UE L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
siècle de Louis XIV. D’un autre côté, Locke combat Descartes, et fonde une école péripatéticienne, quoiqu’il se défende de suivre Aristote. Le génie vaste et conciliateur de Leibnitz essaye de réunir Locke et Descartes, Aristote et Platon ; mais, malgré son impartialité presque égale à son génie, il penche pour Platon et pour Descartes. Il forme en Allemagne une école qui hérite à peu près du cartésianisme, lequel n'aplus de disciples en France après le père André. Toute la philosophie française et anglaise du dix-huitième siècle est tille de Locke, et la philosophie de Kant descend de Leibnitz. Or Leibnitz et Locke relèvent eux-mêmes indirectement des deux philosophes grecs. C’est donc par ces deux grands hommes que doit . commencer toute étude sérieuse de l’histoire de la philosophie.
DU DROGRKS DK LA üÉTIIOOK l'IllLOSOflllgUE LIIEZ LES OiSELS.
I.A» vérité, par elle-même, ne constitue pas la science ; le hasard peut la révéler a l’inattention ou a l'enthousiasme par une espèce de bonne fortune que n’a pas toujours la patience du génie. D’ailleurs, toutes les grandes vérités sont connues, isolément du moins ; et il y a en ce genre peu de découvertes a faire. Pour tout ce qui est grand et nécessaire, le genre humain a prévenu la philosophie, mais il ne lui a pas dérobé le mérite qui la distingue, celui de s’approprier pour ainsi dire la vérité en s’eu rendant compte. La science, en
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effet, est le compte sévère que l’esprit se rend à lui* même d’idées que primitivement il a rencontrées sans ‘ les chercher ; elle est le produit libre de la réllexion ;
et les divers degrés de la science sont les formes plus • ou moins profondes, plus ou moins systématiques que la réllexion ou le génie de quelques hommes ajoute à l’intuition immédiate qui est le génie de la nature humaine.
L’instinct intellectuel révéla a l’Orient un certain nombre de vérités supérieures dont la forme primitive fut cette forme populaire qui parle aux sens plus qu’à l'esprit, et voile ce qu’elle ne peut encore démontrer, nous voulons dire cette vieille mythologie, que nous ne croyons point l'œuvre calculée ou la ressource de quel- <|ues sages ou de quelques castes pour éclairer ou pour ciichainer les peuples (l’esprit humain est plus sincère ou moins profond), mais le fruit nécessaire du premier dévelojipemcnt de la réllexion naissante excitée par l’instinct intellectuel qui lui découvrait la vérité, et en même temps retenue encore par sa faiblesse dans le monde extérieur qui lui imposait ses images, et par conséquent le symbole. Objets d’un culte constant et d’une vénération immobile dans le symbolique Orient, les mythes ne nous paraissent avoir été soumis à la réflexion que dans cette Grèce qui reçut tout de l’Orient, sa langue, ses religions, ses arts, sa philosophie, et relit tout pour tout perfectionner. En effet, plus on y songe, plus on trouve que la différence qui sépare l’Orient de la Grèce est celle de la réflexion à l’instinct. Cette différence se montre partout. L’Orient invente ; mais son
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invention s’arrête a ses premiers produits ; la Grèce imite, mais son imitation, lonjoiirs dirigée par cette réflexion sure et facile qu'on appelle le goût, surpasse bientôt ses modèles et les oublie. Les idées orientales sont des intuitions qui produisent sans effort une foi imperturbable; elles dégénèrent en visions; elles vont jusqu ’à l'extase, et plongent l’âme dans une contemplation inactive. Les idées grecques sont des conceptions ou des combinaisons de l’esprit qui, sans exclure la foi, n’excluent pas non plus le doute, et se développent par un mouvement continu qui souvent aboutit au sophisme et â la dispute.
Aussi est-ce moins encore peut-être par la pensée elle-même que par la manière de la présenter (|ue diffèrent les trois époques dans lesquelles on peut diviser l’histoire de la philosophie grecque; et ce que nous voulons surtoiit considérer ici, c’est le progrès de la méthode.
