LE ROI JÉRÔME
{ue ce qu'y remarquait Napoléon lui-même, c'esti-dire l'amour qu'il avait inspiré à sa noble épouse^ et Aoivt elle lui donna des preuves par son dévouement absolu. Ce sont là des témoignages qui parlent assez. Vn caractère cependant bien fait pour frapper encore dans le prince Jérôme exilée était ce qu'on peut appeler le caractère napoléonien. Le prince était déchu ; il n'avait qu'un titre et un nom d'emprunt qui le masquait ; il n'avait plus de patrie fixe, et pourtant il ^NAÎt confiance. Il ne savait ni quand ni comment sa race serait rétablie, mais il savait que tôt ou tard elle aurait son jour, et que la France la rappellerait : il en avait comme la tranquille certitude.
La Providence a accompli ses vœux et comblé sa destinée en le rendant témoin des grandes choses qu'il attendait^ dont il était fier et auxquelles il a no- Uement assisté. Il les décorait par sa présence. On le sentait bien, et la France, qui s'était accoutumée à voir dans ce dernier frère de Napoléon un survivant permanent d'une autre époque, aimait à le savoir là toujours. Ses funérailles ont été un spectacle auguste et un deuil public ; elles resteront un souvenir national.
L'idée d'une Anthologie française, d'un choix à faire dans le champ si vaste de notre poésie, est heureuse. Ceux qui l'avaient eue jusqu'ici ne Tavaient que très-imparfaitement mise 1 exécution. Sans vouloir blâmer nos prédécesseurs, on doit dire à leur décharge que le moment d'un semblable recueil n'était pas venu: comment choisir dans les œuvres de nos anciens po6les, quand la plupart étaient ignorés, quand les textes n'étaient point mis en lumière, quand la langue du moyen âge ne se comprenait qu'à peine et qu'elle passait pour tout à fait grossière? L'histoire de notre poésie était contenue dans une vingtaine de vers de Boileau. On commençait à Villon comme au premier anneau de la chaîne; après Marot on traversait rapidement le XVI* siècle, comme si l'on avait marché sur des char-
1 . Cette Étude a paru en tète de la publication de M. Eugène Crépet, Les Poètes français, Recueil des chefS'd* œuvre de la Poésie française depuis les origines jusqu^à nos jours avec une notice lif^ téraire sur chaque poète.
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bons ardents, et l'oa atteigaait d'un bond au désiré Halherbe, comme aa sauveur qui dispensait de toute autre recherche : una. cecharcha par delà Malherbe^ c'était un péril..
Dans le présent recueil notre poésie reprend son cours naturel historique, trop souvent brisé ; car elle a eu sa perte du Bhôna ; elle. Ta eue, par malheur, plus d'une fois et sans jamais en sortir tout entière* Quatre époques importsmtes ibnt la maHôre et le sujet des quatre volume& que Lou; publie, et dans lesquels tous les genres de poésie sont représentés, excepté la poésie dramatique. Le moyen âge, dans tout son développement, jusqu'au xvi* siècle où il expire, remplit le premier volume ; le deuxième s'ouvre par Ronsard, lequel est véritablement le poète inaugucateur de la Renaissance classique, et celui qui consomma la rupture avec la tradition du moyen âge, en la remplaçant par la tradition savante. Malherbe ne vient qu'à son rang dans ce volume ; car, s'il opéra une réforme, ce fut Bmisard qui fit la révolution^ Boileau, le législateuB de la poésie fcaoiQ^ise régulière, préside à la seconde moitié du xvu* siècle et à tout le xvm*, qui essaye bien, il est vrai, de se révolter à diverses re*> prises contre lui : Boileau ouvre donc le troisième vo^» lume; mais le quatrième, qui appartient en entier aux modernes, présente à son frontispice le nom de LamartinC) de qui date, en effet, le renouvellement de notre muse moderne, son affranchissement éclatant.
