‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 21 sur 131 · LA COMÉDIE DE LA MORT · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE DE LA MORT

Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées, Cependant, et des noms de veuves désolées,

D'époux désespérés, Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires, Étalaient hardiment leurs mensonges notoires

A tous les yeux livrés.

Ce spectacle me fit sourdre au cœur une idée Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.

Si c'était vrai, les morts Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre

D'incroyables efforts !

Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile

Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille

Dormir l'éternité, Dans un oubli profond de toute chose humaine, Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine

D'être ou d'avoir été.

Peut-être n'a-t-on pas sommeil; et quand la pluie Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie

Dans sa fosse tout seul.

Oh ! que l'on doit rêver tristement dans ce gi(e Où pas un mouvement, pas une bnde n'agite

Les plis droits du linceul !

Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue, La cendre de nos cœurs vibre encore et remue

Par delà le tombeau, Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre, D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,

Traîne quelque lambeau.

Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes, Quelque chose de cher et d'intime; des âmes Pour v verser la leur :

S'ils étaient éveilles au fond de cette tombe, Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe, Quelle affreuse douleur!

Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque Qu'au dos de l'Océan le sillon d'une barque;

Que l'on est mort pour tous; Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient, Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient

Seul se plaigne sur vous.

Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde, Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent, regarde

Et jette un reflet bleu Autour du cimetière, entre les tombes blancbes, Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,,

Se promener un peu !

S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,

S'asseoir dans son fauteuil, Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre Jusqu'au moment où l'aube, illuminant la vitre,

Vous renvoie au cercueil !

Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire, N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,

N'entendant aucun bruit, Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,

Ne voyant que la nuit.

Puis, s'ils étaient jaloux, les morls, tout ce que Dante A placé de tourments dans sa spirale ardente,

Près des leurs seraient doux.

Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie, Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie :

Un cadavre jaloux !

Impuissance et fureur ! Être là, dans sa fosse, Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse

Aux beaux serments jurés, En se raillant de vous, dans d'autres bras répète Ce qu'elle vous disait, rouge et pencbant la tète,

Avec des mots sacrés ;

Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre, Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,

Et lorsque, de retour, Rieuse, elle défait au miroir sa toilette, Dans un cristal profond réfléchir son squelette

Et sa poitrine à jour,

Riant affreusement d'un rire sans gencive, Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,

Et, tenaillant sa main, Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse, Faire râler ces mots d'une voix caverneuse

Qui n'a plus rien d'humain :

« Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,

Moi je me ressouviens.

Vous avez dit, a l'heure où la mort me vint prendre, Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre,

Pour vous chercher je viens ! »

Dans un repli de moi, cette pensée étrange

Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange;

Mon œil en devient creux; Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,

Car ce serait affreux !

La mort ne serait plus le remède suprême; L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même N'aurait pas de recours,

Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre, Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre L'orage de nos jours.

Dans le fond de mon âme agitant ma pensée, Je restais là rêveur et la tète baissée

Debout contre un tombeau.

C'était un marbre neuf, et, sur la blanche épaule D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule

Tombaient comme un manteau.

La bise feuille à feuille emportait la couronne Dont les débris jonchaient le fût de la colonne;

On aurait dit les pleurs Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée, Pauvre fleur du malin, avant midi fanée,

Versaient les autres fleurs.

La lune entre les ifs faisait luire sa corne;

De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne

Et passaient par devant ; Les feux follets valsaient autour du cimetière, Et le saule pleureur secouait sa crinière

Éparpillée au vent.

On entendait des bruits venus de l'autre monde, Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,

Dos voix qui demandaient Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves, Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves

Aussi longtemps tardaient?

Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille, Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille! J'entendis qu'on parlait.

C'était un dialogue, et, du fond de la fosse, A la première voix, une voix aigre et fausse Par instant se mêlait.

Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent, Mes genoux chancelants sous moi s'entre-choquèrent,

Je compris que le ver Consommait son hymen avec la trépassée, Éveillée en sursaut dans sa couche glacée,

Par cette nuit d'hiver.

LA TRÉPASSÉE

Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée, La nuit du mariage, elle est donc arrivée?

C'est le lit nuptial.

Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille

L'oranger virginal.

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