‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 20 sur 131 · LA VIE DANS LA MORT · texte numérisé non relu

LA VIE DANS LA MORT

C'était le jour des Morts : une froide bruine Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,

Tendait ses fdcts gris; Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées

Des ormes rabougris;

Et chacun s'en allait dans le grand cimetière, Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre

Qui recouvre les siens, Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles, Remplacer en pleurant les pâles immortelles

Et les bouquets anciens.

Moi, qui ne connais pas cette douleur amère, D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère

Sous les gazons flétris, Je marchais au hasard, examinant les marbres, Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,

Les dômes de Paris;

Et comme je voyais bien des croix sans couronne, Bien des fosses dont l'herbe était haute, oh personne

Pour prier ne venait, Une pitié me prit, une pitié profonde De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde

Nul ne se souvenait.

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