CULTIVEZ DONC VOUS- MÊMES
C’est un préjugé qui monte assez fréquemment à la bouche de ceux qui entendent louer la profession agricole.
Ce fut jadis l’opinion d’une demoiselle moyenâgeuse dont la fixité d’idée égalait bien la fixité d'état.
Plus récemment, un homme, qui ne croit pas à l'effort que réclame le travail intellectuel (manquant peut-être d’un champ d’expérience) soutenait publiquement la même idée...
— Cultivez done vous-mêmes, si c’est si beau !
— Allez dire cela, mon ami, à tous les prêtres, à tous les évêques, à tous les gouvernants, à tous les hommes de profession, à tous ceux qui aiment l’agriculture sans la pratiquer, et vous supprimez la presque totalité
de nos dirigeants tant dans l’ordre spirituel que dans l’ordre temporel.
— Cultivez donc vous-mêmes...
— C'est facile à dire, continua l’agronome à qui ces paroles s’adressaient, mais oubliezvous que, si tous ceux qui sont venus vous faire part de leur science agricole étaient restés attachés au sol douze heures par jour, vous ne verriez pas notre agriculture dans un état aussi prospère ? Vous ne remarqueriez pas le trèfle qui réjouit vos champs et vos animaux ; vous n’auriez pas beaucoup de variétés de grains et d'animaux améliorés ; l’industrie laitière ne serait pas encore sortie de l'enfance ; vous ne connaîtriez pas non plus les bienfaits d’une presse agricole, pas plus que ceux de nos écoles d’agriculture, de nos fermes expérimentales, etc.
— Cultivez donc vous-mêmes...
— Allez dire à l’architecte qui à construit votre église, lorsqu'il donne des ordres ou des conseils à ses ouvriers : ‘ Soyez donc vousmême maçon, tailleur de pierres, menuisier, doreur, plâtrier, etc...”
On ne devrait jamais oublier qu’en agriculture, il y a les ouvriers de la pensée et les ouvriers de la charrue : tous les deux travaillent au même degré, avec la même peine, les mêmes souffrances, à l'amélioration de notre bonne terre canadienne, et tombent sous le coup de l’inévitable condamnation origi-
nelle : ‘“ Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.”
— Cultivez donc vous-mêmes...
— Laissons donc ceux qui ne sont pas euxmêmes des laboureurs nous encourager de leurs conseils ou de leurs sympathies... Dites, aimeriez-vous mieux retourner au temps où le paysan était méconnu ou méprisé par presque toutes les classes de la société civile, en obligeant ceux qui vous exaltent à faire comme vous ?
Jamais peut-être, l’agriculture, depuis plusieurs siècles, n’a joui d’une considération aussi grande et aussi universelle. Honneur à vous, généreux remueurs du sol, parce que vous avez prouvé votre dignité en face de toute l'humanité qui a besoin de vous ; honneur à vous aussi, vaillants travailleurs de l'esprit, parce que vos gestes, vos écrits et vos paroles ont mieux fait connaître la noblesse et la souveraineté de la terre.
— Cultivez donc vous-mêmes...
— Nous cultivons nous-mêmes, pourraient répondre tous ceux qui donnent à la terre leur ardeur intelligente, leur amour inlassa- » ble et leurs études incessantes.