Dans la première époque, la réflexion sommeille encore, et sort U peine, l’école ionienne exceptée, des formes symboliques et des mythes orientaux. Fille de l’Orient, l’école pythagoricienne en retient les caractères ; elle enseigne par des symboles, elle parle par images, elle écrit en vers. La philosophie de ce temps est sur un trépied: au lieu de raisonner, elle rend des oracles. Cependant la libre réllexion peu à peu s’éveille, grandit, se développe. Socrate commence une époque nouvelle. Il crée la méthode philosophique. Platon s’en empare et en tire la théorie des idées, c’esU’a-dire la vérité suprême. 11 ne reste qu’a lui donner une forme
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sévère ; et c’est l'a peut-être la gloire qui a manqué à Platon. S’il n’écrit plus en vers comme Pylbagore, lléraclile. Parménide et Kmpédocle, il n’écrit pas non plus d'une manière didactique, et ses traités, pour n’être |»lus des liynines et des poèmes, sont encore des dialogues. Les détails ont une précision admirable, mais l'enseinble est plus imposant que lumineux, et on y sent encore je ne sais quel souille poétique qui rappelle la première époque et la manière orientale. Aristote est le premier (|ui chassa de la philosophie les mythes, les symboles, la poésie, tous les vestiges de l’Orient, et éleva la science à cette sévérité scientifique que nous autres modernes, "nous plaçons ti vaut tout. .Mais Aristote, ayant enveloppe dans la même proscription, avec les mythes et les symboles, la partie supérieure du système de Platon, la théorie des idées, centre immortel de toute vérité, manqua ainsi, ’a son tour, la vraie gloire de la méthode; car si, en ce qui regarde la forme et le caractère didactique, il fit faire un grand pas’a la philosophie, poulie fond même il la ramena en arrière. O que n’avaient |i«int fait ces deux grands hommes , il ne faut pas l'attendre de leurs successeurs. 11 ne nous reste rien des premiers stoïciens ; et il n’était pas difficile à Chrysippe de donner dans un style sévère des leçons de dialectique, de physiipie et de morale. I a tâche d’Epiciire était (-ncore plus facile , et l’on ne peut guère juger comment il l’a rem|»lie par les fragments incomplets de deux ou trois livres de son ouvrage sur la nature , retrouvés récemment à Herculanum. Nous n’avons rien de Pyrrhon ; et ce n’est pas le
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scepticisme ou les résultats de l’expérience (|u'il est malaisé d'exprimer avec précision et de plier à une méthode rigoureuse : ce sont ces vastes et hautes pensées pour lesquelles les méthodes ne semblent pas faites, qu’on ne détruit pas en les écartant, comme quelquefois l’a fait ■Aristote, et qui chassées par les préjugés d’une science incomplète et par les difficultés qu’elles opposent a l’esprit systématique, reviennent toujours avec la même force, se jouent de nos arrangements philosophiques, et renverseront les édilices les plus réguliers de la science humaine, tant qu’elle ne leur aura pas fait une place et agrandi jionr elles son enceinte.
La troisième époipie, qui prétendit concilier tous les systèmes grecs en prenant le platonisme pour base, rencontra inévitablement la difliculté de l’alliance des idées et de la méthode, et ne parvint à la ré.somlre, avec plus ou moins de succès, qu’après des efforts longtemps répétés. Selon nous, c’est l’école d’Athènes qui a eu particulièrement cet honneur, et Proclus est ’a la tête de cette école. Cependant il fput dire, pour être vrai, que ce n’est pas Proclus, mais Syrien, qui, dans l’ordre des temps, en est le vrai chef. 11 est fâcheux que nous n’ayons conservé de Syrien qu’un seul ouvrage, car peutêtre une partie de la renommée de Proclus lui reviendrait-elle ; peut-être serait-ce a lui (pi’il l'audrait rapporter la fondation de la dernière école |ihilosophi(|ue de l'antiquité : mais la gloire du disciple a éclipsé et couvert celle du maître : Proclus, comme Homère, a fait oublier ses devanciers, et concentré pour ainsi dire en sa personne leurs services et leurs mérile.s. On a déjà
soupçonné que plusieui-s des ouvraijes de l’ioclus n'étaient guère que les cahiers de Syrien. Toujours est-il que l’un ou l’autre est le chef d'une école nouvelle, sinon pour la doctrine, au moins pour la méthode.
