‹ Premièros méditations et Nouvelles méditationsChapitre 28 sur 54 · A M. L'ABBÉ F. DE LA HENNAIS · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ F. DE LA HENNAIS

Oui, mon âme se pUH à secouer ses chaînes :

Déposant le fardeau des misères humaines, Laissant errer mes sens dans ce monde des corps , Au monde des esprits Je monte sans efforts.

Là , foulant à mes pieds cet univers visible , Je plane en liberté dans les cbamps du possible. Mon âme est à l'étroit dans sa vaste prison : Il me faut un séjour qui n'ait pas dliorizon.

Comme une goutte d'eau dans l'Océan versée.

L'infini dans son sein absorbe ma pensée ; Là, reine de l'espace et de rétemité, Elle ose mesurer le temps , Timmensîté , Aborder le néant, parcourir l'existence, Et concevoir de Dieu l'inconcevable essence.

Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens, Toute parole expire en efforts impnissans :

Mon âme croit parler; ma langue embarrassée Frappe l'air de vains sons, ombre de ma pensée. .

Dieu fit pour tes esprits deux langages divers :

En sons articulés l'ïm vole dans les airs ;

Ce langage borné s'apprend parmi les hommes ;

Il suffit aux besoins de l'exil où nous sommes,

Et, suivant des mortels les destins inconstans.

Change avec les climats ou passe avec les temps.

L'autre, étemel, sublime, universel, immense,

Est le langage inné de tante intelligence :

Ce n'est point un son moi^t dans les airs répandu ;

C'est un verbe vivant dans le coeur entendu :

On l'entend, on rexpKque, on le parle avec l'âme;

Ce langjige senti, touche, illumine , enflamme :

De ce que l'âme éprouve interprètes brùlans,

IlB^a que des soupirs, des ardeurs, des élans;

C'est la langue du ciel que parle la prière ,

Et que le tendre amour comprend seul sur la terre.

Aux pures régioai où j'aime A m'enToler,

L'enthoufimme aussi vient me la téyéAsr;

Lui seul est mon flambeau dans cette nuit profonde ,

£t mieux que la raison il m'ei^ique le monde.

Tiens donc} il est mon guide , et je toux t'en serrb.

A ses ailes de feu, viens, laisse-toi ravir.

Déjà l'ombre du monde à nos regards s'efface :

Nous échappons au temps, nous fraochissons l'espace.

Et dans Tordre étemel de la réalité ,

nous voilà face A face avec la vérité !

Cet astre universel, sans déclin, tans aurore,

C'est Dieu, c'est ce grand tout, qui soi*méme s'adore!

Il est ; tout est en lui : l'immensité , les temps ,

De son étre.infini sont les purs élémens ;

L'espace est son s^our, l'éternité son AgOf

Le jour est son regard , le monde est son image :

Tout l'univers subsiste à l'ombre de sa main;

L'être A flots éternels découlant de son sein ,

Gomme un fleuve nourri par cette source immense ,

S'en échappe, et revient finir où tout commence.

Sans bornes, comme lui, ses ouvrages parfaits Bénissent en naissant la main qui les a faits ! Il peuple l'infini chaque fois qu'il respire ; Pour lui , vouloir c'est faire , exister c'est produire ! Tirant tout de soi seul , rapportant tout A soi , Sa volonté suprême est sa suprême loi!

Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse, Est A la fois puissance, ordre, équité, sagesse. Sur tout ce qui peut être il l'exerce A son gré; Le néant jusqu'à lui s'élève par degré :

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Intelligence , amour, force, beauté , jeunesse , Sans s'épuiser jamais , il peut donner sans cesse ; Et comblant le néant de ses dons précieux, Des derniers rangs de l'être il peut tirer des dieux* Mais ces dieux de sb main , ces fils de sa puissance, Mesurent d'eux é lui l'étemelle distance, ^ Tendant par leur nature à l'être qui les fit f Il est leur fin à tons , et lui seul se suffit \ Voilé, Toilà le Dieu que tout esprit adore, Qu'Abrabam a servi , que réyait Pythagore , Que Socrate annonçait, qu'entrevoyait Platon, Ce Dieu que l'univers révèle d la raison.

Que la justice attend , que l'infortune espère, Et que le Christ enfin vint montrer a la terre ! Ce n'est plus là ce Dieu par l'homme fabriqué, Ce Dieu par l'imposture à l'erreur expliqué, Ce Dieu défiguré par la main des faux prêtres , Qu'adoraient en tremblant nos crédules ancéires. Il est seul , il est un , il est juste , il est bon ; La terre voit son œuvre, et le ciel sait son nom!

