les coups des toreros, Tout en fumant des cigarettes ; Alza! olà!

Voilà La véritable Manola.

Page 1