‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 17 sur 131 · CXX · texte numérisé non relu

CXX

— Ce poème homérique et sans égal au monde Offre une allégorie admirable et profonde;

Mais, — pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os, Pour savourer l'odeur il faut ouvrir le vase, Du tableau que l'on cache il faut tirer la gaze, Lever, le bal fini, le masque aux dominos.

— J'aurais pu clairement expliquer chaque chose, Clouer à chaque mot une savante glose. —

Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel Pour me comprendre. — Ainsi, bonsoir. — Fermez la porte, Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte Un tome de Pantagruel.

Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie!

Songes riants, projets de bonheur et d'amour, Fraîches illusions du matin de la vie, Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?

Pourquoi?... Ne voit-on pas qu'à midi la rosée De ses larmes d'argent n'enrichit plus les fleurs; Que l'anémone frêle, au vent froid exposée, Avant le soir n'a plus ses brillantes couleurs?

Ne voit-on pas qu'une onde, à sa source limpide, En passant par la fange y perd sa pureté ; Que d'un ciel d'abord pur, un nuage rapide Bientôt ternit l'éclat et la sérénité?

Le monde est fait ainsi : loi suprême et funeste! Comme l'ombre d'un songe au bout de peu d'instants Ce qui charme s'en va, ce qui fait peine reste : La rose vit une heure et le cyprès cent ans.

Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleu3 D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes. Toute petite fille, elle allait du beau temps

A son aise jouir et folâtrer longtemps, Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent , Ou bien encor partir, folle et légère tète, Et, trompant les regards de sa mère inquiète, Au risque de brunir un teint frais cl vermeil, Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil !

De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, Comme des gouttes d'eau d'un arbre après la pluie, Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs Qu'un pied inattentif froisse, j'ai vu des pleurs Tomber et ruisseler en perles sur ta joue : En vain de la gaité l'éclair à présent joue Dans tes yeux bruns ; en vain ta bouche me sourit ; D'inquiètes terreurs agitent mon esprit.

Qu'avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre, Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, Le soir, quand le soleil incline à l'horizon, La première à fouler l'émail vert du gazon, La première à poursuivre en sa rapide course La demoiselle bleue aux bords frais de la source. A chanter des chansons, à reprendre un refrain'' Toi qui n'as jamais su ce qu'était un chagrin, A l'écart tu pleurais. Réponds-moi, quel orage Avait terni l'éclat de ton ciel sans nuage? Ton passereau chéri bat de l'aile, joyeux, Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux Ton jeune épagneul dort; tout va bien, et tes roses Répandent leurs parrims, heureusement écloses. Qu'avais-tu donc, enfant? quel malheur imprévu Te faisait triste? — Hier je ne t'avais pas vu.

LC, ÉLÉGIES.

Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, N'exprimait que bonheur et naïve gaité.

Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse D'arriver la première! Avec grâce les vents Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants ; Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle Par la course agitée, et, souvent infidèle, Trahissait une épaule aux contours gracieux, Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre. — Dans son petit jardin que j'aimais à la voir A grand'peine portant un léger arrosoir, Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, Une eau douce et limpide ; à ses oiseaux ravis, Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...

C'est une jeune fille à présent blanche et blonde, La même; mais l'œil bleu jadis pur comme l'onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, N'exprime plus bonheur et naïve gaité.

Drune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, A la lèvre rieuse, aux gestes sémillants, Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, La jeune fille plaît : ou réservée ou franche,

Elégies. 57

Mélancolique ou gaie, il n'importe; le don

De charmer est le sien, autant par l'abandon

Que par la retenue; en Occident, Sylphide,

En Orient, Péri, vertueuse, perfide,

Sous l'arcade moresque en face d'un ciel bleu,

Sous l'ogive gothique assise auprès du feu,

Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées

Et nos heures, pourtant si vite dépensées,

Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur,

Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur

Ne passe fugitif, comme l'ombre du cygne

Sur le miroir des lacs, qu'elle n'en soit ; d'nn signe

Nous appelant vers elle, et murmurant des mots

Magiques, dont un seul enchante tous nos maux.

Eveillés, sa galté dissipe nos alarmes,

Et, lorsque la douleur nous arrache des larmes,

Son baiser à l'instant les tarit dans nos yeux.

La jeune fille ! — elle est un souvenir des cieux,

Au tissu de la vie une fleur d'or brodée,

Un rayon de soleil qui sourit dans l'ondée !

Nuit ei jour, malgré moi, lorsque je suis loin d'elle, A. ma pensée ardente un souvenir fidèle La ramène; — il me semble ouïr sa douce voix Comme le chant lointain d'un oiseau ; je la vois Avec son collier d'or, avec sa robe blanche, Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche De son chapeau de paille, et le sourire fin Qui découvre ses dents de perle, — telle enfin Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes, Et je l'aime d'amour profond : car ce n'est pas Une femme au teint paie, et mesurant ses pas, Au regard nuage de langueur, une Anglaise

Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise

La tète sur sa main à rêver longuement,

A lire Grandisson et Werther, non vraiment;

Mais une belle enfant inconstante et frivole,

Qui ne rêve jamais; une brune créole

Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours

Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours;

A la taille élancée, à la gorge divine,

Que sous les plis du lin la volupté devine.

Cher ange, vous êtes belle A faire rêver d'amour, Pour une seule étincelle De votre vive prunelle, Le poëte tout un jour.

Air naïf de jeune fille, Front uni, veines d'azur, Douce haleine de vanille, Bouche rosée où scintille Sur l'ivoire un rire pur;

Pied svelte et cambré, main blanche, Soyeuses boucles de jais, Col de cygne qui se penche, Flexible comme la branche Qu'au soir caresse un vent frais;

Vous avez, sur ma parole, Tout ce qu'il faut pour charmer; Mais voire âme est si frivole, Mais votre tète est si folle Que l'on n'ose vous aimer.

Par tes yeux si beaux sous les voiles De leurs franges de longs cils noirs, Soleils jumeaux, doubles étoiles, D'un cœur ardent ardents miroirs ;

Par ton front aux pâleurs d'albâtre, Que couronnent des cheveux bruns, Où l'haleine du vent folâtre Parmi la soie et les parfums ;

Par tes lèvres, fraîche églantine, Grenade en fleur, riant corail D'où sort une voix argentine A travers la nacre et l'émail;

Par ton sein rétif qui s'agite Et bat sa prison de satin, Par ta main étroite et petite, Par l'éclat vermeil de ton teint;

Par ton doux accent d'Espagnole,

Par l'aube de tes dix-sept ans,

Je t'aimerai, ma jeune folle,

Un peu plus que toujours, — longtemps!

Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil : Le couchant enflammait à l'horizon vermeil Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, A.ux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme, Que j'aime dès longtemps du profond de mon àme,

Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux

A travers ses longs cils luisent de plus de feux

Que les astres du ciel; et sur la verte mousse

A mes lèvres d'amant livrant une main douce,

Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras

Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras,

Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève : —

0 nuit trompeuse ! — Hélas ! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?