Heureux qui le connaît! plus heureux qui l'adore! Qui, tandis que le monde ou l'outrage ou l'ignore, Seul, aux rayons pieux des lampes de la nuit, S'élève au sanctuaire où la foi l'introduit, Et, consumé d'amour et de reconnaissance, Brûle, comme l'encens, son âme en sa présence! Mais , pour monter à lui , notre esprit abattu Doit emprunter d'en-haut sa force et sa vertu. Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme : Le désir et l'amour sont les ailes de l'àmo.

Ah! que ne suis-je né dans l'Âge où les humaîûs.

Jeunes, A peine enoore échappés de §ei maint, Près de Dieu par le temps , plus près par rinnocence , Conversaient avec lui , marchaient en sa présence ! Que n'ai-je tu le motide à son premier soleil! Que n'ai-je entendu Thorame à son premier réveil ! Tout lui parlait de toi , tu lui parlait tot-méme y L'univers respirait ta majesté suprême; La nature, sortant des mains du Créateur, Étalait en tous sens le nom de son auteur ; Ce nom , caché depuis sous la rouille des égea, £n traits plus édatans brillait sur tes ouvrages ; L'homme dans le passé ne remontait qu'A toi; Il invoquait son père, et tu disais: C'est moi.

Long-temps comme un enfant ta voix daigna l'instruire,

Et par la main long-temps tu voulus le conduire.

Que de fois dans ta gloire à lui tu t'es montré,

Aux vallons de Sennar, aux chênes de Membre,

Dans le buisson d'Oreb , ou sur l'auguste cime

Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime !

Ces enfans de Jacob, premiers-nés des humains,

Reçurent quarante ans la manné de iei mains :

Tu frappais leur esprit par iea vivans oracles ;

Tu parlais A leurs yeux par la voix des miracles ;

£t lorsqu'ils t'oubliaient, tes anges descendus

Rappelaient ta mémoire A leurs cœurs éperdus.

Mais enfin, conmie un fleuve éloigné de sa source,

Ce souvenir si pur s'altéra dans sa course ; ,

De cet astre vieilli la sombre nuit des temps

Éclipsa par degrés les rayons édatans.

Tu cessas de parler : l'oubli , la main des Ages ,

Usèrent ce grand nom empreint dans tea ouvrages ;

Les f ièclet en paisant firent pèlii la foi ; Lliomme plaça le doute entre le monde et toi.

Oni, ce monde, Seif^eur, est irleilli pour ta gloire; Il a perdu ton nom , ta trace et ta mémoire , £t pour les retrouver il nous faut , dans ton court , Remonter flots à fiott le long fieuTO det jourt! Nature! firmament! l'œil en TÛn Tout contemple : ftélas! sans Toir le Dieu, lliomme admire le temple; Il Toit, il suit en Tain, dant les déserts des cieux, Se leur* mille soleils le cours mystérieux; Une reconnaît pins la main qui les dirige;

fUn prodige étemel cesse d'être un prodige!

; CSiMome ils brillaient hier ils brilleront demain !

> Qui sait où commença leur ^orieuz chemin?

Qui sait si ce flambeau, qui luit et .qui féconde, Une première fois s'est levé sur le monde ?

Nos pères n'ont point tu briller son premier tour. Et les jours étemels n'ont point de premier jour. Sur le monde mdral en Tain ta proTidence Dans ces grands changemens révèle ta présence. C'est en Tain qu'en tes jeux l'empire des humains Passe d'un sceptre à l'autre , errant de mains en mains ; Nos yeux , accoutumés à sa Ticissitude , Se sont fait de la gloire une froide habitude : Les siècles ont tant tu de ces grands coups du sort! Le spectacle est usé ; l'honmie engourdi s'endort.

Réreille-nons , grand Dieu! parle et change le monde; Fais entendre au néant ta parole féconde.

Il est temps ! lèTC-toi ! sors de ce long repos ; Tire un autre uuiTers de cet avAre chaoa.

A nos yeux assoupît il faut d'autres spectacles

A nos espritf fioitans il faut d'antres miracles!

Change Tordre dea cienx qui ne nous parle plus!

Lance nn nouTeau soleil à nos yeux éperdus ;

Détruis ce Tieux palais , indigne de ta gloire ;

Tiens! montre-toi toi-même, et force-nous de croire!

Hais peut-être, ayant l'heure où dans lea oîeux désert*

Le soleil cessera d'éclairer l'uniTers,

De ce soleil moral la lumière éclipsée

Cessera par degrés d'éclairer la pensée ,

Et le jour qui Terra ce grand flambeau détruit

Plongera l'univers dans l'étemelle nuit.

Alors tu briseras ton inutile ouTrage.

Ses débris foudroyés rediront d'âge en âge :

Seul je suis! hors de moi rien ne peut subsister!

L'homme cessa de croire, il cessa d'exister!

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