TROP FORT POUR SA VACHE
— Qué, vache, qué !... Pauvre vache !
C’est tout de même un rude métier que d’être vache à lait, dans ces conditions-là.!...
La triste bête, comme avertie de notre commisération, se mit à traîner, cahin-caha, son pauvre squelette vers nous... Le vent d’automne mettait dans cette ruine un frisson . Qui augmentait encore notre sympathie.
Le fermier, accroupi sous la vache voisine, nous épiait au grand détriment de son pantalon que sa main distraite inondait de lait pendant que nous, nous examinions les caractères laitiers de la malheureuse bête.
— Croiriez-vous que Bichette fut déjà la meilleure vache de mon troupeau ! Regardez-y la mine maintenant ! Elle est toute dé-
mantibulée, elle a l’air bien bête... et ces mots durs dissimulaient mal une tristesse profonde.
— Alors, vous l’avez épuisée, cette misé-
rable vache. Vous avez dû être injuste à son égard.
— Moi, injuste ! fit-il en se frappant la poitrine de façon redoublée avec son index, non, ce n’est pas vrai; j'ai traité cette vache-là. comme les autres. Vous pouvez demander à ma femme... “ Hein, Justine, c’esi-y pas vrai ?”?
La vache elle-même semblait s'intéresser au débat, comme si elle fût consciente du traitement au foin et aux plantes-racines qui pouvaient en résulter.
— Pour être juste, mon ami, vous auriez dû donner à cette vache plus qu'aux autres.
Le lait ne se fait pas avec rien, et la ration doit toujours être en proportion de la production.
— J'aurais peut-être pu donner le “ tapon ” de foin plus gros, répliqua-t-il en voulant être ironique.
— Et même un peu de son, de pain de lin, de navets, de betteraves, etc. Voilà une pauvre bête qui doit entretenir sa vie, qui de plus porte un veau et donne du lait en soutenant ainsi sa descendance et la nôtre, et elle ne recevra que deux ou trois bottes de paille par jour en retour de ses nombreux services !..
Dites-moi, est-ce équitable, cette façon d’agir? ‘“ La paille c’est un aliment qui convient mieux en dessous qu’en dedans des vaches ”, comme disait un de mes amis.
— Vous ne dites pas !
— Quand pour répondre à ses multiples fonctions, votre vache manque d’un élément et que la ration est trop pauvre pour le lui fournir, c’est alors sa propre constitution qui entre en jeu et qui se dépense jusqu’à ce que l'épuisement ou la mort advienne. C’est trop fort pour votre vache, je vous le dis.
— Et le remède ?
— Une meilleure alimentation, une meilleure culture, des fourrages verts et des plantes sarclées, etc...
— Et ce ne sera pas trop fort pour ma vache ?
— Ma foi, non !
— Bonjour, fit-il en souriant et en caressant sa bête décharnée, qui semblait nous dire merci.