C. Leconte de l'Isle
Dinan, février 1838.
Je suis heureux, mon Ami, d'avoir assez mérité votre confiance pour recevoir de vous le charmant sonnet qui exprime si bien vos intimes espérances, et qui rend à la femme Thommage poétique auquel elle a tarit de droits. Je sais que vous ne me croyez pas, parce que vous avez trop de modestie; mais, sur ma conscience, il serait difficile de trouver, dans nos premiers poètes intimes, d'aussi charmants vers que ceux-ci :
La femme, ange exilé, parfum que Ton envie, Aime, sourit, console et fait croire au bonheur.
Je vous envoie, moti Ami, une réponse bien imparfaite; mais mon sonnet rendra, du moins, un petit service au vôtre : il le fera briller
davantage. L'ombre, vous le savez, fait ressortir la lumière.
La femme, ange exilé, parfum que Von envie, »
J. ROUPFET.
Allez, vous n'êtes plus rien qu'une pauvre femme.
A. Dumas.
Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel,
Vers nous, des mains de Dieu, s'épancha, blanche et pure ;
Mais l'homme, être tombé, posa sa lèvre impure
Sur ce front embaumé d'un parfum immortel.
Mais cet intime cœur, amour de l'Eternel, Qu'il combla de douceurs, de grâces sans mesure, Vit s'effeuiller, dès lors, sous une main trop sûre, L'innocence et l'éclat qui lui venaient du ciel.
Des vents froids ont passé sur l'humaine vallée : Leurs souffles ont courbé cette fleur isolée Dans les ronces où meurt sa belle liberté.
Oh ! j'espère pour toi, dont l'amour était l'âme, Rayon venu du ciel, dont on éteint la flamme, Femme, doux martyr de la perversité!...
ET LETTRES INTIMES i3
J'écrivis, iiier,àM™*Paul, mon Ami, ainsi que vous me Vavez conseillé. Ce n'est pas oubli ou négligence; mais je désirais lui envoyer un aperçu d'un bal où je vais ce soir. Ce sera pour ma première lettre. Je demeure maintenant chez M"** Aubry, place des Champs; ainsi vous pouvez m'y adresser mes lettres directement.
h^ Annuaire dinannais est assez riche en poésie, cette année. Voici ce qu'il contiendra : Une pièce sur la vapeur, de M. Buisson; — vous y trouverez beaucoup de vieilles idées, mais quelques formes modernes ; — un poème sur Dinan, de M. de Pontbriand, — quelques jolis vers; mais le ton peu proportionné à ce que peut inspirer un pareil sujet; — une petite Bluettede M. Turquety; — une élégie de M. Guyenet et une pièce à Chateaubriand, parLorgeril, qu'on dit fort bien, mais que je n'ai pas vue. U Annuaire coûtera vingt sols; ce n'est pas la peine de s'en passer. 11 surgira au monde en mars, et je vous le recommande.
Maintenant, il mo reste à vous prier de me pardonner rembrouillamini de ma pauvre lettre, en vpus souhaitant le bonjour.
Votre ami dévoué, C. Leconte de l'Isle. ,
Dinan, février 1838.
Poète, qui vous a donné l'intelligence du cœur?
Poète, qui vous ouvre ainsi l'âme humaine, afin que vous puissiez y lire?
Poète, qui revêt vos accents de tant de charme et d'harmonie?
Poète, qui a fait sortir de vos lèvres ces doux mots :
« C'est Tentretien rêveur d'une âme avec une âme; C'est d'un amour compris l'expansive douceur; C'est le charme secret, le penser d'une femme, Quand, joyeuse, elle est là, regardant dans son cœur.
mon Ami, vous êtes poète, et je suis bien heureux de vous comprendre et d'apercevoir
tout ce que votre âme renferme de sentiment et de poésie! Votre éducation religieuse a développé en vous des pensées douces comme elle, et votre cœur s'en est pénétré, et votre bouche le répète avec autant de grâce que de vérité. mon Ami, vous êtes poète!