Elle est morte pour moi, dans la tombe glacée

Comme si le trépas l'avait déjà placée ;

Elle vit cependant, ange exilé des cieux,

Vrai rêve de poète, étrange et gracieux ;

C'est bien elle toujours, elle que j'ai connue

Au sortir de l'enfance, à quinze ans, ingénue,

Folâtre, insouciante, ignorant sa beauté,

S'ignorant elle-même, et jetant de côté,

De peur qu'une pensée amère ne s'éveille,

Souci du lendemain, souvenir de la veille.

Mais je ne verrai plus ses grands yeux expressifs

Vers les miens s'élever et s'abaisser pensifs !...

Mais je ne pourrai plus, sous la croisée, entendre

De sa voix douce au cœur le son léger et tendre

S'échapper de sa lèvre, ainsi qu'un chant divin

D'une harpe magique. Hélas! et c'est en vain

Qu'en longs transports d'amour, en vifs élans de flamme,

J'ai dépensé pour elle et mes jours et mon àme !

Ma charmante, depuis ta visite imprévue

Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue.

Deux mois entiers ! Sais-tu que c'est bien long deux myis,

Assez pour m' oublier? — J'y songe quelquefois :

Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme Ma vie intérieure et mon contentement ! Et je dis à part moi : — Peut-être en ce moment, Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle, Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle Accueille-t-clle nn autre, et, tendant celte main Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle : — A demain. J'ai beau me répéter que c'est une chimère, Cette pensée est là, sans cesse plus amère, Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, M'accompagnant partout comme l'ombre le corps ;

— Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses : Il se fait en un jour bien des métamorphoses; L'idole du malin n'est pas celle du soir,

Et toute jeune fille est comme son miroir,

Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.

— Puis un amour âgé de trois ans importune ; C'est presque un mariage ; — un jour avec l'ennui Vient la réflexion; — l'amour s'en va. — Celui Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, Celui qui le premier vous avait dit : — Je t'aime, — N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; Ce nom qui résonnait naguère à voire oreille,

Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille Au fond de voire cœur, de sa faute confus, Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus, Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place. L'ancien est rejeté. — Lettre à lettre il s'efface Ainsi que le ci-git d'un tombeau sous les pas De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.

— Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire ! On rougit de l'amour dont on se faisait gloire,

Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point De dire en le voyant : — Je ne le connais point. Qu'y faire? — riamener son manteau sur sa plaie, Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie ;

Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux,

Et déchu du bonheur, déshérité des eieux ,

Incapable à jamais d'un élan grandiose,

De toute sa hauteur descendre dans la prose,

Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol

Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.

Me défiant de moi, malade de l'absence,

Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense :

Si tu ne m'aimais plus, oli! ce serait ma mort;

Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort?

Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille,

Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille,

Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux,

Et, portant ta main blanche à ton front soucieux,

Tu te dis en toi-même : — 11 ne vient pas, — tu pleures ;

Pleurer fait tant de bien ! — et, pour tromper tes heures,

Tu relis tous ces vers où je me racontais

Jusqu'au moindre détail, sans fard, — tel que j'étais,

Tel que je ne suis plus et que je voudrais être :

Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas mailre

De faire revenir les fraîches passions

De l'enfance du cœur, et ces illusions.

Si pénibles à perdre, et si vile perdues.

— L'ange du souvenir, les ailes étendues,

Remontant le passé, voltige autour de toi ;

11 le souffle à l'oreille une phrase de moi,

Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose

Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose

Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,

Pour te les redonner, gardés fidèlement.

Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies. Pauvre oiseaj, de ne voir qu'intarissables pluies. De (ilels gris rayant un ciel noir et brumeux,

Que toits aigus baignés de nuages fumeux.

Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe

Promenant la tourmente au milieu de l'espace,

Tu n'oses plus chanter : mais vienne le printemps

Avec son soleil d'or aux rayons éclatants,

Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide,

Ramené d'outre-mer l'hirondelle rapide,

Et jette sur les bois son manteau velouté,

Alors tu reprendras la voix et ta gaité,

Et si, toujours constant à ta douleur austère,

Tu regrettais encor la forêt solitaire,

L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson,

La campagne que dore une jaune moisson,

La rivière, le lac aux ondes transparentes,

Que plissent en passant les brises odorantes,

Je t'abandonnerais à ton joyeux essor.

Tous les deux cependant nous avons même sort,

Mon âme est comme toi : de sa cage mortelle

Elle s'ennuie, hélas ! et souffre, et bat de l'aile,

Elle voudrait planer dans l'océan du ciel,

Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel,

S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière,

Et remonter enfin à la cause première ;

Mais, grand Dieu ! quelle main ouvrira sa prison,

Quelle main à son vol livrera l'horizon?

C'était une âme neuve, une âme de créole,

Toute de feu, cachant à ce monde frivole

Ce qui fait le poëte, un inquiet désir

De gloire aventureuse et de profond loisir,

Et capable d'aimer comme aimerait un ange,

Ne trouvant en chemin que des âmes de fange;

Peu comprise, blessée au vif à tout moment,

Mais n'osant pas s'en plaindre, et sans épanchement,

Sans consolation, traversant celle vie;

Aux entraves du corps à regret asservie, Esquif infortuné que d'un baiser vermeil Dans sa course jamais n'a doré le soleil, Triste jouet du vent et des ondes; au reste, Résignée à l'oubli , nécessité funeste D'une existence vague et manquée; ici-bas Ne connaissant qu'amers et douloureux combats Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle Gomme un épi courbé par la pluie ou la grêle ; Encore si la foi... l'espérance. .. mais non, Elle ne croyait pas, et Dieu n'était qu'un nom

Pour cette âme ulcérée Enfin au cimetière,

Un soir d'automne sombre et grisâtre, une bière

Fut apportée : un être à la terre manqua,

Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.

Un monument sur ta cendre ebérie

Ne pèse pas, Pauvre Clémence, à ton matin flétrie

Par le trépas.

Tu dors sans faste, au pied de la colline,

Au dernier rang, Et sur ta fosse un saule pâle incline

Son front pleurant.

Ton nom déjà par la pluie et la neige

Est effacé Sur le bois noir de la croix qui protège

Ton lit glacé.

Mais 1 amitié qui se souvient, fidèle,

Avec des fleurs, Vient, à l'endroit seulement connu d'elle,

Verser des pleurs.

D'elle que resle-t-il aujourd'hui? Ce qui reste,

Au réveil d'un beau rèvc, illusion céleste ;

Ce qui reste l'hiver des parfums du printemps,

De l'émail velouté du gazon; au beau temps,

Des frimas de l'hiver et des neiges fondues;

Ce qui reste le soir des larmes répandues

Le matin par l'enfant, des chansons de l'oiseau,

Du murmure léger des ondes du ruisseau,

Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres

Quand l'aube de la nuit perce les voiles sombres.

