‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 27 sur 131 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

Heureux adolescents, dont le cœur s'ouvre à peine Comme une violette à la première haleine

Du printemps qui sourit, Ames couleur de lait, frais buissons d'aubépine Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine

Tout gazouille et fleurit ;

0 vous tous qui sortez des bras de votre mère Sans connaître la vie et la science amère,

Et qui voulez savoir, Poètes et rêveurs, plus d'une fois sans doute, Aux lisières des bois, en suivant votre route

Dans la rougeur du soir,

A l'heure enchanteresse, où sur le bout des brandies On voit se becqueter les tourterelles blanches Et les bouvreuils au nid,

Quand la nature lasse en s'endormant soupire Et que la feuille au vent vibre comme une lyre Après le chant fini ;

Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses, Et que le sylphe rentre au pavillon des roses

Sous les parfums plié; Émus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes, Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes :

Vous m'avez envié

Les festins, les baisers sur les épaules nues, Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,

Aimable et cher tourment !

Zcrline, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses. Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,

Tout mon troupeau charmant.

Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes : Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes

Que n'en a le sultan?

Comment faisais-tu donc, malgré verrous et grilles, Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,

Heureux, heureux don Juan !

Conquérant oublieux, une seule de celles

Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles,

Ta plus modeste fleur, Oh ! combien et longtemps nous l'eussions adorée ! Elle aurait embelli, dans une urne dorée,

L'autel de notre cœur.

Elle aurait parfumé, cette humble violette Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tète,

Notre pâle printemps ; Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée, Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée

A tes doiffts inconstants.

154 LA COMËDIi:

Adorables frissons de l'amoureuse fièvre, Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,

Baisers acres et doux, Chutes du dernier voile, et vous, cascades blondes, Cheveux d'or inondant un dos brun de vos ondes,

Quand vous connaitrons-nous?

Enfants, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve; Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Eve

Ne s'est pas mieux tordu.

Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme

De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches, Tout nrêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouche?

Des nids d'aveux tremblants ; J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes, Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes

De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées, •l'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées

Que le grès des chemins.

Egouts impurs où vont tous les ruisseaux du monde, J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,

J'ai vu tes lendemains.

J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie, Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;

J'ai vu les fins de bal Et la sueur des bras, et la pâleur des tètes Plus mornes que la Mort sous leurs boucles défaites

Au soleil matinal.

Comme un mineur qui suit une veine inféconde, J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde Sans trouver le filon.

J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne, Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre, Mais je restai toujours, comme la salamandre,

Froid au milieu du feu.

J'avais un idéal frais comme la rosée Une vision d'or, une opale irisée

Par le regard de Dieu ;

Femme comme jamais sculpteur n'en a pétrie. Type réunissant Cléopâtre et Marie,

Grâce, pudeur, beauté; Une rose mystique, où nul ver ne se cache; Les ardeurs du volcan et la neige sans taciie

De la virginité !

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, J'ai pris la branche gauche, et je chemine encore

Sans arriver jamais.

Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie, Et peut-être, ô vertu ! l'énigme de la vie,

C'est toi qui la savais.

Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre, Contemplé sur le mur la tremblante pénombre

Du microcosme d'or !

Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, Auprès de mon fourneau, passé les heures noires

À chercher le trésor !

J'avais la tète forte, et j'aurais lu ton livre Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre

Comme un jeune écolier !

J'aurais contraint Isis à relever son voile, Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile

Dans mon noir atelier

Uni LA (JOMKDIL

N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maitro, Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître.

Apprenez, apprenez; Jetez et rejetez à toute heure la sonde, Et plongez plus avant sous cette mer profonde

Que n'ont fait vos aines.

Laissez Léviatlian souffler par ses narines, Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines

Presser votre poumon.

Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître, Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être

L'anneau de Salomon !

Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte, Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,

Je repris mon chemin.

Enfin je débouchai dans une plaine morne Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne

D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire, Un fleuve la coupait comme un ruban de moire

Du rouge le plus vif.

Tout était ras ; ni bois, ni clocher, ni tourelle, Et le vent ennuyé la balayait de l'aile

Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,

Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,

N'était qu'un vain reflet ; Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire, Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)

Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre étail couverte, Froide neige de morts, où nulle plante verte,

Nul fleur ne germait; Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme, Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome,

Était là qui dormait.

Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise Passa. C'était bien lui, la redingote grise

Et le petit chapeau.

Une aigle d'or planait sur sa tète sacrée, Cherchant, pour s'y poser, inquiète, effarée,

Un bâton de drapeau.

Les squelettes tachaient de rajuster leurs têtes, Le spectre du tambour agitait ses baguettes __

A son pas souverain, Une immense clameur volait sur son passage, Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage

Leur fanfare d'airain.

Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,

Et, comme un dieu de marbre, insensible à son culte,

Marchait silencieux; Quelquefois seulement, comme à la dérobée, Pour retrouver au ciel son étoile tombée

11 relevait les yeux.

Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie

Montait, montait toujours.

Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène, 11 refermait ses bras sur sa poitrine pleine

De gémissements sourds.

Quand il fut devant nous : Grand empereur, lui dis-je, Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige A chercher ici-bas,

Ce mot perdu que Faust demandait à son livre, Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre, Ne le sauriez-vous pas?

— 0 malheureux enfant! dit l'ombre impériale, Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale,

Et je suis tout transi.

Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge Où réchauffer tes pieds, car la Mort seule héberge

Ceux qui passent ici.

Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée, Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée

Au milieu de son vol.

Avec les blancs flocons de la neige éternelle, Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile

Descendent sur le sol.

Hélas! je ne saurais contenter ton envie; J'ai vainement cherché le mot de cette vie,

Comme Faust et don Juan, Je ne sais rien de plus qu'au jour de ma naissance Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance

Le calme et l'ouragan.

Pourtant l'on me nommait par excellence l'homme : L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme

Aux vieux Césars romains; Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe

Dans une de mes mains.

Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne,

Que vous autres d'en bas.

En vain Je mon talon j'éperonnais le monde, Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,

Des assauts, des combats;

Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes, Un concert de clairons et de hourras serviles,

Des lauriers, des discours; Un ciel noir, dont la pluie était Se la mitraille, Des morts à saluer sur un cliamp de bataille;

Ainsi passaient mes jours.

Que ton doux nom de miel, Lœtitia, ma mère, Mentait cruellement à ma fortune amère!

Que j'étais malheureux!

Je promenais partout ma peine vagabonde, J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde

Dans ma main sonnait creux.

Ah ! le sort des bergers, et le hêtre où Tityre Dans la chaleur du jour à l'écart se retire

Et chante Amaryllis, Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle

Entre des doigts de lis;

Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,

Le nain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,

Une écuelle de bois ; Une flûte à sept trous jointe avec de la cire, Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,

Moi, le vainqueur des rois.

Une peau de mouron couvrira mes épaules, Galatée en riant s'enfuira sous les saules,

Et je l'y poursuivrai :

Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, Et Daplmis deviendra pâle de jalousie

Aux airs que je jouerai.

Ah! je veux m'en aller dans mon île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce, Par le ravin profond,

ICO LA COMEDIE

Le long du sentier creux où chante la cigale,

Suivre nonchalamment en sa marche inégale

Mon troupeau vagahond.

Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe. Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe

Le pur sang de ton cœur !

Le seul qui devina cette énigme funeste Tua Laïus son père, et commit un inceste :

Triste prix du vainqueur !

Me voilà revenu de ce voyage sombre,

Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre

Que les yeux du hibou ; Comme, après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mu Ile,

Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes ;

Mais je conserve encor, loin des muets royaumes,

Le teint pâle des morts.

Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre

Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;

Elle garde son bien :

Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme ; Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,

Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où git tout ce que j'aime, Et je me survis seul;

Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, 0 Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre

Dans le sombre chemin; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la Gloire viendra suspendre ma couronne;

0 Mort, reviens demain !

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite

Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,

Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges; Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,

Je forgerai des croix; Je ferai dans l'église et dans le cimetière Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre

Gomme au tombeau des rois !

Je te consacrerai mes chansons les plus belles : Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles

Et des fleurs sans parfum.

J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres; L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres

Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,

A la tulipe d'or, A la rose de mai que le rossignol aime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,

A bien d'autres encor :

Ne croissez pas ici ! cherchez une autre terre, Frais amours du printemps; pour ce jardin austère

Votre éclat est trop vif; Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez clans l'air le poison des ciguës,

L'odeur acre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, à Nature, Tu dois une jeunesse à toute créature,

A toute àme un amour; Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,

N'eût-elle qu'un seul jour!

Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie, Redonne un peu de sève à la plante flétrie

Qui ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie

Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau principe du monde. Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde,

Rayon de l'œil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie

Que de fleurir un peu !

Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,

Vos pleurs de diamant; Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,

Du fond du firmament !

OEil ouvert sans repos au milieu de l'espace, Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! Que je te voie encor,

Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes, Griffons au vol de feu, rapides hirondelles, Prêtez-moi votre essor !

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées;

Air sauvage des monts.

Rncor tout imprégné des senteurs du mélèze, Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,

Emplissez mes poumons'

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe , Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,

Nous sommes au printemps.

Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, Entre vos seins polis posez ma pauvre tête

Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses

Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, o muse antique, Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique,

Plus jeune tous les jours!

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire

Pose tes beaux pieds nus, Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne ! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,

Puis aux dieux inconnus,

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.

Allons, un beau baiser!

Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, A Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne,

Hâtons-nous d'en user,"

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