‹ Premiers lundisChapitre 11 sur 72 · NOUVELLES RUSSES, TRADUITES PAR M. LOUIS YIAROOT · texte numérisé non relu

NOUVELLES RUSSES, TRADUITES PAR M. LOUIS YIAROOT

Voilà bien des années que les traductions des écrivains et poeies étrangers, autrefois si fréquentes et si en vog ue, se sont ralenties. Le grand mouvement qui animait les littératures élra ngères durant les trente premières années du siècle^ et qui se fit si vivement sentir en France sous la Restauration, s'est graduellement calmé, comme tant de choses, et il ne présente plus à l'intérêt qu'une surface immense que sillonnent en tous sens des voiles empressées, mais où ne se signale de loin aucune escadre imposante, aucun pavillon bien glorieux. Il se peut faire qu'un puissant travail général s'accomplisse, et que le niveau des idées, des connaissances et de la civilisation elle-même monte partout insensiblement ; mais, en fait d'art, les maîtres les plus en renom ont disparu; s'il en survit quelques-

uns^ ils achèvent de vieillir, et ne sont point remplacés par des autorités équivalentes. Pour l'Angleterre, pour rAlIemagne, pour l'Italie, le fait est évident; l'Espagne essaie d'une sorte de renaissance et voudrait faire parler d'elle. Quant à la Russie, nous n'avons jamais eu le loisir (et c'est notre tort) d'en être très-informés, même lorsqu/elle possédait ses poètes Pouchkine et LermontofF. Aujourd'hui il s'agit d'un romancier, d'un conteur, dont le nom, fort en estime dans son pays, n'avait guère encore percé en France. Avant la traduction que publie M. Viardot, il est douteux qu'aucun Français eût jamais lu quelqu'une des productions originales de M. Gogol ; j'étais dans ce cas comme tout le monde; j'avais un avantage pour-' tant que je réclame, c'était d'avoir renc ontré autrefois, sur un bateau à vapeur, dans une traversée de Rome à Marseille, l'auteur en personne, et là j'avais puy â*après sa conversation forte, précise, et riche d'observations de mœurs prises sur le fait, saisir un avant-goût de ce que devaient contenir d'original et de réel ses œuvres elles-mômes. M. Gogol, en eifet, parait se rattacher avant tout à la fidélité des mœurs, à la reproduction du vrai, du naturel, soit dans le temps présent, soit dans un passé historique; le génie populaire le préoccupe, et, quelque part que son regard se porte, il se platt à le découvrir et à l'étudier ^. Je

1. C'est ainsi que M. Gogol me dit avoir trouvé à Rome un véritable poQte, on podte populaire, appelé Bellii qui écrit des sonnet!

craindrais de trop généraliser les caractères d'un talent que je n'ai pu juger que par échantillons ; M. Yiardot, dans le choix qu'il a fait, a dû songer surtout à la variété ; les cinq nouvelles qu'il nous offre ont chacune un caractère à part, et appartiennent à un genre différent ; ce qui peut être plus agréable pour le lecteur, mais ce qui ne laisse pas d'embarrasser le critique. J*ai entendu dire à des Russes spirituels qu'il y a dans M. Gogol quelque ch os e de M. Mérimée; ces sortes de comparaisons sont toujo urs assez hasardeuses et ne peuvent se donner que pour de lointains à peu près; ce qui est certain, c'est que M. Gogol s'inquiète moins d'idéaliser que d'observer, qu'il ne recule pas devant le côté rude et nu des choses, et qu'il ne fait nulle difficulté d'enfoncer le trait; il se souc ie avant tout de la nature, et il a dû beaucoup lire Shakspeare. Des nouvelles aujourd'hui publiées, etqueM.Yiardot a rendues avec un relief, avec un cachet de style qui porte en lui la garantie de sa propre fidélité, la plus considérable et la plus intéressante est la première intitulée : Tarass Boulba. C'est le nom d'un chef cosaque zaporogue, et, dans ce caractère sauvage, féroce, grandiose et par instants sublime, le romancier a voulu nous offrir un portrait de ce qu'étaient encore quelquesdans le langage transtéverin, mais des sonnets faisant suite et formantpoëme.U m'en parla à fond et de manière à me convaincre du talent original et supérieur de ceBelli, qui est resté si parfaitement inconnu à tous les voyageurs.

