‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 62 sur 131 · HYMNE ANTIQUE · texte numérisé non relu

HYMNE ANTIQUE

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endorv, Et son dernier rayon, à travers la feuillée, (domine un baiser d'adieu glisse amoureuseiiiCfrt Sur le front endormi de son bleuâtre amant. Par la porte d'ivoire et la porte de corne, Les songes vrais ou faux de l'Erèbe envolés Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouc/Vs; Le vent môme retient son haleine, et les mondes'. Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. 0 jeune homme charmant, couronné de pavots, Qui, tenant sur la main une patère noire, Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, Où la vie au trépas s'unit et se mélange, Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau, Douce transition de la lumière à l'ombre, Du repos à la mort et du lit au tombeau ; Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, Du tond de ta caverne inconnue au soleil, Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil ! Je t'aime, ô doux Sommeil ! et je veux à ta gloire, Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,

Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, Dont le rauque aboiment si souvent te troubla, Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. Je te donne le pas sur Phébus-Apollon, Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. Je te préfère même à la blanche Venus, Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; Même au jeune lacchus, le doux père de joie, A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde, Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes vœux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde !

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtinc, Et quedel'échafaud, sublime et radieux, 11 fut redescendu dans la cité latine,

11 ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;

Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre;

11 avait oublié le monde dans les cicux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère; On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voilà pourquoi les poètes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde ; Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.

Les anges, secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas ; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le jeu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;

Leur àmc à la coupole où leur œuvre reluit,

Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur parait plus sombre que la nuit; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, El le tableau quitté les tourmenta et les suit.

MONTÉE SUR LE BROGKEN. 2r>!

Comme Buonarotli, le peintre gigantesque,

Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,

Et que le ciel de marbre où leur front touche presque,

Sublime aveuglement! magnifique défaut!

Page 1