‹ Premières poésies, 1830-1845Chapitre 76 sur 131 · LA I50NNE JOURNÉE · texte numérisé non relu

LA I50NNE JOURNÉE

La femme sait cela, que de reine et maîtresse Elîe devient esclave, et que son pouvoir cesse; Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir Le lui remet en main et la fait souveraine. Il faut que son amant à ses genoux se trahie Et lui baise les pieds et demande pardon. Mais elle maintenant, froide et sans abandon, Avec un double fil nouant son nouveau masque, Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée N'eût pas dû me venir et doit être chassée, Et que je suis bien fou de douter d'un amour Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, Ces haines, ces retours et ces alternatives, Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. On est bien malheureux; mais pour un tel malheur Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! Comme la gloire est creuse et vous contente peu ! L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme. Et toute ambition meurt aux bras d'une femme !

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