ans de ces chefs indépendants des bords du Dnieper durant la première moitié du-xvii* siècle, date approximatiTe à laquelle se rapportent les circonstances du récit: « C'était, dit-il, un de ces caractères qui ne pouvaient se développer qu'au xvi" siècle, dans un coin sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, Thomme se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines fumantes de sa demeure, en présence d'ennem is voisins et implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger, mais s'habituant à le regarder en face; quand enQn le génie pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière, et donna naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la société cosaque {kasatchesivo). Alors tous les abords des rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître leur nombre : « Qui le sait ? Chez nous, dans la steppe, à chaque bout de champ, un Cosaque. » Ce fut une explosion de la force russe que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du malheur. » ^ Tarass Boulba est un des chefs de polk ou des colonels de cette société cosaque qui offrait une organisation militaire très-simple, permanente, et dont M. Gogol nous

28 PREMIERS LUiNDIS.

fait toucher au doigt les ressorts. Placés entre les Tatars et les Tares qu'ils abhorrent comme païens, et les Polon ais presque aussi détestés d'eux à titre de catholiques, les Zaporogues^ fidèles à la pure religion grecque, apparaissent comme une tribu et une république de chevaliers grossiers et indomptables, en croisade perpétuelle^ campés dans leurs steppes, et prêts à se lever au moindre signal. Leur principal établissement, appelé la setch, ou quartier général de la tribu, avait d'ordinaire pour siège une lie du Dnieper. En été, pendant les travaux de la campagne, il restait peu de monde à la setch; mais l'hiver y ramenait une garde nombreuse; et c'est là qu'au premier danger, au premier cri d'appel, accouraient tous les chefs répandus dans les pays d'alentour; c'est là, comme dans un champ de mai, que se décidaient tumultuairement les grandes entreprises^ soit les courses de piraterie par mer sur les rivages de la mer Noire, soit les formidables invasions en Turquie et en Pologne. La nouvelle dont il s'agit débute d'une manière très-originale. Nous sommes au moment où les deux fils de Tarass Boulba, qui sont allés faire leurs études au séminaire de Kiew, selon l'usage, reviennent au logis paternel pleins de force, de santé, comme de jeunes grands Cosaques qui promettent beaucoup, mais affublés encore de leurs longues robes d'étudiants. La façon dont Tarass accueille ses fils, dont il les houspille et les raille, dont il force presque Tainé à faire, pour premier bon-

jour, le coup de poing avec lui, nous transporte aussitôt dans ce monde de sauvagerie et de rudesse; ia mère silencieuse, émue et navrée, qui ose jouir à peine du retour de ses fils, est touchée avec un sentiment profond et délicat : on assiste à la misérable condition de la femme en ces mœurs et en ces âges barbares. Il s'agit bien vite pour le vieux Tarass, tout fier des jeunes recrues qui lui arrivent, d'initier les deux écoliers émancipés à la vie cosaque, aux travaux guerriers, et, au sortir d'un festin copieux comme on en verra tant, il est décidé que lui-môme les conduira dès le lendemain vers la setch. Le voyage à travers les steppes, l'arrivée au quartier général, les groupes divers qui s'y dessinent, les provocations belliqueuses de Tarass Boulba qu'ennuie l'inaction et qui veut donner carrière à ses fils, la déposition du kochevoî ou chef supérieur qui ne se prête pas à la guerre, et l'élection d'un nouveau kochevoî plus docile, toutes ces scènes sont retracées avec un talent ferme et franc ; le discours du kochevoî nouvellement élu, lorsqu'il prend brusquement en main l'autorité et qu'il donne ses ordres absolus pour l'entrée en campagne, me parait, pour le piquant et la réalité, tel que M. Mérimée en pareil cas Taurait pu faire. On entre donc en Pologne^ brûlant, saccageant châteaux et abbayes : les deux fils de Tarass Boulba marchent partout en tête, et le cœur de leur père s'applaudit. Les caractères de ces deux