Vous ne connaissez pas les molles rêveries Où L'âme se complaît et s'arrête longtemps, De même que l'abeille, en un soir de printemps, Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;

Vous ne connaissez pas cet inquiet désir Qui fait rougir souvent une joue ingénue, Ce besoin d'habiter une sphère inconnue, D'embrasser un fantôme impossible à saisir;

Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer, Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, Pour un objet chéri ces mortelles alarmes ;

Vous ne connaissez rien, rien que folle galté; Sur votre lèvre rose un frais sourire vole ; Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, Est égal et serein comme un beau jour d'été.

Sur votre main jamais votre front ne se pose, Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir

C,c ELEGIES.

Le poids d'un douloureux et cruel souvenir ; Votre cœur virginal en lui-même repose.

Avenir et présent, tout rit dans vos destins ; Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée, Ni, retenant à peine une larme enflammée, Épié d'un regard les aveux incertains.

Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie, Une pensée ardente et qui revient toujours Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.

Ainsi qu un ruisseau clair où se mirent les cieux, Dont le cours lentement par les prés se déroule, Votre existence pure et limpide s'écoule, Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.

Je vous aime, ô jeune fille ! — Aussi lorsque je vous vois Mon regard de bonheur brille, Aussi tout mon sang pétille Lorsque j'entends votre voix.

Douce à mon amour timide, Vous en accueillez l'aveu, Mais sans qu'un rayon humide Argenté votre œil limpide, Lac pur où dort le ciel bleu.

Pourquoi cette retenue?

Entre nous rien de caché.

— Enfant ! votre âme ingénue Peut se montrer toute nue Comme Eve avant le péché.

C'est un amour sans mélange Que l'amour que j'ai pour vous, Frais comme au cœur la louange, Ardent à toucher un ange, Pur à rendre Dieu jaloux.

Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime, Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir!

— Cela me fait du bien et me repose l'âme. Quel plaisir ! — Respirer cet arôme de femme, Rester là sans penser et paresseusement Accepter comme il vient le bonheur du moment!

— Laisser aller sa vie à la regarder vivre,

Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre,

Sentir à ses genoux, en nuages soyeux,

Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux,

Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne,

Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne

D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis

Agacer en jouant ses petits pieds tapis

A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée

Deux passereaux mutins à la mine éveillée!

Oh! je l'aime d'amour! — De blonds cheveux follets

Se dorent sur son col de magiques reflets ;

A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle,

Dans la nacre chatoie une moite étincelle,

Et sa bouche mignarde, au parler enfantin,

S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.

f,8 ELEGIES.

Celui que chaque soir votre parole élève,

Qui pense avec vous de moitié; Celui dont vous savez le plus intime rêve

Et qui vit de votre amitié; Celui que vous avez laissé voir dans votre âme,

Et s'approcher de votre cœur, Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme

A mis d'amour et de honneur, Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie,

Las de traincr depuis vingt ans Son houlet de forçat au hagne de la vie,

Que de n'y pas finir son temps; — Celui-là ne sera jamais, il vous le jure

Sur ce cœur que vous avez fait, Un de ces hommes vils, dont la pensée impure

Aux choses hasses se complait. — L'âme que vous avez mariée à la vôtre

Pourrait jusque-là s'ouhlier !...

— Dans le cloaque infect, où le canard se vautre,

Voit-on s'abattre l'aigle altier?

Non, — l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime,

— Le tonnerre rugit en bas, L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme ;

Le torrent hurle : — il n'entend pas; Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre,

Quelque hras de pin foudroyé, 11 attache au soleil son grand œil sans paupière,

D'ineffahles lueurs nové.

Voici l'orme qui balance Son ombre sur le sentier; Voici le jeune églantier, Le bois où dort le silence ; Le banc de pierre où le soir Nous aimions à nous asseoir.

Voici la voûte embaumée D'ébéniers et de lilas, Où, lorsque nous étions las, Ensemble, ô ma bien-aimée !

Sous des guirlandes de fleurs, Nous laissions fuir les cbaleurs.

Voici le marais que ride Le saut du poisson d'argent ; Dont la grenouille en nageant Trouble le miroir humide; Comme autrefois, les roseaux Baignent leurs pieds dans ses eaux.

Comme autrefois, la pervenche, Sur le velours vert des prés Par le printemps diaprés, Aux baisers du soleil penche A moitié rempli de miel Son calice bleu de ciel.

Comme autrefois, l'hirondelle Rase en passant les donjons, Et le cygne dans les joncs Se joue et lustre son aile; L'air est pur, le gazon doux....

Rien n'a donc changé que vous.

Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée, Et que le ciel gaiment rouvre son bel œil bleu, Ennuyé d'être au gite et de couver le feu, Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.

A Romainville, — ou bien dans les prés Saint-Gervais, Curieux de savoir si l'aubépine blanche A déjà fait neiger son givre sur la branche, Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,

Me faisant du bonheur avec la moindre chose :

— D'une goutte d'eau claire où sous un rayon pur, Se baigne un scarabée au corselet d'azur;

D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,

D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton.

— Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.

J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair Et les chemins séchés, afin de prendre l'air, D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, Et de mieux travailler : car on est plus à l'aise Pour méditer le plan d'un drame projet»', Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie

Par un son plus exact réparer l'harmonie,

Sous les arbres touffus inclinés en arceaux

Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux

Chantent auprès de vous, et que la brise joue

Dans vos cheveux épars et baise votre joue,

Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi,

S'étant fait d'y rester une pénible loi,

Et, comme un ouvrier que son devoir attache,

De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche,

Remis le tout au net, et bien dûment serré

L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré;

Et je m'étais promis de rapporter la feuille.

Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille

Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords

De vers harmonieux, poétiques trésors,

Destinés à grossir un trop mince volume.

Vains projets ! notre esprit est pareil à la plume ;

Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin,

Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain.

Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle

Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle,

Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents,

Oubliant prose et vers, de mes regards ardents

Je suis la jeune fille, et bientôt moins timide

J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide,

Je risque quelques mots et place sous mon bras,

Quoi qu'on dise : Méchant ! et qu'on ne veuille pas,

Une main potelée ; et nous allons à l'ombre,

Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre,

Faire mieux connaissance, et jouer et causer

Et sur le banc de pierre après nous reposer,

Et nous nous promettons de nous revoir dimanche,

Et je reviens avec ma feuille toute blanche.

Sur la bruyère arrosée

De rosée; Sur le buisson d'églantier; Sur les ombreuses futaies;

Sur les baies Croissant au bord du sentier;

Sur la modeste et petite

Marguerite, Qui pencbe son front rêvant; Sur le seigle, verte boule

Que déroule Le caprice ailé du vent;

Sur les prés, sur la colline

Qui s'incline Vers le cbamp bariolé De pittoresques guirlandes;

Sur les landes, Sur le grand orme isolé;

La demoiselle se berce;

Et s'il perce Dans la brunie, au bord du ciel, Un rayon d'or qui scintille,

Elle brille Comme un regard d'Ariel.

Traversant près des charmilles,

Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde

Vagabonde, Et comme eux décrit des ronds.

