LA FUITE
KADIDJA
Au firmament sans étoile La lune éteint ses rayons; La nuit nous prête son voile; Fuyons! fuyons!
Ne crains-tu pas la colère
De tes frères insolents,
Le désespoir de ton père,
De ton père aux sourcils blancs?
KADIDJA
Que m'importent mépris, blâme, Dangers, malédictions !
C'est dans toi que vit mon âme.
Fuyons ! fuyons !
Le cœur me manque ; je tremble, Et, dans mon sein traversé, De leur kandjar il me semble Sentir le contact glacé !
KADIDJA
Née au désert, ma cavale Sur les blés, dans les sillons, Volerait, des vents rivale.
Fuyons! fuvons!
Au désert infranchissable, Sans parasol pour jeter Un pe\i d'ombre sur le sable, Sans tente pour m'ubriter....
GAZHEL. 29"
KADIDJA
Mes cils te feront de l'ombre Et, la nuit, nous dormirons Sous mes cheveux, tente sombre.
Fuyons ! fuyons !
Si le mirage illusoire Nous cachait le vrai chemin, Sans vivres, sans eau pour boire, Tous deux nous mourrions demain.
Sous le bonheur mon cœur ploie , Si l'eau manque aux stations, Bois les larmes de ma joie.
Fuvons! fuvons !
GAZHEL.
Dans le bain, sur les dalles, A mon pied négligent J'aime à voir des sandales De cuir jaune et d'argent.
En quittant ma baignoire, Il me plait qu'une noire Fasse mordre à l'ivoire Mes cheveux, manteau brun, Et, versant l'eau de rose, Sur mon sein qu'elle arrose, Comme l'aube et la rose, Mêle perle et parfum.
J'aime aussi l'odeur fine De la fleur des Houris ; Sur un plat de la Chine
298 GAZHEL.
Des sorbets d'ambre gris, L'opium, ciel liquide, Poison doux et perfide, Qui remplit l'âme vide D'un bonheur étoile :
Et, sur l'eau qui réplique, Un doux bruit de musique S'échappant d'un caïque De falots constellé.
J'aime un fez écarlate De sequins bruissant, Où partout l'or éclate.
Où reluit le croissant.
L'arbre en fleur où se pose L'oiseau cher à la rose, La fontaine où l'eau cause, Tout me plaît tour à tour; Mais, au ciel et sur terre, Le trésor que préfère Mon cœur jeune et sincère C'est amour pour amour !
Dans un baiser l'onde au rivage
Dit ses douleurs ; Pour consoler la fleur sauvage,
L'aube a des pleurs; Le vent du soir conte sa plainte
Au vieux cyprès ; La tourterelle au lérébinthe
Ses longs regrets.
Aux flots dormants, quand tout repose!
Hors la douleur,
La lune parle, et dit la cause
De sa pâleur.
Ton dôme blanc, Sainte-Sophie,
Parle au ciel bleu, Et, tout rêveur, le ciel confie
Son rêve à Dieu.
Arbre ou tombeau, colombe ou rose,
Onde ou rocher, Tout, ici-bas, a quelque chose
Pour s'épancher....
Moi, je suis seule, et rien au monde
Ne me répond, Rien que ta voix morne et profonde,
Sombre Hellespont!
Dans mon harem se groupe,
Gomme un bouquet Débordant d'une coupe
Sur un banquet, Tout ce que cherche ou rêve,
D'opium usé, En son ennui sans trêve,
Un cœur blasé;
Mais tous ces corps sans âmes
Plaisent un jour.
Ilélas ! j'ai six cents femmes,
Et pas d'amour!
La biche et l'antilope,
J'ai tout ici, Asie, Afrique, Europe.
En raccourci;
Teint vermeil, teint d'orange, OEil noir ou bleu,
Le charmant et l'étrange, De tout un peu;
Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour....
Hélas ! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!
Ni la vierge de Grèce,
Marbre vivant ; Ni la fauve négresse,
Toujours rêvant; Ni la vive Française,
A l'air vainqueur; Ni la plaintive Anglaise,
N'ont pris mon cœur!
Tous ces beaux corps sans àmc3
Plaisent un jour....
Hélas ! j'ai six cents femmes,
Et pas d'amour !
A travers la forêt de folles arabesques Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuit3, Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques, Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits.
11 jetait, par grands tas, dans cette gueule noire Perles et diamants, rubis et sequins d'or, Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et beire; Mais le flot flagellé ne montait pas encor.