LES AFFRES DE LA MORT
Le pied lui manque, il tombe, il glisse : Que va-t-il trouver? le ciel bleu Ou l'enfer rouge? le supplice Ou la palme? Satan ou Dieu?...
Souvent sur cette idée affreuse Fixe ton esprit éperdu :
Le teint jaune et la peau terreuse, Vois-toi sur un lit étendu.
Vois-toi brûlé, transi de fièvre, Tordu comme un bois vert au feu, Le fiel crevé, l'âme à la lèvre, Sanglotant le suprême adieu,
Entre deux draps, dont l'un doit être Le linceul où l'on te coudra; Triste habit que nul ne veut mettre, Et que pourtant chacun mettra.
En pensée, écoute le râle, Bramant comme un cerf aux abois, Pousser sa note sépulcrale Par ton gosier rauque et sans voix.
Le sang quitte tes jambes roides, Les ombres gagnent ton cerveau, Et sur ton front les perles froides Coulent comme aux murs d'un caveau.
Les prêtres à soutane noire, Toujours en deuil de nos péchés, Apportent l'huile et le ciboire, Autour de ton grabat penchés.
Tes enfants, ta femme et tes proches Pleurent en se tordant les bras,
350 ADIEUX A LA POÉSIE
Et déjà le sonneur aux cloches Se suspend pour sonner ton glas.
Le fossoyeur a pris sa bêche . Pour te creuser ton dernier lit, Et d'une terre brune et fraîche Bientôt ta fosse se remplit.
Ta chair délicate et superbe Va servir de pâture aux vers, Et tu feras pousser de l'herbe Plus drue avec des brins plus verts.
Donc, pour n'être pas surpris, frère, Aux transes du dernier moment, Réfléchis! — La mort est amère A qui vécut trop doucement.
ADIEUX A LA POÉSIE
Allons, ange déchu, ferme ton aile rose; Ole ta robe blanche et tes beaux rayons d'or; Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor, Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.
Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose. Marche au lieu de voler : il n'est pas temps encor; Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor; Que ta harpe un moment se détende et repose.
ADIEUX A LA POÉSIE
0 pauvre enfant du ciel, lu chanterais en vain : Ils ne comprendraient pus ton langage divin; k tes plus doux accords leur oreille est fermée!
Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu, Va trouver de ma par! ma pâle bi.'ii-aimr'c, Et pose sur son front un long baiser d'adieu!