Bientôt elle vole et joue

Sous la roue Du jet d'eau qui, s'élançant Dans les airs, retombe, roule

Et s'écoule En un ruisseau bruissant.

Plus rapide que la brise,

Elle frise, Dans sou vol capricieux, L'eau transparente où se mire

Et s'admire Le sauic au front soucieux;

Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes.

Près des aunes, Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du Ilot qui gazouille

Et les mouille, Etalent leurs deux couleurs;

Où se baigne le nuage,

Où voyage Le ciel d'été souriaut; Où le soleil plonge, tremble,

Et ressemble Au beau soleil d'Orient.

Et quand la grise hirondelle

Auprès d'elle Passe, et ride à plis d'azur, Dans sa chasse circulaire,

L'onde claire, Elle s'enfuit d'un vol sur.

Bois qui chantent, fraîches plaines

D'odeurs pleines, Lacs de moire, coteaux bleus,

Ciel où le uuage passe,

Large espace, Monts aux rochers anguleux ;

Voilà l'immense domaine

Où promène Ses caprices, fleurs des airs, La demoiselle nacrée,

Diaprée De reflets roses et verts.

Dans son étroite famille,

Quelle tille N'a pas vingt fois souhaité, Rêveuse, d'être comme elle

Demoiselle, Demoiselle en liberté?

11 est un sentier creux dans la vallée étroite,

Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.

— C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords,

Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors;

L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes,

Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.

La pâle violette, en son réduit obscur,

Timide, essaie au jour son doux regard d'azur,

Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle,

Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.

Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,

Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos;

Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,

A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles.

Sous la haie embaumée un mince fdet d'eau

Jase et fait frissonner le verdoyant rideau

Du cresson. — Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime Plus que tous les sentiers où se trouvent de même Une source, une haie et des fleurs; — car c'est lui, Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui, A la brèche du mur, rendez-vous solitaire Où l'amour s'embellit des charmes du mystère, Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, Sans les tromper jamais conduit mes pas fur tifs.

La rosée arrondie en perles Scintille aux pointes du gazon, Les chardonnerets et les merles Chantent à l'envi leur chanson.

Les fleurs de leurs paillettes blanches Brodent le bord vert du chemin ; Un vent léger courbe les branches Du chèvrefeuille et du jasmin;

Et la lune, vaisseau d'agate, Sur les vagues des rochers bleus S'avance comme la frégate Au dos de l'Océan houleux.

Jamais la nuit de plus d'étoiles N'a semé son manteau d'azur, Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.

Prends mon bras, ô ma bien-aimée,

Et nous irons, à deux, jouir

De la solitude embaumée,

Et, couchés sur la mousse, ouïr

ÎG PAYSAGES.

Ce que tout bas, dans la ravine Où brillent ses moites réseaux, En babillant l'eau qui chemine Conte à l'oreille de,s roseaux.

Quand à peine un nuage, Flocon de laine, nage Dans les champs du ciel bleu, Et que la moisson mûre, Sans vagues ni murmure, Dort sous le ciel en feu;

Quand les couleuvres souples Se promènent par couples Dans les fossés taris; Quand les grenouilles vertes, Par les roseaux couvertes, Troublent l'air de leurs cris;

Aux fentes des murailles Quand luisent les écailles Et les yeux du lézard, Et que les taupes fouillent Les prés, où s'agenouillent Les grands bœufs à l'écart;

Qu'il fait bon ne rien faire Libre de toute affaire, Libre de tous soucis, Et sur la mousse tendre Nonchalamment s'étendre Ou demeurer assis,

Et suivre l'araignée, De lumière baignée, Allant au bout d'un fil A la brandie d'un chêne Nouer la double chaîne De son réseau subtil ;

Ou le duvet qui flotte, Et qu'un souffle ballotte Comme un grand ouragan, Et la fourmi qui passe Dans l'herbe, et se ramas?c Des vivres pour un an ;

Le papillon frivole,

Qui de fleurs en fleurs vole,

Tel qu'un page galant;

Le puceron qui grimpe

A l'odorant olympe

D'un brin d'herbe tremblant;

Et puis s'écouter vivre, Et feuilleter un livre, Et rêver au passé, En évoquant les ombres Ou riantes ou sombres D'un long rêve effacé ;

Et battre la campagne, Et bâtir en Espagne De magiques châteaux ; Gréer un nouveau monde Et jeter à la ronde Pittoresques coteaux,

Vastes amphithéâtres De montagnes bleuâtres, Mers aux lames d'azur,

Villes monumentales.

Splendeurs orientales, Ciel éclatant et pur;

Jaillissantes cascades, Lumineuses arcades Du palais d'Obéron; Gigantesques portiques, Colonnades antiques, Manoir de vieux baron

Avec sa châtelaine, Qui regarde la plaine Du sommet des donjons, Avec son nain difforme, Son pont-levis énorme, Ses fossés pleins de jonca,

Et sa chapelle grise, Dont l'hirondelle frise Au printemps les vitraux, Ses mille cheminées De corbeaux couronnées, Et ses larges créneaux;

Et sur les hallebardes Et les dagues des gardes Un éclair de soleil, Et dans la forêt sombre Lévriers en grand nombre, Et joyeux appareil;

Chevaliers, damoiselles, Beaux habits, riches selles Et fringants palefrois ; Varlets qui sur la hanche Ont nn poignard au manche Taillé comme une croix !

Voici le cerf rapide,

Et la meute intrépide!

Hallali, hallali!

Les cors bruyants résonnent,

Les pieds des chevaux tonnent,

Et le cerf affaibli

Sort de l'étang qu'il trouble; L'ardeur des chiens redouble, Il chancelle, il s'abat.

Pauvre cerf, son corps saigne, La sueur à flots baigne Son flanc meurtri qui bat :

Son œil plein de sang roule Une larme qui coule, Sans toucher ses vainqueurs ; Ses membres froids s'allongent, Et dans son col se plongent Les couteaux des piqueurs;

Et lorsque de ce rêve Qui jamais ne s'achève Mon esprit est lassé, J'écoute de la source Arrêtée en sa course Gémir le flot glacé,

Gazouiller la fauvette

Et chanter l'alouette

Au milieu d'un ciel pur;

Puis je m'endors tranquille

Sous l'ondoyant asile

De quelque ombrage obscur,

Pas une feuille qui bouge, Pas un seul oiseau chantant, Au bord de l'horizon rouge Un éclair intermittent;

D'un côté rares broussailles, Sillons à demi noyés, Pans grisâtres de murailles, Saules noueux et ployés ;

De l'autre, un champ que termine Un large fossé plein d'eau, Une vieille qui chemine Avec un pesant fardeau ;

Et puis la route qui plonge Dans le flanc des coteaux bleus, Et comme un ruban s'allonge En minces plis onduleux.

