TERRE PLUTOT QU'ATELIER
Angers, 4 juillet 1914.
J'avais l'honneur, il y a quinze jours, de veiller en compagnie de Monsieur René Bazin. Me tirant à l’écart, le célèbre académicien me parla du Canada avec amour, de nos paysans avec admiration et de la douce France avec espoir, et il ajouta :
— “ Votre père cultive-t-il la terre ?
— * Oui, répliquai-je, et il est très heureux.
— ‘ Suivez son exemple, mon cher ami, n’abandonnez jamais la terre et la tradition paternelles. . .”
A l'encontre de ce sentiment d’un homme illustre, que vaut celui d’un bon nombre de nos compatriotes qui ont quitté la terre sans regret, et la dénigrent sans pudeur ?
Je n’ai jamais oublié l’impression de douleur intime et d’indignation patriotique ressentie en chemin de fer, un jour, en face d’un
groupe de jeunes filles de ma région revenant des États-Unis pour leurs vatances, et pérorant sur la tristesse de la campagne, sur la misère de ses habitants :
— ‘“ Pauvres habitants, disait l’une avec une pitié arrogante, ils travaillent sous le soleil, sous la pluie ou sous la neige sans “ slack ?” !
— “ C’est une vie bien dull : il n’y a pas de Jun à toujours rester comme ça à la maison ou aux champs sans aller aux théâtres ou aux shows...
— ‘“ C’est bien vrai, laissa échapper une troisième,avec une petite moue encore peu stable ; ce qu’il y a de plus tof, c’est de vivre ignorés et ignorants comme ces pauvres campagnards... Ils n’ont jamais vu des skyscrapers, des grosses facteries et des grands stores avec des élévateurs...”
Ce langage émaillé d’anglicismes, illustré de gestes excentriques et élevé au ton des conversations d’atelier m’exaspérait au suprême degré. J’ai cependant retenu la réponse qui me brûlait les lèvres pour éviter d’exalter encore les voix et de troubler la paix du voyage.
En moi-même, je tirais les premiers arguments de ces visages émaciés portant les traces d’une usure et d’une flétrissure précoce, de cet air de débilité générale, indice d’une vie sédentaire et renfermée, et de ce langage pitoyable qui est déjà un acheminement vers l'anglais.
La campagne, au contraire, forme des êtres
vigoureux, animés au souffle :pur de la brise et sous les rayons vivifiants du soleil. Au moins, on n’emprunte pas à son voisin de quoi respirer ! La campagne est le grand réservoir de nos énergies nationales les plus puissantes ; elle sert à la régénération des populations urbaines qui dépériraient sans cet apport constant d’un sang nouveau.
Le cultivateur est toujours moins ignorant qu'il en a l’air. (C’est le contraire souvent pour l’ouvrier des villes qui affecte des connaissances qu’il n’a pas, ou qu’il n’a qu’imparfaitement, et qui croit que le monde n’a rien d’intéressant en dehors de l’usine et en dehors des étonnements produits par l’industrie moderne.
L'homme des champs sait modeler son jugement sur celui du Créateur, dont il entrevoit les manifestations dans la nature ; et il a la sagesse de conformer ses actions à celles d’une Providence qui ne lui échappe jamais.
Ces observations jointes aux conseils et aux lumières de l’enseignement traditionnel, font attribuer aux paysans une philosophie naturelle, un ‘ gros bon sens ”” qui manque à bien des ouvriers de la ville.
De plus le cultivateur a des aperçus parfois vraiment scientifiques sur les plantes : botanique ; sur les animaux : zoologie ; sur la terre : agrologie ; sur le temps : météorologie ; sur les machines : mécanique, etc., etc.
Ce n’est pas à la campagne que l’on cons-
tate cette division extrême du travail qui condamne certains esprits à la stérilité. Un ouvrier, qui aura passé sa Journée à faire des talons de bottines ou des têtes d’épingles, n'aura pas, à la fin, des connaissances techniques très étendues. Le cultivateur, au contraire, voit ses occupations varier avec les saisons, les mois et les jours même. Il a besoin de beaucoup de discernement pour choisir entre divers travaux nécessaires et pour combiner son effort avec celui de la nature.
