‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 49 sur 131 · LE SPHINX · texte numérisé non relu

LE SPHINX

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, Une Chimère antique entre toutes me plait ; Elle pousse en avant deux mamelles pointues, Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde ; Son col est si charnu que vous l'embrasseriez : Mais, quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde, On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle Tendent leurs petits bras et veulent avec cris Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; Mais, quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères : La face en est charmante et le revers bien laid. Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

Page 1