Le bal que je devais honorer de ma présence n'a pas eu l'avantage de me posséder, et cela par suite d'une circonstance aussi malheureuse qu'inattendue.
Je me rendais donc à la soirée de M. Aubry, dimanche soir, par une rue très sojubre et très peu propre. Je touchais à la porte, ma course était finie, lorsque mon manteau, soulevé par le vent, s'embarrasse dans mes jambes; une de mes socques dont les cordons s'étaient détachés sort de mon pied et reste dans la fange; je me baisse pour l'y reprendre et je ne fais que l'y rejoindre. Dès lors, plus de bal.
Mais, hier, je fus invité par M. Robinson, un Anglais, à un bal auquel je ne manquai pas; et là, mon Ami, je vis la femme la plus gracieuse, la plus noble que mon œil ait jamais
contemplée.., La physionomie était empreinte d'une si inexprimable bonté, de tant de charme et de candeur, qu'il était impossible, à moins d'être fait de fer, de ne pas lui dire, en pliant les genoux ;
Douce création, dont la grâce divine
Suffît pour consoler des humaines douleurs,
Dont rame, rappelant sa céleste origine,
Se penche avec bonté sur nos âmes en pleurs;
femme, pardonnez si vos intimes fleurs
Ont d'un charme profond inondé ma poitrine,
Et si j'ai peur, depuis, que votre aile n'incline
Ses plumes, pour chercher quelques mondes meilleurs !
Oh î c*est que votre vue a créé la pensée, Miroir où votre image enivrante est tracée.
Urne où vient se poser votre pure candeur;
C'est que le cœur, muet d'une suave crainte,
Fait qu'on croise les mains, comme pour une sainte,
C'est que votre sourire, ô femme, est le bonheur!
M"* Carolina Beamish mériterait que l'hommage d'une religieuse admiration lui fût exprimé d'une manière plus sentie et plus gra-
cieuse que celle-là ; mais, du moins, en daignant l'accepter, elle a comblé mon vœu le plus cher — pour le moment. Ne croyez pas, mon Ami, et que ceci soit dit entre nous, qu'un sentiment plus profond, que Tamour enfin, soit pour rien dans ces vers. L'amour et moi, voyezvous, c'est de Teau sur une pierre; elle peut la mouiller, mais ne la pénètre jamais.
Je suis désolé que M"° Eugénie ait lu Lamennais sur le mariage, car l'influence du grand écrivain l'emportera sans doute. Ce n'est pas que M"^ Eugénie ne sache chercher la vérité, quel que soit, le livre oîi elle se trouve; mais une pareille opinion, exprimée avec autant de force que d'élégance — quoique l'injure n'y soit pas épargnée — une opinion aussi générale, dis-je, est bien faite pour fermer les yeux sur ses défauts.
Au reste/quelque absurde qu'on puisse croire ma pensée en ceci, qu'elle soit erronée ou fausse, voyez, .c'est celle des premiers patriarches, des hommes primitifs, et vous le savez, mon Ami, la vérité n'est jamais plus pure qu'à sa source.
Lamennais se trompe : une société telle qu'il la rêve ne saurait exister avec le mariage. Il veut le bien-être général et conserve des égoïsmes particuliers ; il veut une égalité morale et fait des distinctions. En un mot il veut et ne veut pas: il tombe dans Terreur.
« Mais la vérité est grande, et elle triomphera. » (Edmond Bouthmy.)
J'attends avec impatience votre pièce sur Lamartine. Ce seront des vers, sans doute, comme vous les savez faire.
A propos, j'oubliais de vous dire que l'épithète « joyeuse » {lu quatrième vers de votre première stance, n'est pas aussi intime que la pensée le voudrait. M^iette ne l'exprimeraitelle pas mieux? Ceci, mon Ami, m'est sans doute permis. Je serai de môme bien aise que vous me parliez de ce qui ne vous paraîtrait pas bien.
Adieu. Tout à vous.