L'ESPOIR
« Toujours, ô mon Rosa, toujours des Tents contraires Ne déchireront pas la voile de nos frères, »
(A. Barbier, Jl Pianto.)
« Les douceurs du printemps, après le vent d'hiver.
(Lb Mêmb.)
Parmi nos pleurs amers ce charme intime et doux, Dans Tombre du chemin cette flamme sereine, Si pure au cœur froissé que Ton jette, à genoux, Un long regard d'attente à sa vie incertaine.
Ce parfum consolant dont le germe est en nous. Dont on aime la vue et la douceur lointaine, Ce prestige du cœur, ce long rêve de tous, Et des jours attendus cette meilleure haleine,
L'avez- vous ressenti? Secret épanchement,
D'un avenir créé soudain enivrement.
Rayon de force au sein dont la sève est éteinte,
L'espoir, souffle embaumé de vie et de chaleur. Est un de ces regards d'amour et de bonheur.
Que Dieu laisse tomber de la céleste enceinte I
Et c'est sur lui que je me repose pour vous demander, mon Ami, si c'est avec conviction que vous m'accusez de négligence ou de désir de cesser notre correspondance? Vous ne le croyez pas, sans doute.
Je conçois vos reproches,, mon Ami ; à votre place, c'eût été ainsi que je vous eusse exprimé mon regret d'un silence prolongé ; avec moins de sentiment et de douceur, peut-être, mais pénétré des mêmes pensées. Pardonnez donc; car votre amitié m'est aussi chère que vos vers me sont doux, et ce ne sera jamais de mon côté que viendra la rupture de notre liaison.
Si je suis resté quinze jours sans répondre h vos jolis verset à vos aimables lettres, ce n'est pas indifférence, mon Ami, mais une partie de masques et quelques bals sont venus se jeter entre vous et moi. Pardonnez; je ne les ai pas préférés à vous ; ma volonté, ici, a été comptée pour rien. Comment pouvez-vous croire que je veuille cesser notre union littéraire et notre sympathie de cœur? Comment n'éprouverais-je pas le plaisir le plus vif et le plus sincère en
rencontrant un poète qui veut bien me communiquer ses douces pensées? Comment ne seraisje pas reconnaissant de ce qu'il me croit capable de les comprendre? Vous le savez bien, mon Ami, je ne peux pas vous oublier.
Avez-vous donc cru que l'aveu que je vous fis, dans ma dernière lettre, n'était qu'une fiction? Avez-vous donc pris M"*' C. Beamish pour une création mienne? Merci de vos éloges, mon Ami; mais croyez- le, je n'invente pas au5si\ bien. L'artiste, ici, c'est Dieu. Sur ma conscience et sur mon honneur, il n'est rien de plus vrai.
L'amour doit être reconnaissant des louanges charmantes que vous lui adressez ; je vous remercie de l'avis harmonieux que vous me donnez ; mais, hélas ! l'âme qui s'est blasée elle-môme ne sent plus comme l'âme vierge de tout contact. A vous l'amour, mon Ami, c'est-k-dire toutes les illusions que la femme laisse flotter autour d'elle, comme un voile pudique ; à vous le don d'admirer, sans y toucher, la grâce externe et interne de cet être
privilégié. Pour moi, j'ai levé le voile, j'ai sèchement analysé l'âme que vous respectez ; il ne me reste rien. Poète, vous faites bien de chanter Tamour; vos strophes ne seront pas ses guirlandes les moins fraîches.
Vos vers sur Lamartine ont dû causer à M"' Eugénie un sincère plaisir, car c'est bien senti. Le râle est aussi vrai dans votre œuvre qu'il l'est en réalité. Poète, c'est bien; homme, c'est vrai ; mais, disciple du Christ, avez- vous raison?... Je sais ce que vous pensez sur ce point, mon Ami ; mais le désir de la mort, l'oubli de ses devoirs humains, le découragement de la vie, n'est-ce pas un suicide moral? Ce que je vous dis ici, vous le savez comme moi ; aussi, je ne vous parle pas de la pensée littéraire qui est fort bien exprimée, mais seulement de la pensée morale dont le sens intime est un doux espoir d'une meilleure vie, quoique l'idée extérieure soit une plainte, bien véritable, d'ailleurs.
