‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 26 sur 131 · LA MORT DANS LA VIE · texte numérisé non relu

LA MORT DANS LA VIE

La mort est multiforme, elle change de masque Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque ;

Elle sait se farder, Et ce n'est pas toujours celte maigre carcasse, Qui vous montre les dents et vous fait la grimace Horrible à regarder.

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre

A l'ombre des arceaux ; Tous ne sont pas vêtus de la pâle Livrée, Et la porte sur tous n'est pas encor murée

Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nalure : Aux uns la puanteur avec la pourriture,

Le palpable néant, L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire, Et le cercueil avide entr' ouvrant sa mâchoire

Comme uu monstre béant ;

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante Passer et repasser dans la cité vivante

Sous leur linceul de chair, L'invisible néant, la mort intérieure Que personne ne sait, que personne ne pleure,

Même votre plus cher. . /

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes fiinèl res Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,

De marbre ou de gazon ; Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,

Qu'on soit en pleurs ou non,

On dit : Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile

Dans le trou de leurs yeux ; Leurs cheveux ont percé les planches de la bière; A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière

Sur les os des aïeux.

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ; C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent;

Enfumés et poudreux, Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques; Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;

Tout est fini pour eux.

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre Comme le ver leur corps,

L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde ; Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde. Ils sont morts, et bien morts !

Et peut-être une larme à votre âme échappée Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,

Filtre insensiblement, Qui les va réjouir dans leur triste demeure; Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure,

Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme : Paix et repos sur toi ! L'on refuse à la lame

Ce qu'on donne au fourreau ; L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie , L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie

Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies Qu'on ne saura jamais ; des douleurs infinies

Que l'on n'aperçoit pas.

Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme

Échevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses ; Des cadavres hideux dans des figures roses

Dorment ensevelis.

On retrouve toujours les larmes sous le rire, Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire

Une Nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,

Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes

Ne sont pas si peuplés; On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes

Aux ruines mêlés.

L'on en voit qui n'ont pasd'épitaphe à leurs tombes, Et de leurs trépassés font comme aux catacombes

Un grand entassement ; Dont le cœur est un champ uni, sans croix ni pierres, Et que l'aveugle Mort de diverses poussières

Remplit confusément.

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres

Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres

Ou des Égyptiens; Tout autour de leur cœur sont debout les momies, Et l'on y reconnaît les figures blémies

De leurs amours anciens.

Dans un pur souvenir chastement embaumée Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée;

Triste et charmant trésor!

La mort habite en eux au milieu de la vie; Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie

Qui leur sourit encor.

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? Quel foyer réunit la famille complète

En cercle chaque soir? Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître

Avec un manteau noir?

Cette petite fleur, qui, toute réjouie, Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,

Est fille de la mort.

En plongeant sous le sol, peut-être sa racine Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine

Qui vous charme si fort.

0 fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve A servi comme à vous;

Mi LA COMÉDIE

Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, Et sou souvenir mêle une odeur sépulcrale A vos parfums d'époux !

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? Ah ! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,

Ses pieds au daim léger; Qu'on irait demande*' au poisson sa nageoire, On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire

Prête à vous héberger.

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,

De leur rêver un sort; Filez-leur un suaire avec le lin des langes. Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,

Sont condamnés à mort!

A travers les soupirs, les plaintes et le râle Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale

Le ses détours maudits.

Notre guide n'est pas Virgile le poëte, La Béatrix vers nous ne penche pas la tète

Lu fond du paradis.

Pour guide nous avons une vierge au teint paie Qui jamais ne reçut le baiser d'or du haie

Des lèvres du soleil.

Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre, Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre

Au lieu d'être vermeil.

Un souffle fait plier sa taille délicate; Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, Pendent languissanunent ;

DE LA MORT. Ii5

Sa main laisse échapper une fleur qui se fane, Et, ployée à son dos, son aile diaphane Reste sans mouvement.

Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, Sous leur sourcil d"ébène et leur longue paupière

Luisent ses deux grands yeux, Homme l'eau du Léthé qui va muette et noire, Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire

A Ilots silencieux.

Des feuilles de ciguë' avec des violettes

Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,

Chaste et simple ornement; Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble En la voyant venir; car elle a tout ensemble

L'air sinistre et charmant.

Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde, Sous sa blanche couronne elle reste inféconde

Depuis l'éternité.

L'ardent baiser s'éteint sur sa lèvre fatale, Et personne n'a pu cueilli." la rose pâle

De sa virginité.

C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère : C'est elle qui ravit au giron de la mère

Son doux et cher souci; C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse

A son tour elle aussi.

Elle est amère et douce, elle est méchante cl lionne, Sur chaque front illustre elle met la couronne

Sans peur ni passion.

Amère aux gens heureux et douce aux misérables, C'est la seule qui donne aux grands inconsolables

Leur consolation.

Elle prête des lits à ceux qui, sur le inonde, Homme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde

Et n'ont jamais dormi.

A tous les parias elle ouvre son auberge, Et reçoit aussi bien la Phj-yné que la vierge,

L'ennemi que l'ami.

Sur le pas de ce guide au visage impassible, Nous marchons en suivant la spirale terrible

Vers le but inconnu, Par un enfer vivant sans caverne ni geuffre, Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,

Sans Belzébuth cornu.