et par qui la lyre française a pour la première fois trouvé des cordes nouvelles, inouïes, inaudùa prius,.n
Ces quatre divisions qui avaient, comme on voit, leur raison dans la nature des choses, ont dû être traitées un peu diversement. Le moyen âge, dans sa première partie, avec ses œuvres souvent anonymes ou au moins d'un caractère impersonnel, demandait à être exposé, à être analysé simplement, nettement, à être enseigné dans son fond même, au moment où Ton en présentait la fleur; et c'est ce qu'a fait tout d'abord la plume docte et sûre de M. Moland. Ses exposés précis, lumineux, sont plus que des notices; ce sont d'excellents chapitres d'une histoire littéraire qui est encore toute neuve. D'autres avec lui, M. Anatole de Montaiglon pour le xv* siècle, M. d'Héricault pour l'entrée du xvi^ et môme pour des branches et des séries antérieures, se sont partagé ce riche domaine et y ont porté leurs vues, leur courant d*études dès longtemps accumulées.
Il s'est créé depuis une douzaine d'années une jeune école d'érudits laborieux, appliqués, ardents, enthousiastes, qui se sont mis à fouiller, à défricher tous les cantons de notre ancienne littérature, à en creuser tous les replis, à rentrer jusque dans les portions les plus explorées et censées les plus connues, pour en extraire les moindres filons non encore exploités. Celle jeune école de travailleurs, plus épris de l'étude et de rhonneur que du profit, s'était groupée autour de l'es-
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timable éditeur M. Jaanet, dont la Bibliothèque elzévirienne restera comme un monument de cet effort de régénération littéraire érudite. Quelque chose du souffle de Tantique Pléiade avait passé sur eux tous. De même qu'alors chacun, selon le mot du vieil Etienne Pasqûier, avait sa maîtresse qu'il célébrait et magnifiait par ses vers, chacun ici avait son auteur qu'il épousait, qu'il poussait de son mieux et faisait valoir avec fetr^ avec science. C'était une ruche active oîiil n'y avait pas de reine, et où chaque abeille s'espaçait dans son rayon. Oh ! qu'il y ait eu dans l'ensemble de l'œuvre, et par suite môme de celte division à l'infini, bien des noms surfaits, des auteurs enflés et poussés trop haut, je le sais trop bien, et un critique qui est obligé, comme je Tai été souvent^ d'embrasser dans toute son étendue le cadre entier de notre littérature, sent plus vivement qu'un autre ces disproportions, qui choquent moins quand on prend chaque sujet isolément. Et toutefois, que de services rendus par ce concert et cette émulation de travaux, par cette mise en œuvre incessante, par ces résurrections imprévues! et comme, en fin de compte, toutes contradictions vidées, on se trouvait avoir plus ^agné, plus appris qu'on ne l'eût jamais fait en s'en tenant au procédé négatif, répulsif et commodément paresseux de l'ancienne école, dite l'école du goût ! — Non pas au moins que je veuille sacrifier une école à Tautre : mon désir et mon vœu serait de
les associer et de les combiner.
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J'ai parlé de ces jeunes travailleurs, qui pendant quelques années firent groupe, parce qu'on en retrouve un bon nombre ici. L'homme d'intelligence et de sympathie littéraire élevée, qui a conçu l'idée de cette Anthologie et qui en a dirigé l'exécution, a pensé qu'entre ces deux écueils, le trop d'unité ou Textrôme diversité, il y avait pour une œuvre de ce genre bien plus d'inconvénients d'un côté que de l'autre. On n'a donc pas craint, à mesure qu'on avançait dans' les siècles plus à découvert, d'assembler un nombre plus grand d'explorateurs et d'amateurs. On est allé, pour la récolte et la vendange, chercher les plus entendus et les mieux préparés sur chaque production du pays, sur chaque cru; on a demandé à chacun ce qu'on savait à l'avance de son goût, ce qu'il préférait, au risque de le voir un peu se délecter et abonder dans son propre sens. Ainsi s'est étendue indéfiniment la prairie des Muses; on n'a rien tiré au cordeau; quelques herbes folles ont pu, comme dans un champ naturel, se mêler agréablement aux fleurs. Ce n'est point ici dans le jardin régulier de Le Nôtre qu'on se promène, ce n'est pas non plus dans un jardin dit anglais; ne prenons point hors de chez nous nos images : c'est dans le jardin français de nos pères, dans le libre et riant enclos du Roman de la Bose, avec ses détours sinueux, ses doubles haies et ses labyrinthes.