jeunes gens diffèrent : l'aîné, Ostap (pu Eustache),

Cosaque accompli, est calme, plein de sang-froid et de coup d'œil autant qu'intrépide dans le danger ; il annonce dès l'âge de vingt-deux ans les hautes qualités d'un chef futur. Le cadet, Andry, se montre plus brillant peut-être, mais plus inconsidéré aussi et plus faible jusque dans son héroïsme ; il a en lui du Polonais, et il n'est pas fait pour sa race. L'armée des Zaporogues, après avoir bien ravagé le pays, va mettre le siège devant la ville de Doubno. Peu habiles à l'attaque régulière des places, ils s'attachent à réduire celle-ci par la famine. Un épisode romanesque vient rompre le sanglant récit : Andry, étant encore au séminaire de Kiew, a eu occasion de voir une belle jeune fille, une Polonaise, la fille d'un vaïvode, il l'aime ; or, elle est dans la place avec son père; elle a reconnu Andry du haut du parapet, elle le lui fait dire. Andry est tendre; il ne peut résister à l'idée de celte céleste beauté qui se meurt en proie aux angoisses de la faim. Une nuit, il manque à son devoir de Cosaque, et s'introduit dans la place assiégée avec des vivres. Dès te moment il est perdu pour sa religion, pour sa race, pour son père. Le moment oîi le vieux Tarass apprend d'un Juif qu'Andry est dans la place et qu'il figure dans les rangs des seigneurs polonais, sa stupéfaclion à celte nouvelle, ses questions réitérées, loujours les mêmes, toujours empreintes d'une opiniâtre incrédulité, ce sont là des traits naturels, profonds, et tels qu'on est accoutumé à en admirer dans les scènes de

Shakspeare. Ainsi dans Macbeth, quand on annonce à Mâcduff le massacre de sa femme et de ses enfants, et qu'il répond : «Tous mes jolis enfants! — Avez- vous dit tous? — O vautour d'Enfer 1 tous! — Quoi I tous mes charmants petits et leur mère... » Le premier mouvement de Tarass rappelle celui-là. Toute la tendresse et Vespoir du vieux Cosaque se concentrent dès ce moment sur son noble fils Ostap. Le siège continue, mais avec des alternatives de succès et de revers. On apprend c[ue les Tatars, profilant du départ des guerriers zaporogues^ ont pillé la setch et emporté le trésor. L*armée des assiégeants se partage : une partie, sous la conduite du kochevoî, s'en retourne au pays de l'est pour tirer vengeance des Tatars; une partie demeure devant la place, sous les ordres de Tarass Boulba lui-même, élu ataman pour la circonstance. Le vieux Tarass, resté avec une troupe affaiblie, se dispose à relever les courages* Ce moment qui suit la séparation est très-bien peint, et les couleurs qu'y a employées l'écrivain devenu poëte nous font entrer dans le génie de la race : a Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner doucement toutes les têtes. Mais il se taisait : il voulait leur donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons; et cependant il se préparait en silence à les éveiller tout à coup par le hourra du Cosaque, pour rallumer avec une nouvelle puissance le courage dans

leur ftme. C'est une qualité propre à la race ^lave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivières. Quand Torage éclate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivières ; mais, quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux. »

