LE BENGALI
Quand l'Aurore ouvre aux cieux Ses prunelles mi-closes, Rayon capricieux.
Jaspé de taches roses,
J^effleure les jam-roses De mon vol radieux Et confonds dans les roses Mon être gracieux.
Oui, je viens d'Orient, où les palmes bénies
Près des flots, bleu miroir, Berçaient avec amour, ainsi qu'un doux espoir,
Mes ailes endormies, Mes deux ailes de gaze, au souffle frais du soir; Oui, je viens d'Orient vers ce jardin austère,
Où vos divines voix Couvriraient d'un accord ma voix douce et légère ; Je voudrais, près de vous, ne chanter qu'une fois ;
Accueillez ma prière !
Oh ! non, je ne suis pas perle de nos flots bleus ; De l'enceinte des cieux je n'ai nulle mémoire ; Mais, guidé vers ces bords par des chants merveilleux, Mon cœur vous devinait : n'êtes-vous pas la gloire?
rossignols divins, j'ai fui mon sol natal
Pour ouïr vos accents que j'aime et que j'admire;
Poètes, donnez un sourire
Au rossignol oriental !
Dites-moi, mon cher Rouffet, ce que vous en
pensez. Quelle que soit votre décision à Tégard de notre publication, faites-Ia-naoi connaître. A Dio! Croyez en moi.
Votre amî sincère, C. Leconte de l'Isle.
Rennes, juillet 1839.
Mon cher Ami, quelques pièces me restent encore à recopier; je vous enverrai le tout dans un ou deux jours, par' la diligence. Si vous êtes de mon avis, nous entremêlerons nos poésies pièce par pièce, de manière toutefois à ne point faire de contraste. Je puis disposer de huit cents vers environ. Si vous en avez autant, cela formera un in-octavo dans le genre de ceux de Turquety, qui ne contiennent, au plus, que quinze cents vers chaque. Mais il est une chose à laquelle vous devez tenir comme moi : c'est que notre papier soit sinon très beau, du moins blanc et propre, et que Timpression ne défigure pas notre première œuvre. Il serait utile aussi que vous me parlassiez en détail du genre de publication à choisir. Tâcherons-nous de vendre la propriété littéraire ou de céder seulement
la moitié des exemplaires au libraire qui se chargerait de Timpression? Je vous avoue, mon cher Ami, que je ne suis pas exempt d'une certaine inquiétude sur tout ceci. Répondez-moi en détail sur la marche à suivre. Au reste, je me fie aveuglément à vous.
Je vous envoie, entre autres, une de celles de mes pièces que j'ai retouchées. Dites-m'en votre avis. La voici :
MENS BLANDA IN GORPORE BLANDO
Parmi ces jeunes fronts pleins de fraîches pensées, Parmi ces purs regards, rayons mystérieux, Dont s'enivrent toujours nos âmes oppressées, Gomme Toiseau chanteur au doux réveil des cieux;
Parmi ces pas charmants, qui ne touchent la terre Qu'indécis et craintifs; entre toutes ces voix Que la candeur remplit, que nulle ombre n'altère. Où murmurent la grâce et l'amour à la fois ;
Parmi ces blancs esprits des humaines vallées. Dont la céleste image est gravée en nos cœurs, Et qui passent au loin, illusions ailées, Ainsi qu'un frais parfum offert à nos doule urs,
Il est un front plus doux, dans sa pose pensive, Un regard plus empreint d'un mystère d'amour. Un pas qui se souvient d'une aile primitive.
Une voix dont l'accent est d'un autre séjour;
Cher ange, es-tu venu vers nous, de ta patrie, Avec ce même nom, encens mélodieux, Sourire du Seigneur ?... Doux ange, dans les cieux, Te nommais -tu Marie?
Je crois avoir évité la fadeur. Dites-le-moi, mon cher Rouffet. Songez aussi que j'attends vos deux pièces avec impatience ; ne trompez pas mon espoir. Je vous enverrai les Hymnes sacrées de Turquety. Elles ne m'ont pas autant plu que ses premières œuvres, et leur succès a été bien éphémère. Comme on ne m'a pas encore rendu les Feuilles d'automne^ il me serait difficile de vous les faire parvenir. J'oubliais de vous accuser aussi rimpossibilité d'un voyage à Lorient dans ce moment-ci ; je manque absolument de fonds, comme c'est assez mon habitude. Vous ne doutez pas, je l'espère, du sincère plaisir que j'éprouverais à vous voir?
Robiou de la Tréhonnais a publié une longue
rapsodie dans le vénérable Dinannais : Toujours de jeunes /leurs mourant avant d€ naître^ ce vers amphigourique est Toraison funèbre de la pièce : que notre oubli lui soit léger!
Écrivez-moi le plus promptement qu'il vous sera possible, mon bon Ami; j'attends surtout des détails sur notre mode de publication.
Adieu, mon cher Ami, croyez en moi.
G. Leconte de l'Isle.
Rennes, juillet 1839.
Mon cher Rouffet, avez-vous reçu ce que je vous envoyais par la diligence? Que décidezvous pour nos poésies?
Écrivez-moi; donnez-moi quelque nouvelle que ce soit, bonne ou mauvaise; votre silence me gêne au-delà de toute expression^ Je compte sur vous.
Votre tout dévoué, C. Leconte de l'Isle.
Je vous envoie mes vers, mon cher Ami; n'oubliez pas de me donner les détails que je vous ai demandés. Comme j'espère que nous n'en resterons pas là, je vous envoie le plan d'un nouvel ouvrage pour lequel je vous demande votre collaboration. Il s'agirait d'un poème spiritualiste et artistique qui aurait pour titre : Les trois Harmonies en iine^ ou Musique^ Peinture et Poésie, Dans ce poème, nous tâcherions de prouver que ces trois grandes parties ne forment qu'un tout, qui est l'art. Voici quel serait notre plan :
Invocation à l'harmonie générale ou Tart :
cinquante vers ;
Chœur des esprits mélodieux ; chant d'Israfil : cent vers ;
Chœur des esprits de la couleur; Raphaël et Rossini : cent vers ;
Michel-Ange et Meyerbeer : cinquante vers;
Chœur des anges de poésie : cinquante vers ;
Lamartine et Hugo, Dante et Byron : cinquante vers ;
Chœur des trois harmonies; trois sonnets donnant quarante-deux vers.
Le poème aurait quatre cent quarante-deux vers.
C'est un sujet immense et magnifique; voulez-vous m'aider de vos forces ? C'est sur vous que j'appuie un succès douteux sans cela.
Si notre premier ouvrage s'imprime, faites mettre à la fin du volume cette annonce-ci :