Je ne puis, après tant de collaborateurs autorisés et curieux qui ont tout dit, qui ont dit plus et môme au-
Les poètes I^RANÇAtS. 447
Irement que je n'aurais su trouver pour mon compte sur chaque sujet en particulier, je ne puis faire ici qu'une chose : présenter une vue générale et, en me tenant au point de vue du goût, qui doit se combiner avec le point de vue historique et non s'y confondre, indiquer les belles saisons, les bons siècles, les vrai* ment heureux moments de cette poésie française qui a si souvent brisé avec son passé, qui s'est si peu souvenue d'elle-même, et à qui il était bon d'offrir une fois ses titres au complet, pour lui rendre tout son orgueil et son courage.
Dans un grand concours des poésies européennes, si on le suppose ouvert depuis le moyen âge, quel serait, quel aurait été le rang de la Poésie française, tant dédaignée de quelques-uns de nos voisins? Sans nous faire juges nous-mêmes dans notre propre cause, il nous semble que, rien qu'à y regarder simplement, il est plus d'un siècle, souverain pour elle, où elle aurait eu incontestablement le prix, où elle aurait, d'un consentement unanime, gagné la couronne ; et, lors même qu'elle est primée par de plus grandes et de plus hautes productions étrangères, elle a encore de quoi consoler et honorer sa défaite par bien des grâces qui sont à elle et à elle seule.
Le moyen âge, on le sait et on l'ose dire aujourd'hui, fut pour elle une grande époque ; je le répète après tant d'autres, mais avec une conviction d'autant plus profonde que j'y ai été amené avec lenteur et presque à
mon corps défendant. Chaque esprit a, poar ainsi dire, son climat natal ; le mien était plutôt celui des époques civilisées, cultivées, dans le sens classique et de la Renaissance. J'ai dû me forcer un peu pour remonter plus haut et m'enfoncer dans des régions d'apparence inculte et âpre. Je continue sans doute de faire mes réserves, et je demeure récalcitrant ou, si l'on veut, classique sur quelques points; mais en lisant certaines Chansons de geste, en étant obligé par profession de les étudier, de les analyser et de les démontrer à d'autres, comment n'en pas venir à en apprécier la matière, à en admirer le jet et la sève? La Chanson de Roland d'abord, si grandiose dans sa rudesse, si hé* roïque de souffle, si impériale et nationale, si admirablement fraternelle dans l'union des deux amis, si sincèrement magnanime par elle-même, et à laquelle il n'a manqué qu'un digne metteur en œuvre, un meilleur Turold ; le Roman de Raoul de Cambrai^ que je place à côté, non pour l'imagination, mais pour le cachet historique sévère, franchement féodal, et pour l'intérêt sérieux du sujet. Il s'agit de reffort qu'un jeune vassal et frère d'armes a à faire pour se détacher du seigneur envers qui il s'est lié, même quand ce seigneur est brutal, emporté, cruel, et qu'il veut mener son jeune vassal au pillage et à la guerre contre les^roches parents de celui-ci. Quel cours de droit féodal nous em apprendrait davantage sur la sainteté du lien de vassal t seigneur -lige? Avec qu' lie peine, par quels degrés
de déchirement douloureux le loyal jeune homme en Tient, dWense en offense, à se décider à rompre, jusqu'au duel final et vengeur auquel il est contraint I avec quel scrupule 1 et comme il est attentif à mettre jusqu'à la fin ses motifs d'excuse, ses raisons trop légitimes en pleine évidence, à avoir pour lui Topinion et le cri public de ses anciens et de ses pairs I Au milieu de la grossièreté des mœurs, nous comprenons par là Tune des délicatesses de Thonneur féodal; nous en sentons les nuances, et nous mesurons la force du nœud mieux que nous ne Taurions pu par toutes les définitions ; nous saisissons aussi des accents de nature profonde et d'humanité : ces hommes à la rude écorce et au cœur de chêne avaient des fibres tendres et savaient pleurer. Quel dommage, s'écrie-tron malgré soi au milieu de son hommage sincère, que la langue ici fasse défaut (j'en demande pardon à nos amis plus enthousiastes ou mieux édifiés)! Pourquoi faut-il que le texte, du moins, soit si sauvage, si mal digéré, et qu'un poëte définitif n'ait pas mis la dernière main à une si belle matière !