Je suis chargé par mon oncle, qui est le propriétaire et l'éditeur du nouvel Annuaire^ de vous prier avec instance de vouloir bien lui
confier une pièce de vers ; il a vu quelques-uns de ceux que vous avez eu Famabilité de m'envoyer et désire vivement pouvoir enrichir son Annuaire de quelque œuvre poétique dont vous soyez Fauteur. Je n'ai pas besoin, je crois, de vous assurer de la vérité de cette demande; je ne me permettrais pas, mon cher Ami, d'agir d'une manière désagréable pour vous. Il vous prierait seulement de traiter un sujet breton. J'attends cette pièce de vers, mon Ami; vous accorderez, sans dpute, la demande de mon oncle. Si ce genre de paraître est assez insignifiant — faites attention que ce sont vos propres paroles — si, dis-je, cette manière d'éclore au monde littéraire n'est pas très brillante, du moins elle est modeste et ordinaire. Ainsi, mon Ami, vous ne refuserez pas d'accéder à la demande du rédacteur, n'est-il pas vrai?
Ecrivez-moi souvent; il n'existera plus maintenant de lacune dans mes réponses.
Adieu. Un souvenir pour ces dames.
Votre affectionné et sincère ami, C. Lecointe de l'Isle.
Dinan, aviil 1838.
« Oui, les cieux nous appellent avec amour dans leur sphère, et plongent nos Ames dans les vastes mers de l'éternité. »
(Lord BYtiOîi, Christian.)
A l'heure de silence et d'ivresses profondes, Où, vers les horizons, le voyageur divin, Se penchant sur les vertes ondes, Baigne ses pieds lassés du céleste chemin ;
A l'heure où le sommeil berce l'ange et la femme. Où la splendide nuit épand ses flots d'amour,
A l'heure de délire où l'âme.
Par élans d'infinis, rêve un dernier séjour;
Qu'il est doux, qu'il est doux, loin de la terre infime, Gomme l'aigle au soleil, par le calme sublime, De s'élancer seul vers son Dieu,
De lire aux cieux profonds sa parole éternelle
Sur l'orbe des mondes en feu.
Et d'écouter longtemps tous les bruits de son ailel
26 PBEMIÊRES POÉSIES
Si j'ai retardé d'un jour, mon Ami, Tenvoi de la lettre que je vous avais promise, ne croyez pas que ma* négligence en soit la cause. Je n'ai fait ainsi qu'afin de vous envoyer ce sonnet et de ne pas rester muet, quand vous avez Tamitié de me confier vos poésies.
Que dites-vous de mon œuvre?... C'est bien vague, n'est-ce pas? Je le sais; mais cette première méditation de l'âme, cette impression généralement éprouvée en face du spectacle imposant qu'offrent le silence et les beautés de la nuit, impression décrite tant de fois et sous tant de formes, n'a jamais été renfermée, comme pensée, dans les quatorze vers d'un sonnet. Les idées ont été et sont unes, il ne reste à changer que l'expression, et c'est là que doit tendre l'effort du poète, en tout et pour tout. Maintenant, le plus ou moins d'études pose l'inégalité, en cela comme en toute autre chose. J'ai cru exprimer cette pensée du soir d'une manière, sinon nouvelle, du moins autre que ceux qui l'ont traitée. Vous en déciderez avec toute la franchise que j'attends de vous.