Ici commence une série de combats qui nous paraissent extrômementprolongés; nous sommes, malgré tout, trop peu Cosaques pour nous intéresser jusqu'au bout à tant d'épisodes successifs de cette Iliade zaporogue. On dirait que l'auteur a eu sous les yeux, dans cette partie de sa nouvelle, des chants populaires dont il a voulu faire usage ; le ton devient purement épique, et les comparaisons homériques abondent. Bref, la victoire demeure aux Polonais, et Tarass, grièvement blessé, ne reprend un peu de connaissance que durant la fuite en Ukraine, oîi l'emporte un de ses braves compagnons. Qu'est devenu Ostap ? C'est la première pensée de Tarass en revenant à lui. Son noble fils est resté prisonnier aux mains des vainqueurs. Dès ce moment, le père n'a plus qu'une idée, qu'un deuil fixe, opiniâtre, où luit un désir inextinguible : délivrer son Ostap, s'ilse peut, ou, sinon, le revoir du moins et puis le venger ; car aux mains de tels ennemis, s'il ne s'échappe, on sait trop quels tourments l'attendent. La douleur

du père, son indifférence aux bruyantes orgies de la setch qu'il entend à peine gronder autour de lui, ses courses solitaires à la chasse, où il oublie de décharger son arme et où il passe des heures assis près de la mer, sont décrites avec une énergique vérité. Enfin il prend un parti ; il va trouver, lui si altier, un vieux Juif auquel il a eu affaire plus d'une fois. Les Juifs en ces pays peuvent tout et viennent à bout de tout moyennant de l'or : Tarass en promet beaucoup, beaucoup au Juif Yankel, et celui-ci se charge de le conduire déguisé à Varsovie même, où Ostap et ses compagnons d'infortune sont gardés en prison pour être bientôt exécutés. Le voyage, l'arrivée dans le quartier juif, les tentatives pour pénétrer dans la prison, sont semés d'incidents qui, involontairement, font sourire à travers les transes. Bref, malgré tous les efforts, toutes les audaces, toutes les ruses de ses auxiliaires juifs, Tarass Boulba n'a pu arriver jusqu'à Ostap, et ce n'est que le jour marqué pour l'exécution même qu'il le voit du sein de la foule où il a voulu se placer comme spectateur. Il a le costume d'un seigneur allemand; le juif Yankel, son guide, se tient à quelques places de distance devant lui. La scène est admirablement posée, et l'auteur a su y trouver des accents d'un pathétique sublime.D'abord la foule est là comme toutes les foules, fanatique, curieuse, avide, légère ; mais tout d'un coup un grand mouvement se fait, et de toutes parts retentissent les cris : Les voilà, les voilà I Ce sont les Cosaques I

<c Ils marchaient la tête découverte, lears longneo tresses pendantes ; tous avaient laissé pousser leur barbe. Ils s'avançaient sans crainte et sans tristesse, avec une certaine tranquillité fière. Leurs vêtements, de drap précieux, s'étaient usés et flottaient autour d'eux en lambeaux ; ils ne regardaient ni ne saluaient le peuple. Le premier de tous marchait Ostap. ^

« Que sentit le vieux Tarass, lorsqu'il vit son Ostap? Que sepassa-t-il alors dans son cœur?... Il le contemplait du milieu de la foule sans perdre un seul de ses mouvements. Les Cosaques étaient déjà parvenus au lieu du supplice. Ostap s'arrêta. Â lui le premier appartenait , de vider cet amer calice. Il jeta un regapd sur les siens | leva une de ses mains au ciel, et dit à haute voix ; '

« — Fasse Dieu que tous les hérétiques qui sont ici I rassemblés n'entendent pas, les infidèles, de quelle manière est torturé un chrétien ! Qu aucun de nous ne prononce une parole I

u Gela dit, il s'§pprocha de l'échafaud.