Il y a, entre autres, une mémorable scène, c'est quand Bernier, le loyal vassal, qui a retrouvé sa mère religieuse dans un couvent de ce même pays du Ver; mandois qu'on va ravager, est tout d'un coup surpris par l'incendie de l'abbaye, à laquelle Raoul, le fougueux baron, avait pourtant la veille accordé la paix ; lûais un incident survenu a retourné soudainement sa
190 PREMIERS LUMDISf
▼olonté aveugle et enflammé ta colère; il a commandé qu'on mit le feu, et il a été trop bien obéi s
Brûlent les cellules, s'effondrent les planchers i
Les Yins s'épandenti s'enfoncent les cellier» $ .
Les jambons brûlent et tombent les lardiers ;
Le sain-doux fait le grand feu redoubler \
Il (le feu) s'attache aux tours et au maltre-clochert
Force est bien aux couvertures de trébucher ;
Entre deux murs est si grand le brasier,
Que toutes cent (les nonnalns) brûlent écrasées |
Marcens y brûle, qui fut mère à Bernier,
Et Clamados, la fille au duc Renier. »
De pitié pleurent les hardis chevaliers.
Quand Bernier voit la chose si empirer,
Tel deuil en a qu'il pense perdre le sens:
Là on Teût vu saisir son écu *
L'épée nue, (il) est venu au moutier )
A travers l'huis vit la flamme rayonner.
De tant que peut un homme un dard lancer,
Pas un ne peut vers le feu approcher.
Bernier regarde tout près d'un pilier ;
Là vit sa mère étendue et couchée.
Sa tendre face étendue et couchée ;
Sur sa poitrine vit brûler son psautier.
Et il s'écrie avec désespoir : // est trop tardi die n'a plus besoin de secours :
Ah 1 douce mère, vous me baisâtes hier En mol avez très-mauvais héritier, Je ne vous puis secourir ni aider, etc.
Nous qui sommes dès l'enfance acooutuméa à ad' mirer les grands Incendies admirablement décrite, cet incendie de Troie et du palais de Priam qui se.réflé^ chit aux flancs de l'Ida, aux flots de la mer dô Sigée, Ifi qui est comme un fanal éclairant glorieusement
LBS POÈTES FRANÇAIS. 451
à nos yeux toutes les hauteurs de l'Âutiquité classique :
• • Jam Deiphobi dédit ampla ruinam,
Volcano superante, domus ; jam proximas ardot Ucalegon ; Sigea igni fréta latarelucent;
mettons-y du nôtre,, cette fois^ puisqu'il s'agit des nô' très; soyons humains et indulgents; laissons-nous toucher par cet affreux incendie d'une abbaye en Yermandois. Il est décrit comme l'a pu faire le trou* Yère de Laon : grâce pour nos jambons et nos lardiersl Mais si Ton se reporte au fond de la situation, que de pathétique, que de passions et d'émotions naturelles en présence, dans ce déchirant spectacle I Cette mère qui avait obtenu merci, la veille, et promesse de sauvegarde pour son abbaye; ce serment violé; ce double sacrilège commis par un féroce baron sur des nonnes innocentes; ce fils pieux enchaîné par l'honneur à son seigneur indigne ; approuvé, la veille encore, pour son effort de loyauté, par sa mère, et qui voit brûler cette mère qu'il vient seulement de retrouver, d'embrasser, — qui arrive trop tard pour la sauver, et qui, pour consommation dernière, voit son psautier brûler sur sa poitrine; image admirable et sainte! le livre de prières d'une mèrel Si un Dante français avait décrit cette scène en une cinquantaine de vers, simples, énergiques, frappés, elle serait dans toutes les mémoires, et chacun saurait ce vers touchant :
Sur sa poitrine yit brûler son psautier.
