A MARIE
On peut trouver étrange, âme douce à mon âme,
Que je chante pour toi l'aigle, l'ange et la femme ;
Mais si l'on réfléchit, mon être gracieux.
Que tu semblés comme eux être venu des cieux.
Alors on comprendra que toute âme fleurie
Ne pouvait les chanter sans te nommer, Marie.
Rennes, octobre 1838.
Que je voudrais avoir, mon pauvre Ami, votre douce poésie et votre intimité, pour verser sur votre âme malade leur harmonieuse consolation! Que je voudrais être votés ^ afin de calmer plus expansivement les tortures morales qui vous font tant de mal!
Mais pourquoi vous décourager ainsi? Aviezvous donc espéré conserver toujours les illusions dont la chute vous attriste? Non, sans doute; et pourtant vous avez eu foi en elles, puisque leur anéantissement vous cause une telle douleur. Oh! je vous plains beaucoup, parce que vous êtes plus aimant ; je vous plains
beaucoup, parce que vous êtes plus digne d'être heureux et que tout ce qui vous environne vous froisse ou ne vous comprend pas !
Faut-il donc aimer, dites-vons, lorsque nul espoir ne nous est donné? Oui, mon Ami, il faut aimer, parce que Tamour c'est la poésie, et que, sans elle, la vie n'est plus la vie. Mais il existe deux amours : Tun positif, ayant pour objet une réalité; Tautre plus vaste, plus sublime, chantant ses créations plus belles aussi parce qu'il les a rêvées. L'un arrive à ce mo-. ment de la vie où, pressé de placer sur la première tête qu'il rencontre l'auréole de ses premières sensations, ardentes et dévouées peutêtre, l'homme se passionne et se trompe toujours; car, ainsi que toutes les passions, cet amour-là ayant son terme, il laisse affreusement vide le cœur qu'il remplissait naguère.
L'autre, plus doux, plus frais, infini comme l'idéalité qu'il crée, est l'amour mystique, l'amour de Tâme, celui dont parle Platon. Tel n'est pas tout à fait le vôtre, mon Ami. Vous aimez et croyez avoir rencontré chez elle l'âme
que VOUS rêviez. Je le veux bien ; mais ne m'avez-vous pas dit : « Les <îhoses de Tâme ne se trafiquent pas aux marchés d'ici-bas? »
Or elle rentre dans la généralité sociale.
Espérez, pourtant, mon Poète, espérez ! Car, quelle âme résisterait au charme de votre douce pensée? J'ai des preuves que cela est impossible.
J'ai montré à ces dames vos vers et votre lettre; elles vous ont donné des éloges que vous méritez bien. Votre pensée a tant d'intimité et de naturel, votre expression est tellement choisie et harmonieuse, votre rythme est si bien approprié à la nature de vos poésies, qu'il serait difficile, réunissant comme vous le faites la justesse de l'idée à la grâce de la forme, de ne pas vous lire avec le plus vif intérêt. Ceci soit dit entre nous, et bien sincèrement. ,
Vous ne concevez pas, dites-vous, les joies et les douleurs de mon amour idéal?... Elles sont pourtant faciles à comprendre, malgré la mysticité dont elles ne peuvent se séparer. Cet
amour infini, si puissant de grâce et de poésie qu'il a le'merveilleux pouvoir de créer des êtres parfaits, touche pourtant k Thumanité par quelques points, puisqu'il est en nous. Aussi le reflet du monde visible agit-il parfois sur les rêves dont il s'enivre. Alors la pensée humaine entache la pensée immatérielle, et le morne positif, revenant se poser à côté de l'idéalité, heurte l'élan de l'âme et la fait retomber dans les liens terrestres dont elle se débarrassait, De là, douleur ou joie.
Je suis bien aise, mon cher Ami, que Saint Jean vous ait plu. Je n'aime pourtant pas certains passages qui me semblent exagérés, non comme pensée, mais comme expression. Le rythme ne me plaît pas aussi. Dites-moi ce que vous en pensez, dans le détail de la pièce.
Quant à vos poésies, mon Ami, je ]is, je sens et j'admire.