Voici contre un carreau comme un reflet de lampe Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,

Approchons et voyons.

Ah ! c'est toi, docteur Faust ! dans la même posture Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture

Aux flamboyants rayons.

Quoi! tu n'a pas brisé tes fioles d'alchimiste,

Et tu penches toujours ton grand front chauve et liiste

Sur quelque manuscrit!

Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, Quoi ! tu cherches encor le mot cabalistique

Qui fait venir l'Esprit!

Eh bien! Scientia, ta maltresse adorée, A les chastes désirs s'est-elle enfin livrée V

Ou, comme au premier jour, N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle, Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle

Pour un soupir d'amour?

Quel sable, quel corail a ramené ta soude? As-tu touché le fond des sagesses du monde? En puisant à ton puits,

Nous as-lu clans Ion seau fait monter toute nue La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?

Arbre, où sont donc tes fruits ?

J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes; Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes

Jusques au fond des eaux; Léviathan fouettait l'abîme de sa queue, Les sirènes peignaient leur chevelure bleue

Sur les bancs de coraux.

La seiche horrible à voir, le polype difforme, Tendaient leurs mille bras; le requin, l'orque énorme

Roulaient leurs gros yeux verts; Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine; C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine

Que le manteau des mers!

Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; Le Sphinx interrogé continue à se taire ;

Si chauve et si cassé, Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je? Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige

Aux lieux où j'ai passé.

Malheureux que je suis d'avoir sans défiance Mordu les pommes d'or de l'arbre de science

La science est la mort.

Ni l'upas de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, Ni le mancenillier au sommeil magnétique,

N'ont un poison plus fort.

Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude,

Et briser mes fourneaux.

Jo ne sons plus on moi palpiter une fibre,

Et comme un balancier seulement mon cœur vibre A mouvements égaux.

Le néant ! Voilà donc ce que l'on trouve au terme ! Comme une tombe un mort, ma cellule renferme

Un cadavre vivant.

C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,

Semé mon âme au vent.

Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,

Vaut mieux que tout cela.

Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre :

Aimez, car tout est là !

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse

Pour vous pomper le sang, Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes

Roulent leur œil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne Des os demi-rongés, des restes de charogne,

Des crânes sonnant creux.

On voit de chaque trou sortir des jambes raides ; Des apparitions monstrueusement laides

Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans OEdipe, Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe L'antique obscurité.

C'est ici que la Mort propose son problème, Et que le voyageur, devant sa face blême, Recule épouvanté.

Ah ! que de nobles cœurs et que d' cames choisies, Vainement, à travers toutes les poésies,

Toutes les passions, Ont poursuivi le mot de la page fatale Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale

Et sans inscriptions!

Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies

Sous les plus doux baisers, Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère! Que de désirs au ciel sont remontés de terre

Toujours inapaisés!

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître, Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître

De Méphistophélès.

Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite, Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite ;

Tous ceux-là, plaignez-les!

Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable; Ds mêlent une larme à chaque grain de sable

Que le temps laisse choir.

Leur cœur, comme une orfraie au fond d'une ruine, Râle piteusement dans leur maigre poitrine

L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne, Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne

Quelque reste de vert, Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues, Silencieux, pareils à des files de grues

Quand approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poëte, Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête

L'auréole qui luit; Par les chemins du mofade ils marchent sans cortège, Et sur le sol glacé tombent comme la neige

Qn\ descend dans la nuit.

Comme je m'en allais, ruminant ma pensée, Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,

Par le sentier étroit; S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde Me dit en étendant sa main frêle : Regarde

Du côté de mon doigt.

C'était un cavalier avec un grand panache,

De longs cheveux bouclés, une noire moustache

Et des éperons d'or ; Il avait le manteau, la rapière et la fraise Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,

Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien je vis que sa perruque

Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque

Passer des cheveux blancs; Son front, pareil au front de la mer soucieuse, Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse

Que l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée, Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée

Sa pâleur transperçait; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre

Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, Ni larme ni regard.

Diamant enchâssé dans sa morne prunelle, Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle. C'était bien un vieillard!

Homme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte ; Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,

Chancelaient sous son poids.

Ses mains pâles tremblaient,— ainsi tremblent les vague? Sous les baisers du Nord, — et laissaient fuir leurs bagues,

Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, Formaient une alliance étrange et monstrueuse.

C'était plus triste à voir Et plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie Qu'un squelette paré d'une robe de soie,

Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte, Il attendait devant une fenêtre éteinte,

Sous un balcon désert.

Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, Nul soleil de beauté ne montrait son visage

Au fond du ciel ouvert.

Dis, que fais-tu donc là, vieillard dans les ténèbres, Par une de ces nuits où les essaims funèbres

S'envolent des tombeaux ?

Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure,

Sans page et sans flambeaux?

Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille, Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,

La fleur de sa beauté; Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres; Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres

Sous un marbre sculpté.

Enfends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres

0 vieillard sans raison !

Rentre, c'est le moment où la lune réveille Le vampire blafard sur sa couche vermeille ;

Rentre dans la maison.

Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle

Des pleurs de l'ouragan...

11 ne me répond rien; dites, quel est cet homme, 0 Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme?

— Cet liomme, c'est don Juan.

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