Prenons du moins ce tableau comme il est, pareil aux
4S2 PBEMIBRS LUNDIS.
tableaux des plus anciens maîtres en peinture : il y manque le dessin ; il y manque la couleur, la perspective ; il y manque tout ce que vous voudrez : — il n'y manque pas Vexpre$sion^ d'autant plus sensible qu'elle y est toute seule et plus naïve. Ce sont là des traits h retenir et à emporter avec nous de notre moyen âge épique.
La mort de Bègues ou Bégon, dans la Chanson des LoherainSf est une grande scène de cbevalerie première. Toute cette histoire suprême de Bégon, partant de son château, sur la marche de Gascogne, où lui, homme du Nord, il s'ennuie, et s' arrachant de sa belle et riante famille pour s'en aller mourir dans une forêt^ près de Yalenciennes, au pied d'un tremble, de la main d'un misérable archer, est d'une haute ûerlé et d'un effet des plus dramatiques. On a là un fort bel et fort distinct épisode de la vie féodale dans les premiers siècles : une scène de famille d'abord, dans le grand salon du château; un départ pour un lointain voyage, d'après un vague désir, sur une idée brute et simple de chasseur en quête d'un merveilleux exploit^ d'un monstrueux sanglier; — une chasse eo pleine forêt ; une grande et noble figure de gentilhomme, de franc homme, séparé de sa suite, debout sous un arbre^ le pied sur sa bête tuée, son cheval à ses côtés, ses chiens couchés devant lui, son cor d'ivoire au col, et là se défendant contre une bande de gens de rien enhardis par l'espoir du butin et d'une riche proie. Ce
noble Lorrain, à la haute taille, au visage balafré et resté beau> au geste dominant, à la parole courtoise, est bien un ancêtre des illustres Guises^ de celui qui à la veille d'ôtre massacré, répondait aux donneurs d'avis : « On n'oserait! » Il y a là un tableau à faire, il y a un tableau tout fait, et le vieux trouvère, cette fois, a été peintre.
Mais le poète n'est que passager. Le propre de ces vieux récits, en général, est de se dessiner comme de soi et de marcher indépendamment presque d'un guide, d'un ouvrier, d'un poète. Les poètes connus viendront dans l'âge suivant ; mais le plus souvent, au lieu de s'appliquer à de dignes et sévères sujets, ils s'amuseront alors à des inventions purement romanesques, aux romans dits d'aventures. Quand l'art ou la main-d^œuvre se perfectionne, on est déjà en décadence ou en déclin pour l'inspiration et le choix des sujets.
Lorsqu'aujourd'hui l'on repasse avec quelque attention sur ces anciens âges, sur cette verte époque première du xiii* siècle, oh la palme épique, si flétrie depuis et si morte, appartenait à la France, on se prend à regretter amèrement que cette sève vigoureuse ait été perdue, ait été comme non avenue, qu'elle n'ait eu en rien son effet et sa vertu de nutrition dans la végétation finale du grand arbre I Car tout cela (il but bien nous le dire) s^est perdu, s'est dissipé, s'est oublié, et il n'en est rien entré dans la forma lion dé«
flnitiTe, je ne dis pat de la langue, mais oertainement de la poésie française. Prenons les plus beaux rameaux de nôtre poésie classique depuis Malherbe ; rien, absolument rien n'y est passé, rien ne s'y reoonnatt de cette verte sève qui tenait aux racines mômes de la vieille France.
J'ai entendu regretter que lorsque cette poéaie française rajeunissante essaya, vers les années 1820-1830, de remonter par delà Malherbe, de regarder à son passé, de se rattacher aux ancêtres et de ressaisir un souffle de la Renaissance ou du moyen âge, nos poètes modernes aient négligé ces vieux monuments, et ne s'y soient pas directement Inspirés et ralliés, au lieu de se borner à des poètes du xvi* siècle, à Ronsard et à ses contemporains de ta Pléiade, et de s'arrêter ainsi à mi-chemin, — au quart du chemin.
