‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 24 sur 131 · LE VER · texte numérisé non relu

LE VER

('onsole-toi. — La mort donne la vie. — Éclose A l'ombre d'une croix, l'églantine est plus rose

Et le gazon plus vert. La racine des fleurs plongera sous tes côtes; A la place où tu dors les herbes seront hautes :

Aux mains de Dieu tout sert !

Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire; Un pâle éclair parti non du ciel, mais de terre,

Me fit dans leurs tombeaux Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes, Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,

S'en allant par lambeaux;

Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière, Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre

Gémir que l'ouragan.

Et, dévorés d'ennui dans leur froide demeure, De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure

A l'éternel cadran.

Puis tout devint obscur, et je repris ma route, Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,

L'esprit et le corps las; Et, me suivant partout, mille cloches fêlées, Comme des voix de mort, me jetaient par volées Les râlements du glas.

El je rentrai chez moi. — De lugubres pensées Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées

Et me rasaient le front, Comme on voit sur le soir, autour des cathédrales. Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales

Et voltiger en rond.

Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière, Tout prenait une forme horrible et singulière,

Un aspect effrayant.

.Mon lit était la bière et ma lampe le cierge Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge

Sous la porte en priant.

Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire, Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,

Redoublait de pâleur; Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie Les muscles en relief de sa face jaunie

Se tordaient de douleur.

Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes, Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,

Et, d'un air curieux, Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre, Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,

Ouvraient tout grands leurs yeux.

Une tête de mort sur nature moulée

Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,

Sous un rayon blafard.

Je la vis s'avancer au bord de la console; Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole

Et ses yeux leur regard.

De ses orbites noirs où manquaient les prunelles, Jaillirent tout à coup de fauves étincelles

Comme d'un œil vivant.

Une haleine passa par ses dents déchaussées... Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées:

Ce n'était pas le vent.

Faible comme ces voix que l'on entend en rêve, Triste comme un soupir des vagues sur la grève,

J'entendis une voix.

Or, comme ce jour-là j'avais vu lant de choses, Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes, J'eus moins peur cette fois.

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