Avez-vous lu le dernier feuilleton du Dinannais? Veuillez, je vous prie, dans votre prochaine lettre, m'envoyer votre sentiment développé sur la première partie du système, dont l'épigraphe pourrait être celle-ci :
« Par nos institutions sociales, la femme est à l'enchère. >:
Je désirerais vivement connaître les réflexions de M"* Eugénie sur ce sujet. Lisez, et je vous dirai quel est l'auteur. Bien entendu que ce n'est pas moi. Il est probable que mon oncle vous remettra cette lettre lui-môme. S'il vous voit, ce sera une belle occasion pour vos vers sur la Bretagne; je vous engage donc à ne pas les lui refuser, s'il vous les demande. Au reste, vous me les enverrez, sans doute, et je vous assure que j'en suivrai l'impression, comme s'ils étaient les miens. Lorsque votre Ainoiir caché sera prêt, veuillez le verser dans l'âme d'un ami. C'est un sujet bien intime ; mais je ne doute pas que vous ne lui donniez toute la grâce et la douceur qu'il attend de votre poésie.
Votre lettre ne tardera pas, je l'espère ; quant à moi, j'ai frappé trois fois ma poitrine, et je ne pécherai plus par apathie.
Tout à vous, de sincère et bonne amitié.
Votre ami, C. Leconte de l'Isle.
Rennes, octobre 1838.
Vous avez douté de moi, mon Ami, et vous avez eu tort. Vous avez voulu prendre pour l'indifférence et l'oubli ce qui n'était que l'étourdissement et la distraction d'un moment, vous vous êtes froissé, vous ne m'avez plus écrit, et nous souffrons tous les deux d'une susceptibilité dont le motif était tout au plus juste. Vous avez eu tort.
Je croyais être mieux connu de vous ; ce n'était pas sur de vaines et toujours fausses apparences que vous deviez me condamner aussi promptement. Si j'ai cessé de vous écrire pendant un court intervalle, votre souvenir, mon cher et bon Ami, n'en est pas moins resté dans mon cœur ; il y était trop bien gravé pour s'effacer ainsi. Vous ne sauriez croire quelle
émotion bien vraie j'éprouvai avant-hier, en revenant à Rennes. Je comptais vous y retrouver; ma joie n'était-elle pas bien naturelle ?
Pourquoi donc ce départ précipité, et surtout au moment de ne plus me revoir, pourquoi ne pas laisser ici un seul mot qui m'eût au moins consolé? Oh! voua avez merveilleusement agi! C'est beau! Que de fermeté! Mais, dites-le-moi donc, qu'était devenue alors l'amitié dont vous m'honoriez? Etait-ce bien là susceptibilité, ou simple lassitude d'un sentiment que vous jugiez trop mal partagé? Ne sentiez-vous donc pas que nous étions faits l'un pour l'autre, que nos âmes se comprenaient trop bien pour mettre une rupture entre elles? Oh! vous le sentiez bien!... Et pourtant, pour une cause aussi mince, pour un retard de quelques jours, vous êtes sérieusement fâché !
Rouffet, mon Ami, oh! qu'il n'existe donc plus de ces choses entre nous! Si j'ai tous les torts que tu me rejettes, eh ! bien, je les accepte. Écris-moi : que ce soit des reprochas ou des
paroles d'amitié ; tout ce qui me viendra de toi ne peut manquer de m'ôlre cher et doux.
Crois-le bien : j'ai su apprécier ta belle et pauvre âme, j'ai su lire dans ton cœur, et je n'y ai vU que noblesse et bonté!... Pardonnemoi donc. Ami, pardonne l'égarement de quelques mois! Quels que soient, vois-tu, les fautes et l'abandon momentané dont je me suis rendu coupable, et dont je pourrai me rendre encore coupable dans l'avenir, tu seras toujours l'homme de mon choix, le cœur que je mets en dehors de bien des autres, l'âme noble, pure, vierge, dont la mienne est bien indigne de comprendre toute la beauté; mais dont elle admirera toujours la touchante délicatesse.
M""* Eugénie m'a parlé de plusieurs poésies que je ne connais pas, mais que vous lui aviez montrées. J'espère bien, mon Ami, que vous m'enverrez tout cela dans votre première lettre. Pour moi, je n'ai rien jusqu'ici qui puisse vous être présenté. Cependant je vous envoie quelques vers adrei^sés à une demoiselle de
Dinan, dont vous savez le nom de famille, Maria Beamisli, sœur de Carolina, et quelques pensées sur saint Jean de Pathmos.