Le nuage est bien noir : — sur le ciel il se roule,

omme sur les galets de la côte une houle. L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. — A le voir ainsi fait,, on dirait, n'est-ce pas? Un beau cheval arabe, à la crinière brune, Qui court et fait voler les sables de la dune. Je crois qu'il va pleuvoir : — la bise ouvre ses flancs, Et p-ar la déchirure il sort des éclairs blancs. Rentrons. — Au bord des toits la frêle girouette D'une minute à l'autre en grinçant pirouette;

Le martinet, sentant l'orage, près du sol Afin de l'éviter rabat son léger vol ;

— Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. La pluie ! — Oh ! voyez donc comme les larges gouttes Glissent de feuille en feuille et passent à travers

La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! Des marches du perron en longues cascatelles, Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles Brode les frontons gris ! — Dans les chemins sablés, Les ruisseaux en torrents subitement gonflés Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages , Tout est perdu : — Jasmins aux pétales nacrés, Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés, Volubilis chargés de cloches et de vrilles, Doses de tous pays et de toutes familles, Douces filles de Juin; frais et riant trésor! La mouche que l'orage arrête en son essor Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient Dans cet autre océan dont les vagues tournoient.

— Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut Comme un nouveau déluge, et qu'on ne peut

Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité Plonge sans peser trop sur leur oisiveté ; Les autres gravement font de la politique, Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, De femmes à la mode et d'opéras nouveaux; Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace, Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, Ou, du binocle armés, regardent un tableau :

— Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.

L'automne va finir; au milieu du ciel terne.

Dans un cercle blafard et livide que cerne

Un nuage plombé, le soleil dort : du fond

Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond

Collines, champs, hameaux dans une même teinte.

Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte;

La froide bise siffle; un sourd frémissement

Sort du sein des forêts ; les oiseaux tristement,

Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,

Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,

Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.

Le pauvre paysan se recommande à Dieu,

Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées,

Quand je vois le gazon sous les blanches gelées

Disparaître et mourir, je reviens à pas lents,

M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants,

Et là je me souviens du soleil de septembre

Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre,

Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,

Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau

S'étendant à longs plis sur la plaine rayée,

Et de la route étroite en son milieu frayée,

Et surtout des bleuets et des coquelicots,

Point de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.

C'est un marais dont l'eau dormante Croupit, couverte d'une mante Par les nénuphars et les joncs :

Chaque bruit sous leurs nappes glauques Fait au chœur des grenouilles rauque Exécuter mille plongeons;

La bécassine noire et grise

Y vole quand souffle la bise

De novembre aux matins glacés ; Souvent, du haut des sombres nues Pluviers, vanneaux, courlis et grues

Y tombent, d'un long vol lassés.

Sous les lentilles d'eau qui rampent, Les canards sauvages y trempent Leurs cous de saphir glacés d'or; La sarcelle à l'aube s'y baigne, Et, quand le crépuscule règne, S'y pose entre deux joncs, et dort.

La cicogne dont le bec claque, L'œil tourné vers le ciel opaque, Attend là l'instant du départ, Et le héron aux jambes grêles, Lustrant les plumes de ses ailes,

Y traîne sa vie à l'écart.

Ami, quand la brume d'automne Étend son voile monotone Sur le front obscurci des cieux, Quand à la ville tout sommeille Et qu'à peine le jour s'éveille A l'horizon silencieux,

Toi dont le plomb à l'hirondelle Toujours porte une mort fidèle, Toi qui jamais à trente pas N'as manqué le lièvre rapide, Ami, toi, chasseur intrépide, Qu'un long chemin n'arrête pas ,

Avec Rasko, ton chien qui saute A ta suite dans l'herbe haute, Avec ton bon fusil bronzé,

Ta blouse et tout ton équipage, Viens t'y cacher près du rivage, Derrière un tronc d'arbre brisé.

Ta chasse sera meurtrière; Aux mailles de ta carnassière Bien des pieds d'oiseaux passeront, Et tu reviendras de bonne heure, Avant le soir en ta demeure, La joie au cœur; l'orgueil au front.

J'ai quitté pour un an la campagne; — le chaume Était jaune; les champs n'avaient plus cet arôme Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver.

— La campagne, c'est bon l'été. — L'on se promène, On marche à travers champs comme le pied vous mène, Se fiant au hasard des sentiers onduleux.

A la terre le ciel fait des sourires bleus ; La nature est en joie, et la fleur virginale Vous donne le bonjour de sa tète amicale; L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie Part un oiseau caché que votre pas effraie. Un papillon peureux, dans son fantasque vol, Comme un écrin ailé rase en fuyant le sol. Une abeille surprise, humide de rosée, Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée.

- Plus loin, c'est une source entre les coudriers Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers Éparpille au hasard, comme une chevelure,

Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure.

Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant, Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, De lumière inondée aux feux d'un soleil pur, Danse la demoiselle avec sa longue queue, De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.

— A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi Que dans un mélodrame à grand spectacle : — ici, Au fond d'un parc, au bout d'un longue avenue, Un château découpant son profil sur la nue;

Là de rouges sainfoins et de jaunes moissous, Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons.

— A gauche une colline à la robe zébrée,

De tons riches et chauds par le couchant marbrée; A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; Plus loin, transition de la terre au nuage, Un anneau de lapis fermant le paysage.

— Un vrai panorama vivant et bigarré, Par un pinceau divin ardemment coloré, Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète,

Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours.

— Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, On s'assoit sur un tertre; on dessine une vue,

On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour, Si longtemps caressés et perdus sans retour : On rebâtit sa vie au néant écroulée, On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée, On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, Et souvent la balance est du côté des pleurs.

— Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes, D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes;

Le roman de l'enfance à travers le présent Réparait tout entier, — calme, pur, innocent,

— Idylle de Gessner, conte de Berquin, — rose Et suave peinture où soi-même l'on pose : L'on compare son moi du jour au moi passé, Et pour quelques instants le inonde est eflacé.

— Bien de mieux ; — mais l'hiver en janvier, quand la neige

S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiège

Votre vitre qui tremble et qui frissonne, — à quoi,

Mon Dieu, passer le temps?— Il faut se tenir coi,

Se bien claquemurer, et, les talons dans l'àtre,

Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre,

Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé,

Lire un ancien Mercure, ou, — galant Sigisbé,

Pour passer au salon prendre par sa main sèche

Une mistriss Gryselde ennuyeuse et revêche,

Vrai portrait de famille à son cadre échappé,

Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé,

Courtiser à l'écart une petite niaise

Sortant de pension, — toute rouge et tout aise,

Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal,

Et s'imagine avoir trouvé son idéal;

Ecouter un dandy, Brummel de la province,

Beau papillon manqué qui, pour être plus mince,

Barde ses flancs épais d'un corset et d'un buse,

Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc;

Et le maire du lieu, docte et rare cervelle,

D'un air mystérieux colportant sa nouvelle;

— Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu Que rester enfoui dans ce pays perdu.

Au premier plan, — un orme au tronc couvert de mousse, Dans la brume hochant sa tète chauve et rousse; — Une mare d'eau sale où plongent les canards, Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards,

— Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, Commeunpauvrelamain, tendant leursbranches maigres;

— Une vieille maison, dont les murs mal fardés Bâillent de toutes parts largement lézardés.

