FATUITÉ
Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde ; Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.
Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours, Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours.
Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme ; Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur ; .l'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.
On sait mon nom; ma vie est heureuse et facile; J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux; Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile, Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.
Sur l'eau bleue et profonde Nous allons voyageant, Environnant le monde D'un sillage d'argent, Des îles de la Sonde, De l'Inde au ciel brûlé, Jusqu'au pôle gelé....
Les petites étoiles Montrent de leur doigt d'or De quel côté les voiles Doivent prendre l'essor; Sur nos ailes de toiles, Comme de blancs oiseaux, Nous effleurons les eaux.
Nous pensons à la terre Que nous fuyons toujours, A notre vieille mère, A nos jeunes amours ; Mais la vague légère Avec son doux refrain Endort notre chagrin.
Le laboureur déchire Un sol avare et dur ; L'éperon du navire Ouvre nos champs d'azur, Et la mer sait produire, Sans peine ni travail, La perle et le corail.
Existence sublime !
Bercés par notre nid, Nous vivons sur l'abîme Au sein de l'infini ; Des flots rasant la cime, Dans le grand désert bleu Nous marchons avec Dieu !