— Bien, fils, bien! dit Boulba doucement; et il inclina vers la terre sa tête grise. »

C'est ici que le bourreau commence son œuvre de torture; l'auteur a le boii goût de nous en épargner les atroces détails successifs; il ne peut cependant tout nous supprimer, et c'est graduellement qu'il nous amène au cri final qui arrache une larme ; toute cette page est à citer :

« Ostap, nous dit-il, supportait les tourments et les

tortures avec un courage de géant. L'on n'entendait pas ua cri, pas une plainte, môme lorsque les bourreaux commencèrent à lui briser les os des pieds et des m lins, lorsque leur terrible broiement fut entendu au milieu de cette foule muette par les spectateurs les plus éloignés, lorsque les jeunes filles détournèrent les yeux avec effroi. Rien de pareil à un gémissement ne sortit de sa bouche ; son visage ne trahit pas la moindre éoiotion. Tarass se tenait dans la foule, la tête inclinée, et, levant de temps en temps les yeux avec fierté, il disait seulement d'un ton approbateur:

CI — Bien, tils, bienl...

a Mais, quand on Teut approché des dernières tortures et de la mort, sa force d'âme parut faiblir. Il tourna les regards autour de lui : Dieu I rien que des visages inconnus, étrangers! Si du moins quelqu'un de ses proches eût assisté à sa fin I II n'aurait pas voulu entendre les sanglots et la désolation d'une faible mère, ou les cris insensés d'une épouse, s'arrachant les cheveux et meurtrissant sa blanche poitrine ; mais il aurait voulu voir un homme ferme, qui le rafraîchit par une parole sensée et le consolât à sa dernière heure. Sa constance succomba, et il s'écria dans i abattement de son âme :

a — Père! oîi es-tu? entends- tu tout cela?

« — Oui, j'entends * !

1. On peur, remarquer, sans aucune idée de comp-iraison profane, que te cri n'est ici qu'un écho humain de cet autre cri qui résume

a Ce mot retentit au milieu du silence universel, et tout un million d'âmes frémirent à la fois. Une par> lie des gardes à cheval s'élancèrent pour examiner scrupuleusement les groupes du peuple. Yankel (le Juif) devint pâle comme un mort, et, lorsque les cavaliers se furent un peu éloignés de lui, il se retourna avec terreur pour regarder Boulba; mais Boulba n'était plus à son côté. Il avait disparu sans laisser de trace. »

Lé petit roman historique de Tarass Boulba se termine véritablement ici; le chapitre suivant n'est qu'une conclusion horrible et sanguinaire. La trace de Boulba se retrouve bientôt en effet : il est retourné parmi les siens; il les a soulevés sans peine au récit de ses douleurs, et cent mille Cosaques reparaissent en armes sur les frontières de l'Ukraine. La dévastation, le massacre, l'incendie, ne cessent plus, jusqu'à la mort du vieux Tarass qui s'obstine, à la tôte de son polk^ à ne point reconnaître le traité de paix offert par les Polonais, et accepté par le reste de sa tribu. Il continue, jusqu'à son dernier soupir, de brûler et de ravager : n Ce sont là, s'écriail-il, les messes funèbres d'OstapI »

On comprend mieux, après la lecture de cette nouvelle, les inimitiés profondes de religion et de nation

à jamais en lui toutes les agonies et toutes les passions, lorsque Jésus, expirant sur la croix, profère son Eli, Eli, lamma safjuch^ fn i\ c'est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné î

qui séparent, depuis des siècles, certaines branches de la famille slave. Le vieux Tarass se croit un bon chrétien à sa manière; il est fidèle à la religion grecque orthodoxe dont il considère les Polonais catholiques comme des apostats. Il y a là, derrière la Pologne catholique, un fanatisme héréditaira dont nous n'avons pas assez idée, et qui pourtant n'éclate que trop encore de nos jours par des scènes dignes du siècle de Tarass* Cette simple nouvelle de M. Gogol, en ne faisant que peindre un coin du passé, ouvre là-dessus des jours historiques qui expliquent jusqu'à un certain point le présent.