Au second, — des moulins dressant leurs longues ailes,

Et découpant en noir leurs linéaments frêles

Gomme un fil d'araignée à l'horizon brumeux;

Puis, — tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux,

Où déjà, points brillants au front des maisons ternes,

Luisent comme des yeux des milliers de lanternes ;

Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours,

Qui ressemblent de loin à des cous de vautours,

Et ses clochers aigus à flèche dentelée,

Comme un peigne mordant la nue échevelée.

En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, Je me suis arrêté quelques instants pour voir Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. Un nuage splendide à l'horizon de flamme, Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor, D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or; - Et c'étaient des clartés à baisser la paupière. Les tours au front orné de dentelles de pierre, Le drapeau que le vent fouette, les minarets Qui s'élèvent pareils au sapin des forêts. Les pignons tailladés que surmontent des anges Aux corps roides et longs, aux figures étranges, D'un fond clair ressortaient en noir : l'Archevêché, Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre. — Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux D'une maison du quai : — l'air était doux; les eaux

Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague De la vieille cité berçait l'image vague; Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas Que la nuit étoilée arrivait à grands pas

De la maison momie enterrée au Marais

Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais,

L'on a pour perspective une muraille sombre

Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre.

— A ses flancs dégradés par la pluie et les ans, Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, La mousse se déploie et fait gercer le plâtre.

— Une treille stérile avec ses bras grimpants Jusqu'au premier étage en festonne les pans ; Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, La capucine rouge épanouit sa cloche,

Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs : Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne De son regard unique ainsi que fait un borgne, Allumant aux brasiers du soir comme autant d'yeux, Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux.

— Une caisse d'œillets, un pot de giroflée Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée, Et du soleil oblique implore le regard. Une cage d'osier où saute un geai criard,

C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudié; Mais il faut pour le rendre une touche hardie, Une palette riche où luise plus d'un ton, Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.

Quand il voit le soleil, déchirant le nuage,

De splendides rayons illuminer sa cage,

Et comme un lion d'or secouer clans le bleu

Qui se fait à l'entour sa crinière de feu,

L'aigle prisonnier bat avec son aile forte

Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte.

— Mon âme est faite ainsi : dans mon corps en prison, Elle cherche à son vol un plus large horizon ;

Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie Abaisse son regard, de grands désirs saisie, Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament Afin d'y respirer largement, librement, Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues Et les plaines d'azur, régions inconnues, L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin ; Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde Où la presse en tous sens de son étreinte immonde Une société qui retombe au chaos, Du rouge sur la joue et la gangrène aux. os !

— Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, De grands rochers à pic, trônes géants où siège, Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi,

La majesté muette et sombre du grand Roi.

— Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule ■» Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond,

Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond, Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, Et, tout échevelé, semble la pâle queue Du cheval de la mort au livre de saint Jean.

— Il lui faudrait au soir la lune voyageant,

Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles Des sapins déployant leurs bras comme des ailes,

Les arêtes des pics et les tours du manoir

De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir.

— Elle n'a pas cela, mon âme, — non pas même

L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime,

Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers

Dont la bise de nuit berce les fronts plies,

La chaumière des bois, poussant en bleus nuages

Son filet de fumée à travers les feuillages,

Et dont le toit moussu porte sur son velours

Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours ;

Le jardin et son puits que festonne une vigne,

Où, des choux à propos interrompant la ligne,

Se pavane un rosier que votre main sema;

Asile calme et vert comme en peint Hobbéma

Où les chuchotements dont est fait le silence

Troublent seuls du rêveur la douce somnolence !

Non pas même cela : — mais la ville aux cent bruits

Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits,

Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne

Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne;

— Des tuyaux hérissant le faite des maisons Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, Une fumée ardente et de couleur de rouille Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans

Des montagnards d'Ecosse, et les vieilles églises Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson;

— Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, Grisettes au pied leste, au sourire agaçant,

Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant, Gharreites, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues;

— De l'or et de la fange. — Incroyable chaos, Babel des nations, — mer qui bout sans repos,

PAYSAGES. 9t

Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, Vendange de la mort, une foule écumante, Haillons troués à jour comme un crible, où le vent Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent ;

— Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, Du pain dur que l'on mange à la sueur du front, Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond ; Perpétuel contraste, étemelle antithèse,

Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise,

Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà!

— Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.

Un brouillard épais noie L'horizon où tournoie Un nuage blafard, Et le soleil s'efface Pâle comme la face D'une vieille sans fard.

La haute cheminée.

Sombre et chaperonnée D'un tourbillon fameux, Gomme un mât de navire, De sa pointe déchire Le bord du ciel brumeux.

Sur un ton monotone La bise hurle et tonne Dans le corridor noir :

C'est l'hiver, c'est décembre, Il laul garder la chambre Du matin jusqu'au soir.

Les fleurs de la gelée Sur la vitre étoilée Courent en rameaux blancs, Et mon chat qui grelotte Se ramasse en pelote Près des tisons croulants.

Moi, tout transi, je souffle, A griller ma pantoufle, A rougir mes chenets,

Mon fcn qui se déploie Et sur h plaque ondoie En bleuâtres filets.

Adieu les promenades Sous les fraîches arcades Des verdoyants tilleuls, A travers les prairies, Les bruyères fleuries Et les pâles glaïeuls,

Parmi les plaines blondes Où le vent roule en ondes Le seigle déjà mûr, Par les hautes futaies Au long des jeunes haies Et des ruisseaux d'azur;

Adieu les églantines Et, moissons enfantines, Les bluets dans les blés, Les vertes sauterelles Et les pissenlits frêles Sans cesse échevelés;

Adieu dans l'herbe haute La grenouille qui saute, Et sous le frais buisson Le lézard qui regarde La cigale criarde Qui sonne sa chanson ;

Adieu les demoiselles Aux diaphanes ailes, Aux minces corsets d'or, Le papillon qui brille Et que la jeune fille Poursuit comme un trésor;

Le soir dans la nacelle Qui penche et qui chancelle Au moindre souffle d'air, Les courses d'une lieue Sur l'immensité bleue Du lac profond et clair

Et puis les danses moites Et les caresses folles Sur les prés de velours.

Lorsque la blanche lune Au sein de la nuit brune Jette ses demi-jours

De longtemps l'hirondelle Ne viendra, de son aile Effleurant mes carreaux, Battre la capucine Dont la pourpre dessine T'n cadre à mes barreaux.

— Pour horizon la vue Où la foule se rue Avec ses mille cris, Pour soleil des lanternes, Qui de leurs reflets ternes Baignent les pavés gris,

Pour musique la bise Qui se plaint et se brise Dans les arbres mouillés, Les rauques girouettes Qui font des pirouettes Sur leurs axes rouilles.

Comment sortir? les roues S'enfoncent dans les boues Presque jusqu'à l'essieu.

Du brouillard, de la pluie!