Jamais on n'a pensé à s'inspirer de Ronsard et de ses contemporains poètes, mais seulement à leur em-* prunter quelques expressions heureuses, quelques couleurs neuves et fraîches, et des formes habiles de rhythme. Certes, si on les avait alors connues, il y au* rait eu mieux à faire avec ces Vieille» épopées^ Il en sort un souffle parfois puissant, il y court une source d'âpre fraîcheur, et aussi elles renferment bien des traits saillants de vérité pittoresque, pris sur nature, des beautés éparses, franches, et dont un grand poète s'attachant à peindre et à ressusciter le moyen âge et^l (ait son profit,
Par exemple, dans la Chanson de Roland^ ces chevaux si las, si recrus le soir d'une bataille, qu'ils mangent rherbe couchés par terre et étendus.
Dans Raoul de Cambrai^ au commenceoient et le matin d'une bataille^ ces barons qui chevauchent si serrés que, si l'on Jetait un gant sur les heaumes, il ne tomberait pas à terre d^une grande Ueue. « Sur les
croupes des destriers gris de fer reposent les têtes
de ceux qui suivent. • — Il faudrait voir dans Vlliade
(chant XVI, vers âi2 et suivants) la manière, également
admirable, dont Homère exprime la jointure serrée
des rangs des guerriers ; et, dans la course des chars
{Iliade^ xxni, 380), comment l'un des coureurs presse
&i fort son devancier, que les chevaux de l'un ont l'air
à tout moment de monter dans le* char de l'autre :
Cl Et le dos et les larges épaules d'Eumèle sont toutes
moites de l'haleine de ces coursiers, qui posent sur
lui leur tête en volant « » La môme réalité, rendue avec
une vérité expresse, a donné les mêmes images.
Et dans l'épisode de la mort de Bégon, ces limiers ûdèles qui s'acharnent éperdument au cadavre de leur maitrej léchant ses plaies, brayant, hurlant et menant grand deuil; ce qui fait dire aux assistants attendris : « Il faut que ce soit un bien gentil homme^ puisque ses chiens l'aimaient tant I »
Voilà de belles et sincères images, bien guerrières, bien féodales : il n'a manqué qu'un poète pour les re* cueillir et l^s eQCb4sser dans un fçrme tissu.
Et les traits moraux non plus ne manquent pas. Ainsi, dans, la bouche de Bégon, qui, tout fort et redouté qu'il est en Gascogne, ne s'y sent pas chez lui, cette belle réponse k ceux qui lui vantent et lui énumèrent ses richesses :
Le cœur d*an homme vaut tout Tor d'un pays.
Beau vers, belle pensée, qui a dû naître bien des fois au cœur d'un baron féodal isolé, gardien d'une marche, d'une frontière, investi d'un fief éloigné où il n'était pas avec des gens de sa race, où il se sentait dépaysé et sans racines; vers qui respire tout l'esprit de la féodalité, c'est-à-dire de la féalité au seigneur, du dévouement absolu, et qui exprime au vif la moralité cordiale de ces temps : c'est un vers dPor.
La matière épique y est donc, dans ces vieux po6mies, et très-abondante, à moitié brute, à moitié travaillée, mais des plus riches. On y marche sur de beaux endroits, sur des images de prix. Un poète moderne, amoureux du moyen âge, aurait pu les encadrer comme l'eût fait Walter Scott, comme Gœlhe Ta fait pour le Roman de Re^ nart. Au lieu de se créer un moyen âge de fantaisie et presque tout d'imagination, on aurait pu, par une érudition précise combinée avec une vue d'imagination ferme et nette, sauver, ressaisir, reproduire et remettre en circulation bien des beautés caractéristiques, sobres et mâles.
