‹ Premières semailles. Préf. de M. l'abbe Camille RoyChapitre 9 sur 32 · JE NE VEUX PAS ME MARIER AVEC UN HABITANT · texte numérisé non relu

JE NE VEUX PAS ME MARIER AVEC UN HABITANT

Annette, vingt-quatre ans, un gentil minois, une fleur pâlotte des “ States ”, n’aime pas le métier d’habitant. Fille de cultivateur (probablement parce qu’elle ne pouvait pas être consultée avant sa naissance), elle a l'habitude de dire, en s’ac:ompagnant de gestes excentriques, de sourires prétentieux ou de moues savantes :

‘* Moi, je ne veux pas me marier avec un habitant !”

— Pourquoi ? fit l’'humble Pierre, B. $S. A., ea rougissant... pour elle.

— Je n’aime pas la campagne, fit Annette en essayant d’être superbe de dédain.

— C’est pourtant beau la campagne, interrompit Pierre, en se croisant les jambes pour se donner de la contenance.

— Chacun son goût !

— Votre goût n’a que l’inconvénient d’être . en contradiction avec celui de milliers de poètes, de savants, d'écrivains de toutes sortes et d’orateurs qui n’ont cessé de proclamer les beautés de la vie rurale ; avec celui de tous les gens d'élite qui rêvent de passer au moins une partie de leur vie à la campagne ; avec l’évidence des choses elle-même qui n’échappe pas au plus modeste laboureur. . .”

Annette voulait triompher de la voix et du geste sur son adversaire plus calme, et elle reprit avec force :

— Oa est arriéré à la campagne dans le langage, les idées... Aussi, pas de lumièr2 électrique, pas de grosses ‘“ shops ”, pas de gros ‘‘ stores ””, pas de...

— Un langage non arriéré, pour vous, c’est un mélange d’anglais et de français ! Nos habitants sont plus fiers que ça, ils ont conservé le pur parler de France.

‘* Pas de lumière électrique ”, mais un bon soleil qui n’est pas banni de toute part comme dans beaucoup d’usines. Il n’y à pas non plus de plus belle usine que celle où se construit le blé, où se fabriquent les aliments nécessaires à l’existence. Le grand patron de cette usine, c’est le Créateur lui-même, et les créatures coopératrices de son œuvre sont les ouvriers : chacun reçoit suivant son mérite. Dans cette grande manufacture, personne, pour gagner sa vie, ne doit la risquer ou l’user d’une façon précoce. Sur la terre,

pas d’absence de lumière et d’air ! pas la voix d’un contre-maître qui vous harcèle ! Il règne partout un grand calme, une paix souveraine.

— Pour moi, dit Annette en mendiant du regard l’approbation de l’assistance, je ne connais pas de “ job ”” plus “ toff ” que celle du cultivateur.

La haine des anglicismes et l’amour de l’agriculture avaient incendié la prunelle de Pierre qui lançait des éclairs :

— Si la besogne est rude, elle fait honneur à l’énergie de ceux qui l’accomplissent. L’agriculture n’a pas besoin de paresseux. Les fainéants peuvent chercher leur salut ailleurs.

C’est un rude métier, avouons-le, mais les agriculteurs, par le fait qu'ils travaillent durement, et sous le regard du Ciel, toujours, offrent des garanties d'énergie, de vertu, de santé, d'affection, comme on n’en rencontre pas toujours dans les autres classes de la société des travailleurs.

Une jeune fille sérieuse ne doit pas craindre de presser la main calleuse mais solide d’un cultivateur. C’est encore à la campagne que le benheur conjugal fleurit avec plus de charme, d’ampleur et de continuité.

Les habitants sent les rois du monde, et vous ne serez peut-être Jamais plus grande reine qu’en vous associant à l’un d’eux.

Pierre s'était redressé pour donner autant d’aplomb à son corps qu’à ses arguments.

— Mademoiselle Annette, une fille sage, même si elle n’a pas de goût pour la terre, ne doit jamais mépriser la profession de son père. Elle ne doit manifester aucun dédain pour le métier qui la maintient dans l’existence et qui réclame la sympathie de tout être bien pensant...

Pierre parla encore longuement, jusqu’à amener la conviction dans l’âme d’Annette.

... Le cœur, plus tard, se mit de la partie, et, pour prouver la sincérité de sa conversion à la terre, Annette promit sa main à Pierre, dans lequel il y a... l’étoffe d’un habitant.

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