C. Leconte de l'Isle
Vous ai-je dit que j'étais retourné chez ces dames?
Vos vers sont charmants, et notre petit volume aura bien son mérite.
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Rennes, octobre 1839.
Oui, mon Ami, je suis retourné chez les dames Liger, mais seulement afin de pouvoir vous y accompagner, lorsque vous reviendrez ici, car je vous avouerai que M"** Eug&iie, devenant plus visiblement laide de jour en jour, me cause plus que jamais une invincible répulsion. Je lui ai fait part de notre projet de publication ^ct, à défaut de tout autre succès, nous pouvons, du moins, compter sur son suffrage qui, au reste, n'est pas à dédaigner, car elle a vraiment beaucoup d'intelligence.
M. Goa est chef d'escadrons à Douai ; M. Gourville est avocat à Redon; et il ne nous reste plus que l'inamovible M. Cormier, si ce n'est le stupide Pimauri, jeune officier tout à fait intéressant, qui préfère à la poésie moderne les
délirantes romances dont Colas et Colette, ou bien Mathurin et Fanchon, ou bien Jeannot et Suzon font tous les frais. Que Dieu veuille bien le prendre en sa sainte et digne garde ! . .' .
Eh bien! avez-vous consulté les personnes dont vous me parlez? Puissent-elles vous inspirer la résolution de ne pas me faire attendre trop longtemps votre retour à Rennes ! à moins que cela ne compromît vos intérêts.
Je reviens à mes moutons, c'est-à-dire à nos vers. J'en ai classé quinze cent quarante-cinq, y compris votre dernière pièce. Ainsi, mon Ami, veuillez arriver à deux cents vers environ, dans les trois dernières que vous avez à faire, afin que nous puissions promettre h notre éditeur deux mille lignes rimées. De mon côté, j'ai deux ou trois cents vers d'ébauchés, et cette suprême fournée complétera notre volume.
Seriez-vous d'avis de faire une petite préface? J'en ai commencé une que vous lirez quand vous viendrez à Rennes. Au reste, rien n'empêche que ce ne soit une post-face; nous la mettrions aussi bien à un bout qu'à l'autre* Dites!
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Notre troupe dramatique a débuté hier. Je ne crois pas que vous la connaissiez. C'est un coup du sort que nous possédions une semblable merveille en province ; nos acteurs ne seraient nullement déplacés à Paris. Nous avons surtout Mercier, notre premier comique, qui est à cent pieds au-dessus de Valmont, comme comédien, et Valmont n'était pas très mauvais, si vous vous en souvenez. Je suis toujours aussi fou du théâtre; cela ne va qu'en augmentant.
J'oubliais devons parler de vos derniers vers, mon Ami; et pourtant cela m'eût fait bien plaisir. C'est un vaste sujet, savez-vous, que le cœur et la nature? Je ne sais même si la base de toute poésie extérieure n'est pas là. Votre pièce est brève; mais elle dit" en peu de mots ce que vous auriez pu amplifier facilement. Elle est très bien; vous avez toujours la même facilité d'expression.
Je m'occupe maintenant d'un sujet dont vous me parliez dans le temps, sur le paupérisme, ayant pour titre : Pour l'amour de Dieu! Au
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Renaes, novembre 1839.
Je VOUS plains, mon Ami, je vous plains bien sincèrement d'avoir à supporter la vie que la nécessité vous a imposée, car ce que vous éprouvez maintenant de souffrance intime et de regrets douloureux sera longtemps encore votre triste partage ; et je vous le dis avec conviction, la patience ne vous viendra qu'à l'heure où vous oublierez une sphère plus élevée. Sa première apparition dans votre âme verra la mort de toute votre poésie. En face d'une semblable alternative, il faut une résolution énergique. Oubliez pour toujours, ou suivez le cours de votre destinée.
joies de la libre pensée, longs et doux rêves que nulle ombre n'obscurcit, ravisse- «lents inaltérables, oublis de la terre, apparit'ons du ciel, que sont près de vous le bienêtre matériel de la considération des hommes? vresses intelligentes, q„e sont près de vous leurs grossiers bonheurs?
"s vous traitent d'inutilités, les insensés! Et cette mjure qu'ils vous jettent d'en bas devient 'eur propre châtiment, car elle donne la mesure de leur âme. Présents divins, parfums consolateurs, qu'importe à la pensée que vous avez choisie les blasphèmes de la foule? Vous emporterez trop haut pour qu'ils parviennent jusqu'à elle.
rayon de la poésie, vous brûlez parfois; mais la souffrance que vous causez n'a rien de commun avec la douleur terrestre. Vous blessez et guérissez tout ensemble... rayons, vous avez des ailes dont le souffle embaumé rafraîchit votre propre flamme.
Nous suivons une vie de pleurs et d'angoisses amères; le soj est couvert de ronces et de
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pierres, et nos pieds sont nus; mais, que vous veniez à vous reposer dans notre cœur, pleurs, angoisses, blessures disparaissent; car vous êtes aux lèvres de Tâme un avant-goût des félicités du ciel.
joie de la libre pensée, ô longs et doux
rêves que nulle ombre n'obscurcit, ravisse-
« ments inaltérables de la terre, apparitions célestes, à vous le songe de ma vie humaine, à vous le dévouement de mon intelligence bornée, à vous la réalité de mon existence immortelle!
Venez donc, mon cher Ami, venez le plus vite possible. Que vous importe de rester ainsi à Lorient, puisque vous n'espérez plus une meilleure place? Je n'ai pas encore écrit à Paris. J'attends que l'œuvre soit terminée totalement. Que vous seriez un charmant garçon de m'apporter vous-même vos quatre dernières pièces! Ces dames me parlent toujours de vous avec beaucoup d'affection; elles vous attendent. Venez; Houein, vous et moi, nous prendrons notre pension ensemble, vous vous logerez à
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côté de moi. Donnez-moi donc le jour positif où vous arriverez ici.
Écrivez-moi sans trop tarder.
Adieu, tout à vous de cœur.