On Ta tenté depuis, mais trop tard. Il est à jamais & regretter que la connaissance précise de nos vieux
textes n'ait pas coïncidé avec le premier essor de notre poésie moderne refleurissante il y a trente-cinq ans. Car, je le répète, au lieu d'un moyen âge inventé, improvisé, et mi-parti de vision ou de syslèmei on aurait ea un fond solide et des éléments poétiques vrais. Mais Texcuse est dans les dates mômes : comment, de 1825 à 1830, les poètes, môme les plus doués de seconde vue, auraient-ils pu savoir et lire couramment ce que les érudits alors déchiffraient, épelaient à peine, et qui ne devait sortir que quelques années plus tard de la poassière des bibliothèques?
Le duel d'Olivier et de Roland dans l'ile du Rhône est un autre admirable épisode, qu'il faut détacher d'un poSme {Girard de Viane) où manque l'art comme dans presque tous les poèmes de ce temps. L'épisode était fait pour tenter l'un de nos puissants poètes romantiques, et, bien que tard, il y a eu rencontre sur ce point. On a vu là une autre espèce de duel en champ clos entre an glorieux moderne et l'ancien trouvère. C'est à ceux qui liront le Duel d Olivier et de Roland dans ce recueil, et qui compareront avec le Mariage de Roland dans la Légende des Siècles à prononcer et à donner la palme. M'est-il permis de dire que je crois qu'après examen attentif personne n'hésitera? Et M. Victor Hugo luimême, qui aime si sincèrement le moyen âge, et qui est habitué à être si souvent vainqueur dans l'arène lyrique, ne m'en voudra certainement pas si j'estime que, pour cette fois, sur le terrain d'une épopée limitée^
l'avantage reste da côté du vieux trouvère sans renom, Bertrand' de Bar-le-Duc, à qui échoit cet honneur insigne dans le concours ouvert à l'improviste après six cents ans. Quel astrologue lisant dans l'avenir aurait pu lui promettre une pareille chance?
C'était un si beau siècle et si fécond pour la poésie française que ce xm* siècle (car c'est en général au XIII' qu'il faut se reporter, sans fixer d'ailleurs de date trop précise) qu'à côté et au-dessous de cette vaste et forte végétation épique, il y eut là, dans un tout autre genre, une moisson naturelle et non moins ample qui se produisit spontanément; il y eut une branche, — que dis-je ? tout un verger riche et fertile, et qui ploie sous l'abondance des fruits, fruits de toute sorte, mais bien gaulois de sève et de saveur. Je veux parler des Fabliaux, qui ont eu assez longtemps le pas sur les grands poèmes primitifs dans la mémoire d'une postérité légère ; poésie légère aussi et à l'avenant, qui n'en est pas udc et qui est même le contraire de la poésie proprement dite, puisqu'elle est toute de bon sens, de gaieté, de moquerie, de gausserie, d'expérience pratique et de malice; poésie qui n'est plus dii tout celle des grands et des nobles, des fiers Garin et des Bégon ; où plus rien ne respire du génie des Francs d'Austrasie; de laquelle parlaient avec dédain les grands trouvères, les trouvères sérieux, et qui n'en était que plus populaire; tout à l'usage des vilains, des bourgeois,
des marobs^Q4$ et de9 écoliers,
LE$ POÈTES FRANÇAIS. itt9
Hais admirez le hasard des choses et leur ironie! tandis que les grands poômes chevaleresques et les Qobles sujets qu'ils traitaient se sont perdus avec la temps, ont été oubliés et n'ont laissé de souvenir que ce qu'il en fallait pour être parodiés^ tandis que la grande et hatitaine branche des Chansons de geste s'est desséchée et a péri, la branche plus humble des Fa-^ biiaux, et plus voisine de terre, n'a cessé de verdoyer^ de bourgeonner et de fleurir; ces vieux récits n'ont cessé de Tivre, de se réciter, de se transmettre, et les auteurs connus^ qui ont eu Thonneur de nous les conserver en les tariant à leur guise» n'ont fait le plus souvent qu'hériter des inconnus qui leur en ont fourni la matière et soufflé Tesprit* Un de nos malties^ l'a dit : « Ce qui était cliez nous au moyen âge comme rhérilage com* mun de tout un peuple, est devenu (en passant surtout chez les Italiens, che2 Boccace et ses continuateurs) la propriété de quelques noms restés célèbres. » Qu'importe? li n'y d pas eu interruption* La Fontaine em^ pruntait et reprenait ft Boccace c^e que Boccace, qui était fils d'une Parisienne, avait emprunté à nos vieux conteurs. Le conte, après avoir fait le voyage d'Italie, repassait en France et n'en paraissait que meilleur; la circulation ne cessait pas. Et, môme sans sortir de chez nous, du moyen âge à ce temps^ci, de Rutebeuf à Béîanger, par Villon, Rabelais, Marguerite de Navarre,
). M, ^, Victor 1-e OwCf
BonaTenture Des Périers, etc., la yeine est visible et
continue; la race gauloise est demeurée en ce sens fidèle à elle-même, — plus fidèle dans ces choses de la malice et du rire que dans la poésie élevée et généreuse.