L'âme souffre et s'ennuie :

Quoi donc faire, mon Dieu?

Nous aimer, ma charmante !

Jette là cette mante Qui me cache ton cou, Ta belle épaule blanche, Ton corsage, ta hanche, Ton sein dont je suis fou.

Sur mes genoux prends place.

Livre tes mains de glace A mes baisers de feu, Et laisse voir ta jambe A la braise qui tlambe, Qui flambe rouge et bleu.

Vois donc le gaz qui danse Et s'agite en cadence, Aux fantasques chansons Que fredonne la sève Dans la bûche qui crève Et retombe en tisons.

Mon bijou, mon idole, Comme ie temps s'envole Lorsque l'on est ainsi !

La voix haute et profonde Qu'au loin jette le monde Ne parvient pas ici.

Nos deux âmes jumelles, Ensemble ouvrant les ailes, Planent dans l'infini, Comme deux alouettes Ou comme deux fauvettes Oublieuses du nid.

Ofi INTÉRIEURS,

Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle! Que l'orme du chemin penche, craque et chancelle Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc! Que du haut des glaciers l'avalanche s'écroule ! Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc!

Qu'il gèle! et qu'à grand bruit, sans relâche, la grêle De grains rebondissants fouette la vitre frêle ! Que la bise d'hiver se fatigue à gémir ! Qu'importe? n'ai-je pas un feu clair dans mon àtre, Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre, Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?

Lorsque le lambris craque, ébranlé sourdement, Que de la cheminée il jaillit par moment Des sons surnaturels, qu'avec un bruit étrange Pétillent les tisons, entourés d'une frange D'un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits De bizarres lueurs font grimacer les traits ; Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles D'autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles? C'est mon plaisir à moi : si, dans un vieux château, J'ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto, Sur les rayons poudreux d'une armoire gothique Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique, Couverte d'ornements, de fantastiques fleurs, Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs, Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades, Légendes de béats guérissant les malades, Les possédais du diable, et les pauvres lépreux,

INTERIEURS. 97

Par un signe de croix ; chroniques d'anciens preux, Mes yeux dévorent tout; c'est en vain que l'horloge Tinte par douze fois, que le hibou déloge En glapissant, blessé des rayons du flambeau Qui m'éclaire; je lis : sur la table à tombeau, Le long du chandelier, cependant la bougie En larges nappes coule, et la vitre rougie Laisse voir dans le ciel, an bord de l'orient, Le soleil qui se lève avec un front riant.

Personne ne voulait aller dans cette chambre, Surtout pendant les nuits si tristes de décembre, Quand la bise gémit et pousse dès sanglots, Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots. Car c'était une chambre antique, inhabitée, A minuit, disait-on, de revenants hantée, Une chambre où les ais du parquet désuni S'agitent sous vos pieds, où le plafond jauni Se partage et s'écroule, où la tapisserie A personnages tremble, et sur la boiserie Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement. On en avait ôté les meubles; seulement, Entre de vieux portraits, un crucifix d'ivoire, Avec du buis bénit, sur une étoffe noire, Pendait du mur : au bas, en guise de support, On avait mis jadis une tète de mort ; Et me ressouvenant des fables qu'on débite, Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite Que l'œil n'anime plus, de blafardes lueurs, Et, quand il me fallait passer là, des sueurs M'inondaient, tour à tour brûlantes et glacées : J'aurais fait le serment que les dents déchaussées De cet épouvantail en ricanant grinçaient, Et que confusément des mots s'en élançaient.

A présent jeune eneor, niais certain que notre àme

Inexplicable essence, insaisissable flamme,

Une fois exhalée, en nous tout est néant,

Et que rien ne ressort de l'abîme béant

Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées,

Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées.

Sans peur je la regarde, et je dis : Quelques ans,

Que sais-je! quelques mois, un espace de temps

Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-èire,

Les yeux de mes amis ne pourront me connaître,

Tète de mort livide à mon tour. — Celle-ci

Est celle d'une femme autrefois morte ici,

Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble

Vous regarder, sourire et remuer ; l'ensemble

De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants,

Montre qu'elle touchait à peine à son printemps.

Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent

Sans doute à son convoi, bien des fleurs s'effeuillèrent

Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs

Sans doute. — Mais le temps sait arrêter les pleurs,

Et, des premiers chagrins l'amertume passée,

Bientôt l'on oublia la belle trépassée.

— Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds,

Qui roulent vers son col si soyeux et si longs;

Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche

Qu'au beau soleil d'été le duvet d'une pèche,

Ces lèvres de corail au sourire enfantin,

Ce front charmant à voir, cette peau de satin,

Où comme un (il d'azur transparait chaque veine,

Ces yeux bleus que l'amour, passion creuse et vaine,

N'a jamais fait pleurer? — Un crâne blanc et nu,

Deux trous noirs et profonds où l'œil fut contenu,

Une face sans nez, informe et grimaçante;

Du sort qui nous attend image menaçante;

Voilà ce qu'il en reste avec un souvenir

Qui s'éteindra bientôt dans le vaste avenir.

Ne t'en va pas, Eugène, il n'est pas tard; la lune

A l'angle du carreau sur l'atmosphère brune

N'a pas encor paru : nous causerons un peu,

Car causer est bien doux le soir, auprès du feu,

Lorsque tout est tranquille et qu'on entend à peine

Entre les arbres nus glisser la froide baleine

De la brise nocturne, et la chauve-souris

En tournoyant dans l'air pousser de faibles cris.

Reste; nous causerons de quelque jeune fille-,

Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille,

Et que nous avons vue, en promenant un jour,

Passer devant nos yeux comme un ange d'amour;

De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve,

Aigles audacieux, qui d'une route neuve

Et d'obstacles semée ont tenté les hasards,

Malgré les coups de bec de mille geais criards,

Et d'Alfred de Vigny, qui d'une main savante,

Dessina de Cinq-Mars la figure vivante;

Et d'Alfred de Musset et d'Antoni Deschamps,

Et d'eux tous dont la voix chante de nouveaux ebants;

Des vieux qu'un siècle ingrat en s'avançant oublie,

Guillaume de Lorris, dont l'œuvre inaccomplie,

Poétique héritage, aux mains de Clopinel

Après sa mort passa, monument éternel

De la langue au berceau; Pierre Vidal, trouvère

Dont le luth tour à tour gracieux et sévère,

Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux,

Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux ;

Peyrols l'aventurier, qui rime en Palestine

Quelque amoureux tenson qu'à sa belle il destine;

Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur,

Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur,

Maître Clément Marot, madame Marguerite,

De ses jolis dizains la muse favorite;

Villon, et Rabelais, cet Homère moqueur,

Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au cœur

De chaque vice plonge, et des foudres du pape

N'ayant cure, l'atteint sous la pourpre ou la chape :

Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts.

Mais naïfs cependant et placés sans efforts,

L'originalité, la puissance comique

Qu'on trouve en ces bouquins à couverture antique,

Dont la marge a jauni sous les doigts studieux

De vingt commentateurs, nos patients aïeux.

