‹ Premières poésies et lettres intimes;Chapitre 45 sur 66 · C. Leconte de l'Isle · texte numérisé non relu

C. Leconte de l'Isle

144 PRE^IIÈRES POÉSIES

Bennes, août 1839.

Vous avez raison, mon Ami; les premières strophes de mes Trois Hai^monies sont vagues, sans doute, mais plutôt par l'expression que par la pensée ; car, essayant comme je l'ai fait, de descendre de l'harmonie universelle à ces trois branches artistiques : la musique, la peinture et la poésie, et personnifiant ces trois grands effets dans les plus grands musiciens, peintres et poètes, antiques et modernes, il^ était bien difficile, avouez-le, de particulariser la cause impalpable, invisible, incompréhensible même et que nous ne pouvons connaître que par ses œuvres? C'est ce que je tâcherai de faire, cependant, dans la suite du poème.

Quant à mon autre pièce, elle est entièrement refaite. Dites-moi toujours ainsi votre sincère

avis, mon cher Rouffet, et vous me ferez toujours un grand plaisir, puisque ce sera une preuve d'intérêt.

Le, commencement de votre chant du matin est très frais; il s'y trouve des strophes qui, comme celle-ci, sont fort belles :

Le soleil ! le voilà dans sa magnificence, Un nuage de feu Tétreint avec amour, L'orbe des cieux s'emplit de sa vaste présence, Et, sublime, il s'élève en nous versant le jour...

Mais j'ai peur que vous ne vous éloigniez trop de votre sujet spécial, en chantant les louanges de Dieu comme créateur seulement; c'est-à-dire que vous auriez dû, je pense, vous borner à décrire ou à louer le charme de l'aurore, et puis, comme vous l'avez fait, réunir le chant du matin et celui du soir pour bénir Dieu. Votre pièce n'est peut-être pas assez , longue. Vous voyez que je suis encore plus sévère que vous. Tout cela n'empêche pas que vos vers ne soient charmants, comme d'habitude.

Vous désirez, mon cher Ami, que je vous parle de M"" Eugénie et de ceux qui l'entourent. Ce me sera bien difficile, car il y a bien longtemps que je ne les ai vus. M""^ Paul est fâchée avec moi ; M"** Liger tourne la tète pour que je ne la salue pas ; sa mère me fait une mine effroyable, et Paul lui-même est atteint de la froideur universelle. Il faut avouer que j'ai bien mérité tout cela par mon insigne impolitesse. M"® Chrétien était ici, il y a une ou deux semaines. Je sortais pour ainsi dire de chez elle, et je ne vais pas lui faire une seule visite !...Au reste,... ignoscenda quidem^ scirent si ignoscere feminœ! Mais lorsqu'elles croient leur petite vanité froissée, elles ne pardonnent plus. Ainsi soit-il; comme elles voudront!...

Quoique vous deviez être lassé de mes interminables rapsodies, il faut que vous avaliez encore celle-ci. Pardonnez-la-moi; je vous laisserai bientôt vous reposer de mes vers, quand je n'en aurai plus.

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