LA VIE DANS LA MORT
C'était le jour des Morts : une froide bruine Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,
Tendait ses fdcts gris; Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées
Des ormes rabougris;
Et chacun s'en allait dans le grand cimetière, Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
Qui recouvre les siens, Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles, Remplacer en pleurant les pâles immortelles
Et les bouquets anciens.
Moi, qui ne connais pas cette douleur amère, D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère
Sous les gazons flétris, Je marchais au hasard, examinant les marbres, Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,
Les dômes de Paris;
Et comme je voyais bien des croix sans couronne, Bien des fosses dont l'herbe était haute, oh personne
Pour prier ne venait, Une pitié me prit, une pitié profonde De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde
Nul ne se souvenait.