Je vous envoie une tentative dans le genre contemplatif; j'attends votre jugement pour l'offrir — la pièce — h M"^ Eugénie qui, par parenthèse, me charge de vous dire qu'elle est
absolument de votre avis, à l'exception cependant que, selon elle, le mariage, lien social, n'est pas une entrave à, Tamour. En un mot, elle vous soupçonne d'être un peu George-Sandiste ! Hâtez-vous de vous disculper.
Votre ami bien sincèrement dévoué, G. Leconte de l'Isle.
Rennes, novembre 1838.
Étes-vous heureux à Lorient, mon cher Ami ?
Quelle y est voire position? Écrivez-moi tout cela; vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir. Je connais la ville que vous habitez; j'y suis resté quatre jours, lors d'une tournée ai^tistique que je fis, en août et septembre, avec trois peintres paysagistes de Paris. Je connais aussi Kimperlé, Tlsole et TEllé, que Brizeux a chantés, Scaer, le Faoet etGuéméné; mais je n'ai pas vu Auray, Carnac, Pont-Scorff, que je désirais pourtant visiter.
Lorsque ces dames vinrent à Dinan, j'étais en promenade dans le Finistère, et je ne les vis pas.
Vous croyez, dites-vous, que nous ne nous
reverrons plus! Oh! si, certainement! J*espère bien aller vous voir souvent. Je me trouve maintenant dans une agaçante position pour mon examen de baccalauréat. Je compte être refusé. Ainsi, jugez de ma propension à le passer! Je ne sais que faire ; cela me met parfois dans une colère épouvantable.
Mais laissons cela.
En relisant vos vers charmants, mon bon Ami, je me suis dit que, si jamais poète a rendu avec naturel et gracieuseté les nuances les plus exquises et les plus intimes du cœur, ce poète était vous.
Que si jamais homme voulait publier, un jour, un recueil de poésies intitulé Poésies du cœur, cet homme devrait être vous. Que votre modestie ne dise pas le contraire, elle se tromperait totalement.
Or, j'ai une chose à vous proposer.
Travaillons de concert à un ouvrage que nous intitulerons : le Cœur et rAme. Composé de pièces détachées, de poèmes, d'histoires poétisées, cet ouvrage, bien imprimé, devien-
(Irait Tensemble raisonné et vraiment grand, utile et beau, de toutes les niaises et insignifiantes publications du jour.
L'histoire du cœur est la partie la plus intime et la plus nuancée ; elle vous reviendrait de droit. Celle de Tâme, comme je la conçois', reposant entièrement sur la contemplation divine et humaine, possède autant de magnificence et de sublimité que le cœur renferme d'harmonie et de grâce ; je m'en chargerais.
Un tel ouvrage, consciencieusement travaillé, serait une œuvre immortelle dans son genre.
Voulez- vous essayer? Chaque morceau serait signé de son auteur, et la différence, si grande, de Tâme et du cœur sortirait, belle et brillante, de la comparaison des deux poésies.
Ceci est-il un rêve? Dites-le-moi. J'attends votre réponse avec impatience.
Votre bien dévoué, C. Leconïe de l'Isle.
Rennes, novembre 1838.
Je me suis enfin décidé h lire Jocelyn, mon cher Ami; je vous avoue que ce n'a pas été sans peine. Je savais M. de Lamartine très capable, sans nul doute, de rendre avec vérité une existence aussi remplie de poésie par ellemême; mais je me doutais aussi qu'il sacrifierait souvent la douce et gracieuse peinture que comportait un tel sujet au vague prétentieux qui abonde dans ses plus beaux ouvrages. Il y a des morceaux charmants dans Jocelyn^ des pages magnifiques de haute poésie. La peinture de la nuit, à la Grotte aux Aigles^ est vraiment sublime; et Ton rencontre à chaque instant des pièces exquises de sentiment et d'intimes douleurs; mais aussi, mon Ami, vous avouerez qu'il y a bien des longueurs qui affa-
dissent de beaucoup le charmant et incorrect ouvrage.
Somme toute, c'est encore là Tœuvre d'un grand poète.
Je connais deux hommes qui eussent fait de J'ocelyn un poème délicieux : l'un, plein de simplicité et de grâce, Tautre sachant à fond l'harmonie, le sentiment et Vhistoire du cœur — ceci est peut-être un pléonasme — enfin, l'un ayant nom Brizeux, le doux chantre de Marie^ et l'autre, l'auteur A' Amour caché.