' Tout a ses degrés et ses progrès : il a fallu au néopla-
tonisme plusieurs siècles pour arriver a son expression la plus savante. L'idée de réunir en un seul corps et en un corps vivant les membres épars de la philosophie grecque était d’une exécution si difficile, qu'Ammonigs • y suffit a peine, et qu’il put seulement établir la doctrine naissante dans l'esprit de quelques disciples, sans la consacrer lui-même par aucun monument, .\mmonius n’a rien écrit. Un serment mystérieux obligeait même ses disciples à ne rien écrire et à ne point révéler les pensées du maître ; et ce ne fut qu’après l’indiscrétion d’ürigène que Ulotin, ’a la (indu second siècle, enseigna publiquement. Il enseigna* dis-je, il n’écrivit point ; on n'a de Plotin que quelques réponses aux éclaircissements que lui demandaient ses auditeurs, et c’est Porphyre qui y mit quelque ordre et en composa le livre que nous possédons aujourd hui. 11 ne faut y chercher que d’admirables fragments. Un platonisme excessif et intempérant domine dans Plotin. L’esprit d’.Vrislole.
'* . c'est-’a-dire le génie de la forme, ne s’est point encore assez fortement uni a l’esprit de Platon, c’est-a-dire au génie de l’idée, dans ces premiers résultats des combinaisons alexandrines. Porphyre, venu après Plotin, n’a pas laissé de longs ouvrages; ses écrits sont des morceaux intéressants sur plusieurs points de philosophie; sa manière est nette et fine, mais c’est plutôt un écrivain élégant qu’un
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grand penseur. Jambliqiie est un prêtre, dont l’objet semble être surtout de remettre en honneur l’antiquité, les vieilles traditions égyptiennes et pylbagoriciennes. Sa parole est grave, sa manière éloquente; mais il avait des préventions trop défavorables au péripatétisme pour s’assujettir a la régularité de sa marche . Syrien est le premier ipii ait consacré un ouvrage particulier a .Aristote, et c’est pour réfuter ses objections contre- Platon. Cependant peu a peu l'on sentait le besoin de sortir de ce sublime un peu vague, qui accompagne les grandes idées platoniciennes, et de leur donner une forme qui leur imprimât le caractère de la science. Or il nous semble, si nous n’avons pas pour un auteur que nous connaissons mal encore une prédilection excessive *, que Proclus est le premier qui ait fait une combinaison heureuse des idées de Platon et de la forme plus scientifique d’Aristote, et qui ail uni, en un certain degré, la sévérité à la grandeur*.
Depuis nous avons publié ses œuvres inédites, 6 vo). in-8, 1820-1857.
Ce sont iù de premiers aperçus assez légers, nous l’avouons, et tels qu’ils St' présentent au début d’études difficiles. On trouvera sur Platon cl Aristote, sur l école d’Alexandrie et l’école d’Atbènes, sur Plolin cl Proclus, des vues plus dignes d'attention dans ic cours de 1818, et particulièrement dans les leçons vu et viii de notre Esquisse générale d' une histoire de la philosophie, ainsi que dans le tome IT' des Fragmests philosophiques, consacré à la philosophie ancienne; mais nous n’avons pas voulu supprimer ni surtout transformer nos premiers essais.
r.VJ PllEMlKUS ESSAIS. — ANNÉE 1817
Al'l' KMMCi:
Sl'Il L ^;.^■SEIC^EM^;.\T TE U l’IIIIJ)SOPII!E A I. ECOLE NOI'.MALE.
Pnis(|uo nous avons pulilic les programmes de nos coins de lf<lü et de IM!7, programmes exclusivement destinés aux élèves de I Kcole normale, nous irons jusqu’au bout, et nous demandons la permission de donner une idée des travaux intérieurs de celte école en pliilosopbie de 1815 h 1820, pendant cette courte période où , dans une obscurité profonde, maîtres et élèves, également faibles, mais pleins de zèle, nous nous occupâmes sans relâche de la réforme des études philo.so|)hi(pies.