Les autres nouvelles du volume nous offrent moins d'intérêt que celle de Tarass Boulba ; elles montrent la variété du talent de M. Gogol, mais je regrette que, pour un premier recueil, on n'ait pas pu choisir une suite plus homogène et plus capable de fixer tout d'abord sur les caractères généraux de l'auteur : le critique se trouve un peu en peine devant cette diversité de sujets et d'applications. La petite histoire intitulée un Ménage d^autrefoiSy et qui peint la vie monotone et heureuse de deux époux dans la Petite-Russie, est pourtant d'un contraste heureux avec les scènes dures et sauvages de Boulba : rien de plus calme, de plus reposé, de plus uni; on ne se figure pas d'ordinaire que la Russie renferme de telles idylles à la Philémon et Baucis, de ces existences qui semblent réaliser Tidéal du home anglais et où le feeling respire dans toute sa

IIL u

âs t'RBMiËRs lundis;

douceur continue : Charles Lamb aurait pu écrire ce charmant et minutieux récit; mais vers la fin, lorsque le vieillard a perdu son inséparable compagne, lorsque le voyageur, qui l'a quitté cinq années auparavant, le revoit veuf, infirme, paralytique et presque tombé en enfance, lorsqu'à un certain moment du repas un mets favori de friandise rappelle au pauvre homme la défunte et le fait éclater en sanglots, Tauteur retrouve cette profondeur d'accent dont il a déjà fait preuve dans Boulba, et il y a là des pages que j'aimerais à ci* ter encore, s'il ne fallait se borner dans une analyse, et laisser au lecteur quelque chose à désirer. — Eq omme, le nom de M. Gogol va devoir à cette publication de M. Viardot d'être connu en France comme celui d'un homme d'un vrai talent, observateur sagace et inexorable de la nature humaine ^.

1. Ici s'arrôte^ à proprement parler, le recueil des Premiers Lundis, c'est-à-dire des articles de M. Sainte-Beuve, antérieurs aux Causeries du Lundi et aux Nouveaux Lundis, et qui n'avaient jamais été publiés en volume. Nous donnons maintenant la suite et le complément de ses œuvres encore éparses ou inédites en librairie.

4 férrier 18S4.

M. DE LATENA

iTUDB DB l'homme^

Les femmes, leur société, la connaissance des sentiments et des affections qui leur conviennent» leur genre de faiblesses, et môme leurs vertus, ont heureusement inspiré M. de Latena; il a sur ce sujet des remarques fines, spirituelles et souriantes. La bienveillance habituelle qui règne dans son observation générale de rhomme, et qui ne permet point à Tamertume de se glisser sous le fruit de son expérience, n'empêche pourtant pas qu'il ne dise des choses assez vives à ce sexe qu'il parait avoiri)ien connu :

cil n'est pas adroit de se montrer très-clairvoyant avec les femmes, à moins que ce ne soit pour deviner ce qui leur plaît. »

1. Nous reproduisons ici la suite et la fin de cet article que M. Sainte-Beuve n'a donné qu'en partie dans l'appendice du tome IX des Causeries du Lundis page 522.

«Il n'est pas rare de voir une femme/ miraculeusement échappée aux dangers de la jeunesse et de la beauté» perdre le fruit de ses sacrifices en se donnant dès qu'on cesse de Tattaquer. C'est une citadelle qui a courageusement repoussé les assauts, et que la famine force enfin de. se rendre. »

«Une femme nous semble un peu moins jolie quand nous avons entendu contester sa beauté. »

Je ne sais si l'auteur a raison de refuser aux femmes la faculté d'être amies entre elles; il ne la leur refuse du reste que dans leur première jeunesse et quand une autre sorte de passion plus vive est en jeu.