Oui, mon Ami, lorsque je viens à songer à tout ce qu'il y a de poésie en vous, lorsque je pense à l'avenir brillant et mérité que vous auriez le droit d'attendre, je tremble de marcher à côté de vous, moi si pauvre de tout ce que vous possédez, moi que le désir seul aiguillonne et dont le sentier est tellement vague et obscur que je me prends parfois à rire de ma folie. Au reste, qu'importe? Je vous Tai déjà dit : on appréciera davantage vos douces compositions, alors qu'on les comparera aux miennes. Travaillons donc. Le succès appartient
à Dieu, a dit Mallefile, et le travail appartient aux hommes. C'est bien vrai ; peut-être réussirons-nous.
Vous me dites de vous parler de Rennes, mon cher Rouffet, de vous entretenir surtout de celle que vous louangez si bien et si justement. Que vous dirais-je? Les soirées présentes, tout agréables qu'elles sont encore, ne valent pas pour moi celles de Tannée dernière, car vous n'êtes plus là pour en jouir avec moi. M"® Eugénie est toujours aussi aimable que vous l'avez connue ; c'est vriaiment une nature privilégiée. Parmi ses nombreuses qualités, je ne lui reproche qu'un défaut, c'est de trop aimer les chats. Elle a lu avec beaucoup de plaisir vos derniers vers, et m'a prié de les lui copier sur son album. Je lui ai fait part aussi de notre projet, et nous nous sommes acquis — surtout vous — toute sa sympathie.
Je ne vous envoie rien, ce sera pour ma première lettre ; mais j'attends un morceau de vous, dans votre réponse. Je classe nos diverses compositions ; c'est toujours un commencement. Le
titre que je vous ai proposé n'est nullement obligatoire; si vous en trouvez un plus simple et moins apparent^ j'en serai enchanté.
Gérard est maintenant à Rennes et loge dans votre dernière chambre. 11 se destine, je crois, aux contributions indirectes.
Je suis reçu bachelier, mon cher Ami. MM. les examinateurs se sont montrés extraordinairement bienveillants à mon égard, ce dont je les remercie fort. Je ferai donc mon droit à Rennes.
Que votre lettre ne tarde pas trop, et surtout tâchez de donner un peu de temps à notre travail. De mon côté, je m'y adonnerai autant qu'il me sera possible, et nous nous soumettrons mutuellement ce que nous ferons.
Adieu.
Votre ami dévoué, C. Leconte de l'Isle.
Rennes, décembre 1838.
Je ne saurais concevoir, mon cher Rouffet, pourquoi vous ne m'écrivez pas. Seriez-vous malade au point de ne pouvoir me le dire en deux mots, ou n*auriez-vous pas reçu ma dernière lettre?
Voilà bientôt trois semaines que je n'ai rien reçu de vous. Seriez-vous mort? Que diable, dites-le-moi! Au moins concevrais-je cette excuse-là. Quoi qu'il en soit, écrivez-moi, mon cher Ami; votre silence m'est on ne peut plus pénible.
J'ai à vous apprendre quelque chose qui pourrait ne pas vous faire plaisir, et qui cependant n'est pas assez grave pour cela. Mon oncle, qui est un des rédacteurs du Dinannais^ est venu avant-hier à Rennes et m'a prié de lui laisser
b6 PREMIÈRES POÉSIES
emporter votre Esquisse armoricaine que déjà vous lui aviez promise pour son Annuaire, Je n'ai pas cru devoir la lui refuser, puisque sa première destination se trouvait ainsi remplie. 11 a donc emporté votre pièce pour Tinsérer dans le journal de Dinan. Je vous enverrai le numéro qui^la contiendra. Vous me pardonnerez, mon cher Ami, d'avoir ainsi disposé de votre œuvre, sans votre autorisation; mais, comme cette pièce n'entrait pas dans ^le cercle de nos poésies intimes, j'ai cru pouvoir le faire sans indiscrétion.