Quand nous aurons assez causé littérature,

Nous changerons de texte et parlerons peinture;

Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait

Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet:

C'est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes

A son repaire affreux porte sept jeunes femmes;

Renaud de Montauban, illustre paladin,

Le suit l'épée au poing : lui, d'un air de dédain,

Le regarde d'en liant; son œil sanglant et louche,

Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche

Qui ricane et s'entrouvre ainsi qu'un gouffre noir

Le rendent de tout point très-singulier à voir.

Surprises dans le bain les sept femmes sont nues,

Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues

Et leur coloris frais comme un rêve au printemps,

Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants,

La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes,

Me paraissent vraiment admirables; les armes

Du paladin Renaud faites d'acier bruni,

Etoile de clous d'or, sont du plus beau fini :

Un panache s'agile au cimier de son casque,

D'un dessin à la fois élégant et fantasque,

Sa visière est levée, et sur son corselet

Un rayon de soleil jette un brillant reflet.

Mais à ce tableau plein d'inventions heureuses

Je préfère pourtant ses petites baigneuses.

Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté,

Où la jeunesse brille avec son velouté.

Après viendront en foule anciens peintres de Rome :

Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l'homme,

De Florence, de Parme et de Venise aussi,

Véronèse, Titien, Léonard de Vinci,

Michel-Ange, Annibal Carrache, le Gorrége

Et d'autres plus nombreux que les flocons de neige

Qui s'entassent l'hiver au front des Apennins;

D'autres auprès de qui nous sommes tous des nains,

Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée,

Fait tomber les crayons de notre main troublée.

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt

Qui me fait tant plaisir, et mon chat Childebrand

Sur mes genoux posé selon son habitude,

Levant vers moi la tête avec inquiétude,

Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l'air

Esquisse mon récit pour le rendre plus clair,

Et nous aurons encor mille choses à dire

Lorsque tout sera dit : projets riants, délire

De jeunesse; que sais-je? un souvenir d'hier,

Le présent, l'avenir, mes chants, dont je suis fier

Comme des plus beaux chants, et ces vagues ébauches

De poèmes à faire, incomplètes et gauches,

Où les regards amis un instant arrêtés

Cherchent à pressentir de futures beautés,

Et ces légers dessins où je tâche de rendre

Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre

Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard,

Et je ne pourrai plus reculer ton départ.

Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques, J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, Aux faites couronnés d'arbustes rabougris, Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës, Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës,

102 INTERIEURS.

Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous l'ogive en fantasques dessins; Avec ses minarets moresques, la chapelle Dont la cloche qui tinte à la prière appelle; J'aime leurs murs verdis par l'eau du ciel lavés. Leurs cours où l'herbe croit à travers les pavés, Au sommet des donjons leurs girouettes frêles Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, De monstres, de griffons, bizarrement ornés, Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Où comme une voix faible erre et gémit le vent, Où, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant, Paré de souvenirs d'amour et de féerie, Le brillant moyen âge et la chevalerie.

Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l'âme mélancolique Flotte en pensers indécis.

Des losanges de plomb ceignent Les vitraux coloriés, Où les feux du soleil teignent Les reflets errants qui baignent Les plafonds armoriés.

Cent colonnes découpées Par de bizarres ciseaux, Comme des faisceaux d'épées Au long de la nef groupées Portent les sveltes arcc.*»nv

La fantastique arabesque Courbe ses légers dessins Autour du trèfle moresque, De l'arcade gigantesque Et de la niclie des saints.

Dans leurs armes féodales, Vidâmes et chevaliers, Sont là, couchés sur les dalles Des chapelles sépulcrales, Ou debout près des piliers

Des escaliers en dentelles Montent avec cent détours Aux voûtes hautes et frêles, Mais fortes comme les ailes Des aigles ou des vautours.

Sur l'autel, riche merveille, Ainsi qu'une étoile d'or, Reluit la lampe qui veille, La lampe qui ne s'éveille Qu'au moment où tout s'endort.

Que la prière est fervente Sous ces voûtes, lorsqu'en feu Le ciel éclate, qu'il vente, Et qu'en proie à l'épouvante, Dans chaque éclair on voit Dieu;

Où qu'à l'autel de Marie, A genoux sur le pavé, Pour une vierge chérie Qu'un mal cruel a flétrie, En pleurant l'on dit : Ave.

Mais chaque jour qui s'écoule Ébranle ce vieux vaisseau,

Déjà plus d'un mur s'écroule, Et plus d'une pierre roule, Large fragment d'un arceau.

Dans la grande tour, la cloche Craint de sonner Y Angélus :

Partout le lierre s'accroche, Hélas ! et le jour approche Où je ne vous dirai plus :

Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique.

Où l'âme mélancolique Flotte en pensers indécis.

Il est doux de raser en gondole la vague Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, Quand la lune élargit son disque pâle et vague, Et que du marinier l'écho dit la chanson;

Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne, Paillette d'or cousue au dais du firmament, L'étoile qu'une blanche auréole environne, Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;

Il est doux sur la brume un instant colorée

De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil,

L'iris arrondissant son arche diaprée,

Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;

Il est doux, par les prés où l'abeille butine, D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts Nonchalamment couché près d'une onde argentine, De lire tour à tour des romans et des vers;

Il est doux, quand on suit une route inégale Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau, Et qu'on entend chanter près de soi la cigale, De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;

Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant, Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie Sa tète paresseuse en arrière tombant;

Il est doux de revoir avec ses tours minées Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, La ville où l'on passa ses premières saisons;

Il est doux pour le cœur de l'exilé malade, Par le regret cuisant et la douleur usé, D'entendre le refrain de la vieille ballade Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé :

Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse, Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras Pour la première fois sa première maîtresse, Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.

Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous?

Notre soleil est froid, notre ciel en courroux :

Nos bois sont chauves; à nos haies, A nos buissons armés de dards aigus, au lieu Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu,

Pendent à peine quelques baies.

Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, Bengali du désert, sauras-tu voltiger

Dans nos forêts de cheminées?

Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu Accrocher ton nid frôle à quelque toit pointu,

Entre deux pierres ruinées?

Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement De la bise du nord qui râle incessamment

Et fait chanter la girouette, Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son

Des tuiles que la grêle fouette9

Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas Au bois des goyaviers reprendre tes ébats

Dans la savane aux grandes herbes; Avec les colibris va becqueter les fleurs, Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs,

Bâtir ton hamac sous leurs gerbes !

Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, Qu'un seul vers ; — le voici, car je l'ai dans la tète :

— Clochers silencieux montrant du doigt le ciel. —

Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, Au chapitre premier d'un roman : — Louisa, — Les douleurs d'une fdle, — œuvre toute de fange Qu'un pseudonyme auteur dans l'Ane mort puisa.

Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume

De lubriques amours, me fit du bien à voir :

C'était comme une fleur des champs, comme une plume

De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.

— Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel,

Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Le fracas des canons qui vomissent l'éclair, Le rappel des tambours, le sifflement des balles,

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