‹ Premières poésies, 1883-1886Chapitre 7 sur 34 · LES BONNES SOUVENANCES · texte numérisé non relu

LES BONNES SOUVENANCES

Irisant le ciel gris de nos mornes pensées, Ravivant les soleils éteints des renouveaux, Elles passent toujours au fond de nos cerveaux, Un bon souris sur des lèvres jamais plissées.

Leur prunelle est Taurore, et leur natte tressée Est fulgurante ainsi que Téclat des flambeaux. Leur prunelle est la nuit, et, sur le cou massée, Leur chevelure est bleue ainsi que les corbeaux .

58 PREMIÈRES POÉSIliS

Aux accords pénétrants d'anciennes ritournelles, Elles bercent nos cœurs pleins d'ennui; ce sont elles Qui pansent doucement nos blessures mortelles,

Elles qui, sur nos cils, viendront sécher nos pleurs. — Et le temps, émondeur de beautés et de fleurs, Met sur leur front vieilli de plus fraîches couleurs ,

LES 8YRTES 69

Parmi les marronniers, parmi les Lilas blancs, les lilas violets, La villa de houblon s'eng-uirlande, De houblon et de lierre rampant.

La glycine, des vases bleus pend; Des glaïeuls, des tilleuls de Hollande.

Chère main aux longs doigts délicats, Nous versant Tor du sang des muscats.

Dans la bonne fraîcheur des tonnelles,

Dans la bonne senteur des moissons, Dans le soir, où languissent les sons Des violons et des ritournelles.

Aux plaintifs tintements des bassins Sur les nattes et sur les coussins, Les paresses en les flots des tresses.

Dans la bonne senteur des lilas Les soucis adoucis, les cœurs las Dans la lente langueur des caresses.

LES SYRTES Cl

LA CARMENCITA

Pauvre enfant, tes prunelles vierges, Malgré leur feu diamanté, Dans mon cœur, temple dévasté, Ne rallumeraient pas les cierges.

Pauvre enfant, les sons de ta voix — Telles les harpes séraphiques — De mes souvenirs maléfiques Ne couvriraient pas les abois.

Pauvre enfant, de tes lèvres vaines, La miraculeuse liqueur N^adoucirait pas la rancœur Qui tarit la vie en mes veines.

Pareil au climat meurtrier Déserté de toute colombe, Et pareil à la triste tombe, Où l'on ne vient jamais prier,

— 01a trop tard — au cours du fleuve Inéluctable, je m'en vais.

Ayant au gré des vents mauvais Effeuillé ma couronne neuve.

Dans la basilique où les pâles cierges Font briller les ors du grand ostensoir, Sur les feuillets des missels à fermoir Courent les doigts fins des pudiques vierges,

Elle t'attendait, la vierge aux yeux bleus, Mais tu n'as pas su lire dans ses yeux — Dans la basilique, aux clartés des cierges.

Dans la chambre rose où les lilas blancs Mêlaient leurs parfums aux tiédeurs des bûches, Cette présidente en peignoir à ruches, Quand elle jouait avec ses perruches, Sangdieu ! qu'elle avait des regards troublants !

Tu n'as pas cueilli les beaux lilas blancs, Tu n'as pas cherché les secrets troublants Du peignoir à traîne avecque des ruches, Dans la chambre rose où les lilas blancs Mêlaient leurs parfums aux tiédeurs des bûches.

LSS 8YRTES 65

Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants Dorlotent doucement les cœurs Meurtris par les destins moqueurs.

Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants Donnent de nouvelles vigueurs Aux corps minés par les langueurs.

Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants Font revivre les Espoirs morts Et terrassent les vieux Remords.

Oisillon bleu couleur-du-temps, Je t'ai cherché longtemps, longtemps, Par mont, par val et par ravin En vain, en vain 1

CHIMiERA

J^allumai la clarté mortuaire des lustres Au fond de la crypte où se révulse ton œil, Et mon rêve cueillit les fleuraisons palustres Pour ennoblir ta chair de pâleur et de deuil.

Je proférai les sons d'étranges palatales, Selon les rites des trépassés nécromants. Et sur ta lèvre teinte au sang des digitales Fermentèrent soudain des philtres endormante*

Ainsi je t'ai créé de la suprême essence, Fantôme immarcessible au front d'astres nimbé, Pour me purifier de la concupiscence, Pour consoler mon cœur dans Topprobre tombé.

LES SYHTES 69

Les roses jaunes ceignent les troncs Des grands platanes, dans le jardin Où c'est comme un tintement soudain D'eau qui s'égoutte en les bassins ronds.

Nul battement d'ailes, au matin; Au soir, nul souffle couchant les fronts Des lis pâlis, et des liserons Pâlis au clair de lune incertain.

^Ô PREMIERES P0ESIK8

Et dans ce calme où la fraîcheur tombe,

C'est comme un apaisement de tombe,

Comme une mort qui lente viendrait ^

Sceller nos yeux de sa main clémente, Dans ce calme où rien ne se lamente Ou par l'espace, ou par la forêt.

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