L'ÉPOUSE FIDÈLE
A la fraîche fontaine, Sous le grand peuplier, A la fraîche fontaine S'arrête un cavalier.
Son noir cheval est blanc D'écume et de poussière.
Il est blanc de la queue Jusquès à la crinière.
l68 PREMIÈRES POÉSIES
A la fraîche fontaine.
Sous le grand peuplier, A la fraîche fontaine S'arrête un cavaHer.
— « La belle qui puisez Dans le seau d^or cerclé, Versez au cavalier Et versez à la bête. »
Elle verse de l'eau Sans relever la tête, Elle verse de l'eau Avec un long sanglot.
« — Ou'avez-vous donc, la belle, A sangloter ainsi ?
Avez-vous du chagrin, Avez-vous du souci ?
LES GANTILÈNES 169
— Mon mari fait la guerre.
Voilà sept ans à Pâques.
J'attends encore un an Et puis j'entre au couvent.
— Votre mari, la belle.
Est mort Thiver dernier, Et j'ai payé les chantres, Les chantres et le prêtre.
— Si vous avez payé Les chantres et le prêtre, Je vous rendrai l'argent, L'argent et l'intérêt.
— Rendez-moi donc, la belle, Rendez-moi le baiser Que j'ai mis sur ses lèvres Avant de l'enterrer 1
lyO PREMIERES POESIES
— • Comme des fleurs au vent Mes baisers sont allés !
Je vous rendrai l'argent, L'argent et l'intérêt.
— Réjouis-toi, la belle, Car je suis ton mari.
J'ai dans mon escarcelle Cent bagues de rubis.
— Pour les doigts de ma main Vos bagues sont trop grandes ; Passez votre chemin , Seigneur, et Dieu vous garde.
— Dans ton jardin le myrte Fleurit même en octobre, Une lampe d'ivoire Brûle dans ton alcôve.
LES CANTILENES
— Avec notre voisine Vous avez bavardé.
Des signes de mon corps Dites, et je croirai.
— Un joli signe blond Frise à ton cou de lait, Un autre orne ton ventre Et seul je Fai touché.
— Nourrice, ma nourrice.
Va dresser notre lit, Car c'est lui mon mari, C'est lui mon bien-aimé ! »
LES CANTILÈNES lyS
LA COMTESSE ESMÉRÉE
Sur un cheval tout noir à la crinière rousse, Il galope sur la mousse.
En toque de velours avec des plumes blanches Il passe sous les branches.
Au galop ! au galop ! il passe sous les branches Avec ses plumes blanches.
Au trot ! au trot I au trot ! et son grand lévrier Saute près de l'étrier.
Il va pour épouser la fille de la reine, La reine sa marraine.
Sur son cheval tout noir à la crinière rousse, Il galope sur la mousse.
Assise à son balcon, sans page et sans duègne. La comtesse se peigne.
Et, quand elle sourit, des lys et des jasmins Lui tombent dans les mains.
LES CANTILÉNES îyS
Avec un peigne d'or, sans page et sans duègne, La comtesse se peigne.
« Beau capitaine qui passez, la mine fière, Allez-vous à la guerre ?
Je vais pour épouser la fille de la reine, La reine ma marraine.
Comme un diamant bleu reluit ta barbe brune. Mes cheveux sont clair de lune.
Je vais pour épouser la fille de la reine, La reine ma marraine .
— Et, lorsque je souris, des lys et des jasmins Me tombent dans les mains... »
La belle dans ses bras, il passe sous les branches Avec ses plumes blanches.
Sur son cheval tout noir à la crinière rousse, Il galope sur la mousse.
Il n'épousera pas la fille de la reine, La reine sa marraine.
LKS CANTILENES I77