SYMPATHIE
L'harmonieux écho du son qui m'a ravi Émeut mon âme encore et flotte en ma pensée, Gomme les rêves d'or que ta lyre voilée Vient de pleurer tout bas à mon cœur attendri.
Oh ! cet épanchement de tes douleurs intimes, Ce triste et doux adieu, ces élans tout d'amour Qui, vers les champs divins, le bleuâtre séjour. S'envolent, gracieux, sur leurs ailes sublimes,
Ces accords parfumés, échangés sur ton cœur, Ces doux pensers du ciel, ardents baisers de flamme, Sainte et vague tristesse, espérance et bonheur, Tous tes rêves perdus ont passé sur mon âme.
Hélas! Ils ont passé, comme en toi, sans retour! Ils ont jeté leur aile à la brise légère, Ne laissant en leur lieu rien... que douleur amère. Virginales vapeurs, à l'approche du jour.
Mais tu me restes, toi, n'est-ce pas, mon doux frère? Toi qu'un lien si pur vient d'unir à mes jours, Mélancolique étoile, ô mes seules amours!
Laisse tomber sur moi ton rayon solitaire !
Frédéric Robiou de la Tréhonnais.
Je crois, mon cher Rouffet, à toutes vos souffrances morales, et je me reproche de vous avoir importuné de mes lettres, lorsque le calme et Tisolement devaient vous être plus agréables. Soyez persuadé cependant que, si j'avais pu prévoir votre disposition d'esprit, je ne me serais pas jeté niaisement en travers de votre douleur, et que j'aurais attendu, avec l'impatience d'un sincère désir, il est vrai.
mais du moins aussi longtemps que vous Tauriez souhaité.
Il me serait peut-être permis de penser que votre silence était un manque de confiance en mon amitié, si je ne savais qu'il existe des moments oîi Ton ne peut même écrire. Je vous absous donc sur ce point, et j'espère que votre imagination, si prompte à s'exalter, vous laissera toujours assez de calme pour ne pas vous forcer h me priver de vos bonnes et chères lettres.
Adieu. Ecrivez-moi longuement. •
Voire sincère ami, C. Leconte de l'Isle.
Dinan, février 1838.
Pardonnez- moi, mon cher Rouffet, de ne vous avoir pas écrit, depuis quelque temps. Je répare ma faute. Ce n'est .pas par une phrase vaine et habituelle que je commencerai ma lettre, mon Ami, je sais que votre modestie n'y ajouterait pas foi. Cependant, je vous le dis en vérité, j'ai bien perdu en vous quittant.
Tout déplacement produit une espèce de trouble en moi, tant est grande mon apathie
physique. Aussi je veux bien la rendre respon-
sable d'une partie da la gêne que j'ai apportée à Dinan. Mais croyez-moi susceptible encore de quelques sentiments de regret et d'affection, car ils sont réels. Il faut que je vous explique ma nouvelle position. Je mange ici avec la plupart des notabilités de la ville,
hommes excellents, sans doute, 'mais entièrement dépourvus de toute idée avancée. Je sais que, dans mon orgueil, — et je ne saurais me le dissimuler — une envie de dominer, plus forte parfois que ma volonté même, est en moi. Je sais encore qu'il ne m'appartient pas, enfant que je suis, de contrecarrer à tout moment les paroles d'hommes à cheveux gris ou blancs, qui devraient avoir l'expérience des choses, quoiqu'ils ne l'aient pas. Aussi vous ne sauriez croire quelle est la contrainte de toutes les minuies que j'éprouve, parmi des êtres non intelligents, qu'il m'importerait fort peu, au bout du compte, de froisser dans leurs niaises idées, si je n'avais des motifs plus puissants d'en agir autrement. — Ceci est un reste de mauvaise humeur que je vous confie, à vous, plutôt qu'à. tout autre.
Vous avez eu l'amitié de m'envoyer Calignla^ • ce dont je ne saurais trop vous remercier; mais vous ne m'avez pas écrit, ce dont je vous blâme très fort. Que votre première lettre me donne votre opinion sur la tragédie de Dumas.
Comme je viens de l'achever, je vais vous dire ce que j'en pense.
Jules Sandeau, dont j'avais déjà lu la critique, lui rend justice sous le rapport littéraire, mais l'attaque sur la donnée historique. Je vous avoue que je suis encore à me demander où et comment il a outragé l'histoire. Ce critique l'accuse d'avoir fait de Cherea un vil amant de Messaline, un sybarite, d'avoir travesti le républicain en courtisan. 11 ne sait ce qu'il dit. Cherea ne cesse, dans tout le cours de la pièce, d'exprimer ses sentiments républicains. L'amour qu'il feint pour Messaline, sa courtisanerie envers l'empereur, ne sont que le masque dont il se sert pour voiler ses projets de liberté. Il déplore même l'indigne comédie qu'il est obligé de jouer et se plaint de ne pouvoir agir ouvertement. Témoins sont ces beaux vers :
Oh I sans doute qu'au temps des antiques vertus, Ce n'était pas ainsi que conspirait Brutus, Et c'était au grand jour que. son poignard stoïque Vengeait en plein Sénat la sainte République I
Et lé caractère de Caligula pourrait-il être mieux tracé qu'il ne Test là? Et les belles scènes de Stella et d'Aquila! Et les vers si profonds sur le christianisme, et une foule de points littéraires plus saillants les uns que les autres!... Somme totale, c'est une belle œuvre.
Eh! bien, mon poétique Ami, que devenezvous à Rennes! Continuez- vous vos conversations intimes avdc M'^° Eugénie? Lui avez-vous fait doDi de quelque mélodie échappée de votre lyre?... Lorsque cela. adviendra, n'oubliez pas celui qui, loin de vous, se souvient et pleure.
— J'ai un petit service à réclamer de vous, mon cher Rouffet. Veuillez remettre à Lise Téchantillon que vous trouverez dans cette lettre, et lui dire que M™*" Louis Leconte la prie de vouloir bien lui acheter chez M"'' Mosé, ou autrement, trois quarts de TétofiFe pareille. Vous m'obligerez infiniment. Vous voudrez bien aussi présenter à toutes ces dames, de ma part, rhommage de mes sentiments de recon-
iO PREMIÈBES POÉSIES
naissance pour toutes les bonlés qu'elles ont eues pour moi.
Félicitez-moi, mon Ami. On me proposa, hier, de faire paraître dans VAnnuaire de cette année plusieurs pièces de vers, avec l'assurance d'y écrire, si je le voulais, plus lard. Félicitezmoi, dis-je ; car soit orgueil ou modestie, comme vous voudrez, j'ai refusé net.
Ayez l'amitié de me répondre, car je compte sur vous, comme sur la plus intime et la plus chère de nos ressources.
Croyez à ma sincère amitié.