Ce n’est pas le travail mercenaire et monotone, sous l’œil impulsif d’un contre-maître rigide, c’est plutôt l’épanouissement d’une puissance libre sous le regard d’un Grand Maître bienveillant, secourable et tout-puissant.
L'agriculture est peut-être plus difficile à exalter sur le terrain économique, parce qu’elle est restée trop routinière. Que l’agriculteur mette autant de soin que l’industriel à connaître les méthodes et à acquérir les données modernes et progressives, et il verra bientôt son exploitation devenir prospère au plus haut point. Dans l’édification d’une fortune, le cultivateur ne procède pas par à-coups ou saccades : il va lentement mais sûrement, comme la nature qui l’a habitué à la patience: et les ruines sont rares sur la terre. L’aisance actuelle, la sécurité du lendemain, la liberté d’action et l’indépendance, voilà des bienfaits inestimables qui sont l’apanage exclusif de
l’homme des champs et qui compensent bien certaines infériorités économiques plus apparentes que réelles.
L'agriculture deviendra une industrie aussi prospère que celles des villes lorsqu'elle aura fait à son tour l’application de ce facteur économique si puissant : l’association. Les coopératives ont sauvé la situation agricole en plusieurs pays d'Europe, et elles doivent rendre la nôtre de plus en plus prospère. Associons-nous, c’est le moyen d’arriver à la suppression des fraudes et des intermédiaires dans les achats et les ventes. ‘ L'union fait la force.” Sachons nous unir sur ce terrain agricole pour la défense de nos droits, de notre industrie rurale. Autrement, c’est l’émiettement des forces et le triomphe néfaste de l’individualisme et de l’industrialisme.
La campagne est encore la plus sûre garantie de la survivance de la langue et des traditions ancestrales. Je me rends compte de cette puissance de conservation en visitant certaines parties de la France paysanne, de la Vendée, de la Bretagne, de l’Anjou, etc., où, malgré les révolutions, les changements de régimes et les persécutions violentes, les traditions religieuses et héroïques d’autrefois, c’est-à-dire celles de cheznous, subsistent encore avec un charme incomparable. Je les ai connus et je les ai aimés, ces paysans de France dont les nôtres sont l’image. Je l’entends encore cette ré-
flexion de l’un d’eux à qui l’on proposait d’aller dépenser ses rentes en ville : “ Je ne serai jamais heureux loin du berceau et du tombeau de ma famille, et privé de la vue de ce sol où tout me parle de mes aïeux.” Je ne connais rien de comparable aux longues soirées d’une causerie intime au milieu d’une famille bien unie. L'agriculture a été conservatrice de ces coutumes traditionnelles, qui ne peuvent vivre que sur la terre natale, en face des horizons familiers, et qui s’étiolent et meurent à la ville.
Je m'en voudrais de déprécier le travail des ouvriers des villes, parce qu'il concourt à notre prospérité nationale et parce qu’il requiert souvent un dévouement inlassable ; mais rien n'empêche que dans la hiérarchie des métiers, l’agriculture réclame la première place.
Aussi ancienne que le monde, auquel elle fournit la subsistance, l’agriculture brille aussi par son universalité. Son charme à fait l’occupation des poètes de tous les âges. “ Les gens même les plus indifférents, les plus étrangers aux choses agricoles, les citadins les moins avertis ne peuvent se défendre de regarder avec attention d’abord, avec émotion ensuite, ce geste superbe de l’homme traçaat le sillon d’où va sortir le pain, c’est-à-dire le sang et la vie ”, comme je le lisais récemment dans la Vie Agricole et Rurale.
Je n’ai jamais oublié cette parole d’un il-
lustre ministre canadien profondément dévoué à la cause agricole : “ Les jours heureux et indépendants que je compte dans ma vie sont les jours de ces trente années où je cultivais mon sol ! ‘”