L’enseignement de I Kcole normale comprenait trois années, aiirès lesquelles les élèves étaient envoyés en province pour occuper les chaires vacantes. Maître des conférences philosophiques de la troisième année, nous » avions ’a les préiiarer ’a l’importante mission qui les attendait. Tous les élèves de troisième année suivaient notre cours; mais il était particulièrement destiné au petit nombre de ceux qui se vouaient à la carrière philosophique. (Tétaient ceux-l'a qui portaient le poids des travaux de la conférence ; c’étaient eux aussi qui en lai- •saient tout l’intérêt Ils assistaient a nos leçons de la Faculté des lettres, où ils pouvaient recueillir des idées plus générales, respirer le grand air de la publicité, et y puiser le mouvement et la vie. Dans l’intérieur de I é-
Al'l'KSDICE
colc, rciiseif?iicmeiil était plus didactique et plus serré; le cours portait le aom de conférence et le méritait, car chaque leçon donnait matière a une rédaetion sur laquelle s’ouvrait une discussion où tout le monde prenait part. Formes h la méthode philosophique, les élèves s’eu servaient avec le professeur comme avec euxmêmes ; ils doutaient, résistaient, argumentaient avec une entière liberté, et par-la s’exerçaient à cet csjvrit d’indépendance et de critique qui, nous l’espérons, portera ses fruits. Une confiance vraiment fraternelle unissait le professeur et les élèves : si les élèves se permettais de discuter l’enseignement qu’ils recevaient, le professeur aussi s’autorisait de ses devoirs et de son amitié pour être sévère. Nous aimons tous aujourd’hui à nous rappeler ce temps de mémoire chérie, où, ignorant le monde et ignorés de lui , ensevelis dans la méditation des problèmes éternels de l es prit humain, nous passions notre vie a en essayer des solutions qui depuis se sont modifiées, mais qui nous intéressent encore par les efforts qu’elles nous ont coûté, et les recherches sincères, animées et iwrsi*véraiites dont elles sont le résultat. C'est sous cette discipline austère et en même temps exempte de MHt' mécanisme étroit, que nous nous sommes tons formife f et, en vérité, si je ne m'abuse, plusieurs de mes amis me doivent (pielque affection pour mes sévérités d’alors. |M)ur les avoir si souvent contraints de retoucher leœs compositions imparfaites, pour avoir exigé plus de précision dans les détails ou plus de liaison dans l’ensemble, surtout pour avoir essayé de leur inculquer l’esprit
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(le la m(5llu»(le |>liilosophique, ce sens psychologique, cet an (le l'observation intérieure sans lequel rhoinine reste ineounu a riionime, et la philosophie n’est (|u'un assemblage de conceplions mortes et de formules arbitraires plus ou moins ingénieuses, hardies, étendues, mais toujours sans réalité. Je reconnais de mon côté combien l’ardeur des élèves a été utile au maître bien jeune encore, et j’aime a consigner ici l’expression de mes regrets pour cette époque si tranquille et si studieuse de ma vie.
Chaque année, vers Pâques, le conseil royal de l’instruction publi(|uc envoyait (pielques - uns de ses membres pour examiner les études des différentes années del’bcole normale. Les examens de la conférence de philosophie de troisième année étaient toujours présidés par le chef de l’instruction publi(|ue, M. Royer- Collard, qui, comme philosophe et comme homme d'Etat, prenait un double intérêt à nos travaux, et ne dédaignait point d’amener ses plus illustres amis dans la salle modeste de nos conférences. Plus d’une lois notre humble enceinte a vu réunies autour de .M. Royer- (^ollard toutes les lumières du conseil de l’instruction publique, du conseil d Etat et de l’Institut, .MM. de Serre, Cuvier, Maine de Biran, de Cerando, .Ampère, et M. l'abbé Erayssinous, qui nous honorait aussi de ses objections et de ses conseils. Ces examens encourageaient puissamment le professeur et les élèves, et leur fournissaient des directions utiles.
.A la lin de l’année les meilleurs élèves présentaient pour le doctorat des thèses philosophiques empruntées