C’EST À MOI, CA
Dernièrement, je visitais une exposition des Jardins Scolaires, à Saint-Casimir, en compagnie de mes excellents amis, MM. Magnan et Savoie.
Une infinité de petites caisses chargées des plus beaux produits du jardin nous indiquaient le nombre et la qualité des agriculteurs en herbe que cette région possède. Il va sans dire que les décorations variaient avec les aptitudes de chaque propriétaire. Plusieurs étaient admirables de grâce, de naïveté, et je dirais même, de style enfantin. C’étaient les feuilles d'érable, de carottes, de choux, de céleri, etc., qui en fournissaient la matière première. Tout cela était frais, candide comme une âme d'enfant. Maintes belles dames en extase semblaient désirer faire des applications à leurs chapeaux... escomptant peut-être que la flétrissure des feuilles ne se-
rait pas plus rapide que les changements de la mode ! c
Nous admirons un oignon géant, une carotte alléchante par sa couleur et son parfum, un navet lisse comme une tête récemment frappée de calvitie, et notre admiration se traduit en félicitations à M. Magnan, le surintendant des Jardins Scolaires. Soudain une voix claironne à nos oreilles :
—"* C’est à moi, ça ”, et un jeune bambin, de neuf ans, qui avait saisi la louange discrète de nos regards en arrêt devant ses exhibits, nous lançait ces mots. Un orgueil des plus légitimes emplissait sa prunelle d’éclairs et sa joue de pourpre. 1
— C’est à toi, ça ! Mes félicitations, mon beau ! dit sentencieusement le plus âgé d’entre nous.
‘ C’est à moi, ça Comme ces paroles sont révélatrices de la noble fierté avec laquelle ces âmes d’enfantss’attachent à la culture du sol. Ces légumes, ces fruits, ce sont les plus beaux jouets de ce petit garçon.
Dans ces mots passaient aussi la satisfaction du droit de propriété, l’affirmation d’une responsabilité non partagée, et toutes les heureuses conséquences qui en découleront.
‘ C’est à moi, ça ! ” En vieillissant, même dans un milieu hostile à la terre, celui-là n'ira pas grossir les rangs des dénigreurs de la profession agricole. Je le vois toujours avec sa figure passée au bleu de l’usine, ses che-
veux filassés et son port hautain, ce jeune homme déserteur du sol, qui de retour au Canada pour quelques jours, en face de la terre qui avait nourri son enfance, disait à son frère :
‘ Pouah ! C’est à toi, ça ! Commetues à plaindre ! Ce n’est pas “ spôte ”, you know !” Son dédain n'avait d’égal que celui qu’il méritait lui-même.
‘ C’est à moi, ça Que tous ceux qui sont attachés au sol le disent avec autant de noblesse fière que le gentil bambin de Saint- Casimir, et la culture du sol n’aura rien à redouter du mépris effronté de certaines gens !