Mon oncle m'a aussi chargé d'une offre pour vous. M. Prigent, notaire à Dinan, demande en ce moment un premier clerc, et lui assure des appointements fixes de douze à quinze cents francs. Vous serait-il agréable d'accepter cette place, ou votre position à Lorient . la compense-t-elle? Répondez-moi.
... Adieu, mon cher Ami. Écrivez-moi bien vite.
Votre dévoué et sincère ami, ~ C. Leconte de l'Isle.
Rennes, décembre 1838.
Vous êtes toujours aussi harmonieux que de coutume,' mon cher Ami, et j'ai lu avec plaisir les trois pièces que vous m'avez envoyées et dont une m'était connue déjà : fEsquisse armoricaine,
La Réalité est un charmant morceau ; les regrets que vous exprimez en commençant sont aussi doux et frais que vos derniers vers sombres et douloureux. J'ai rarement lu une aussi jolie composition que l'Ange consolateur ; vous y avez mis beaucoup de sentiment et d'intimité, surtout dans ce passage ;
Oui, nous sentons alors une extase sereine Où l'ange radieux doucement nous entraîne; C'est un enivrement, un calme heureux et doux Qui sourit à la fois dans le ciel et dans nous, C'est l'oubli du réel
Vous sentez bien, et vous rendez de même vos sensations, mon Ami. Mais, vous dire ici ce que je pense de votre poésie serait vous répéter ce que je vous ai exprimé bien des fois, Vous avez une originalité à vous et, en vous concentrant ainsi dans la poésie du cœur, vous parviendrez à produire des chants harmonieux et doux, simples et vrais, qualités précieuses et rares.
Vous me demandezdes nouvelles de Ruy-Blas^ le dernier drame d'Hugo. Voici :
« Le sujet philosophique de Ruy-Blas^ dit l'auteur dans sa préface, c'est le peuple aspirant aux régions élevées ; le sujet humain, c'est un .homme aimant une femme ; le sujet dramatique, c'est un laquais aimant une reine.» Voilà, mon Ami, le résumé de la pièce. Voici, maintenant, l'action :
Elle commence en 1695. Charles II, roi d'Espagne, déclinant vers sa fin, laisse, par la faiblesse de son gouvernement, les millions et les places de l'État livrés aux dilapidations d'une noblesse corrompue. Don Salluste, grand d'Es-
pagne, furieux contre la reine de Neubourg, à cause d'une intrigue assez insignifiante, et résolu à se venger par n'importe quel moyen, donne à cette même reine son propre laquais pour amant. Ruy-Blas est un jeune homme plein de génie et de beauté qui, dès sa plus tendre jeunesse, a fait des rêves de gloire, d'amour et de puissance. Revêtu par don Salluste d'un titre et de richesses, éperdûment amoureux de la reine, il se laisse aller oii son génie, sa passion et le hasard l'emportent.
Nommé duc d'Olmedo, grand d'Espagne, premier ministre, aimé de Marie, il touche à l'apogée de la puissance et du bonheur, quand don Salluste revient briser son propre ouvrage, et se venger, en découvrant à la reine qu'elle n'a aimé qu'un laquais. Ruy-Blas tue alors don Salluste et s'empoisonne pour que Marie ne rougisse pas de lui. — Tel est ce drame.
A part la mise en scène qui déplaît généralement, à part un style souvent grossier, peu digne de l'auteur des Feuilles d'automne^ il y a dans cette pièce de magnifiques morceaux
poétiques. Ainsi quand Ruy-Blas s'écrie :
Charles Quint, dans ces temps d'opprobre et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ? Oh ! lève-toi ! Viens voir ! Les bons font place aux pires. Ce royaume effrayant, fait d'un amas d'empires, Penche ; il nous faut ton bras. Au secours, Charles Quint ! Car l'Espagne se meurt ; car l'Espagne s'éteint. Ton globe qui brillait dans ta droite profonde, Soleil éblouissant qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dans l'ombre s'amoindrit, Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore. Et que d'un autre peuple effacera l'aurore !
Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres ! tes splendeurs, On les souille ! géant, se peut-il que tu dormes? On vend ton sceptre au poids, un tas de nains informes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi; Et l'aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !..^
Voilà Ruy-Blas, mon cher Rouffet. Du génie, toujours. Mais peu ou point dérègles.