« Une amitié vraie et durable, ajoute-t-il, ne peut guère s'établir qu'entre deux femmes dont le cœur est calme et bon, dont les sentiments sont élevés, et dont l'esprit a du moins quelques côtés sérieux. Peut-être serait- elle plus sûre encore, si toutes deux avaient passé l'âge de plaire. »

En revanche, il croit fort à Tamitié d'un sexe à l'autre. Après madame de Lambert, après Droz et Meister, il a là-dessus des paroles d'une douce justesse :

« Entre un homme et une femme dont le cœur n'est plus accessible à l'amour, l'amitié prend une nuance particulière oii viennent se fondre les différences essentielles de leurs organisations. Une union de cette sorte ofïre une partie des charmes de Pamour, sans en avoir les agitations ni les incertitudes. L'amitié de deux hommes, si profonde et si vraie qu'elle soit, n'exclut

M. DE LATENA. 41

pas, dans un commerce habituel, des moments de froideur et de vide. Celle d'un homme et d'une femme ne cesse guère d'être attentive et empressée; le sexe y conserve une partie de son influence... »

La douceur de Tâge moins ardent, la vie égale et encore sensible d'une maturité apaisée est très-bien rendue par M. de Latena :

« Entre quarante et cinquante ans^ le soleil de îa vie commence à descendre vers l'horizon, et tous les objets récemment éclairés d'une lumière éclatante prennent des teintes obscurcies qui font présager la nuit. L'âme s'attriste, la pensée s'assombrit, et les souvenirs de la jeunesse ne se présentent plus que comme les images d'un bonheur perdu sans retour. C'est alors qu'on sent le prix d'une existence simple et dégagée de sensualités; c'est alors qu'on trouve, dans le calme d'un cœur pur et dans l'énergie d'un corps sain, la récompense de la modération et des sacrifices de la jeunesse ; c'est alors enfin qu'on reconnaît combien la morale serait bonne encore quand même elle n'aurait pas de sanction dans une autre vie. » — « Jeunesse sensuelle, dit-il aussi, vieillesse douloureuse. » — « Un vieillard sans dignité est comme une femme sans pudeur. »

Lorsqu'il en est particulièrement aux qualités et aux passions sociales, M. de Latena a de bonnes analyses et des définitions judicieuses. Sur les diverses impressions et les divers états de Tâme, tranquillité ^ calme ^ quiétude^ etc. ; sur les qualités qu'on est porté à confon-

dre, bonté^ bienveillance^ génirositê^ indulgence ^ etc.; sur les formes en usage dans la bonne compagnie, civilitéy urbanité^ politesse^ etc., il a des descriptions plus encore que des déûnitidns, et qui donnent à l'esprit une idée exacte, qui lui apprennent à distinguer des expressions presque synonymes. En peignant la haine^ l'ingratitude, la vengeance, il arrive même à une certaine énergie et concision. Cette partie de son ouvrage m'a rappelé d'anciens livres oubliés, ou connus seulement de ceux qui, dans leur bibliothèque et sur les rayons des moralistes, ne s'en tiennent pas à la première rangée : c'est ainsi qu'au xvu* siècle l'abbé de Bellegarde, par exemple, écrivait sur la Politesse ou sur le Ridicule; que l'abbé Goussault, conseiller au Parlement, écrivait son Portrait d'une femme honnête et celui d'un Honnête homme. L'ouvrage de M. de Latena, avec plus d'élévation, appartient à cette branche d'écrits estimables et qui laissent après eux un bon témoignage de l'art moyen d'une société. En terminant son livre, M* de Latena dit avec un sentie ment de respect pour le public et une circonspection qui n'est pas ordinaire de notre temps : c Tout, dans la (( vie, est un jeu de hasard, tout, excepté la vertu. Elle « seule procure un bénéfice certain. Je le crois ; et cece pendant, en publiant ce livre, avec un vif désir de « faire quelque bien, je songe aussi à l'approbation des « hommes : c'est contre elle que je joue mon repos. » Je voudrais, d'après le peu que j'ai indiqué ici, pou-

M. DE LATENA. 43

voir rassurer le digne auteur ; il a moins risqué qu'il ne croit^ Son livre lui vaudra l'estime affectueuse de tous ceux qui l'auront lu, et ne fera que redoubler chez ceux qui le connaissent les sentiments dus à des pensées justes et si bien mûries, couronnant une vie utile et un caractère aimable.

i.H janTtcr~1850,

Page 1