Que si du xiii* siècle nous passons à l'Âge saivant, nous trouvons un déclin notable dans la poésie. L'avénement et le succès disproportionné du Roman de la RoêCy quelque indulgence et quelque estime qu'on ait pour certains détails énergiques ou gracieux de cette œuvre bizarre, marquent une déviation, une fausse route, malheureusement décisive, dans le courant de rimagination poétique. L'ingénieux et le concerté remplacent la verve naturelle et brisent la bonne veine en des milliers de petits canaux artificiels et de compartiments scolastiques. Mais au xiv* siècle on a, pour se consoler de ce faux triomphe allégorique, une autre allégorie bien supérieure, la vraie satire transparente, emblématique à peine et toute parlante, sous le couvert du Roman de Renart^ dont les meilleures branches et les plus légères remontent au xiii*" siècle, mais dont l'entier accomplissement et le couronnement hardi appartiennent au siècle suivant. Il semble que dans le Renart on pourrait distinguer ce qui est d'avant et d'après Philippe-le-Bel. C'est pourtant au xiu« siècle seulement, ce siècle de génie, de véritable et universelle invention, lu'il convient, ne l'oublions pas, de rapporter les plus jolies branches et rapsodies de. cette
libre épopée satirique, celles qui ont encore naïveté et ^râce dans l'ironie, une sorte de candeur, et en qui ne percent pas trop outrageusement Tallégorie et la satire iout intentionnelle qui sera l'esprit du Renart final. Bar le caractère du Renart finissant, comme celui du Roman de la Rose à sa conclusion^ est le cynisme et l'impudeur. Tout est robuste au moyen âge; la corruption elle-même y est plus épaisse qu'ailleurs.
Quoi qu'il en soit de ces meilleures veines entremêlées et persistantes, et de quelques honorables exceptions qui relardent sur le siècle, telles que la Chronique rimée de Du Guesclin et le Combat des Trente^ ce fragment épique du plus rude et du plus grand caractère, ce poëme d'honneur qui nous rappelle le ton de la Chanson de Roland, la décadence durant tout le XIV*» siècle se continue et, qui pis est, elle s'ignore, elle s'applaudit, elle foisonne et se diversifie à plaisir en toute sorte de subtilités et de fausses gentillesses. L'imagination poétique française est prise désormais et enchevêtrée dans le réseau d*une logique étroite et pédantesque. De menus genres, d'un agrément fragile et bien vite épuisé, ne font qu'éparpiller la méthode et le goût compassé du Roman de la Rose; et un génie individuel, passionné ou tendre, ne vient pas y porter le correctif, y mettre son cachet à part, et les relever ou te consacrer. — Je prends Froissart :.il semble que ce ne soit pas au sujet de Froissart qu'on doive exprimer ^û regret ; il avait en effet sa vocation expresse de chro-
niqueur pittoresque, et il Ta menreilleusement remptie Cependant je n'ai pu lire Froissart poOte sans éprouvei I un regret, qui aura tout lieu de se renouveler quaué V j'en serai un peu après à Alain Chartîery ou môme i Charles d'Orléans dans le V9* siècle : c'est que, d( môme que dans le genre épique, narratif^ sévère, loyal, enflammé, nous n'avons pas eu notre Homère; — de même que, pour le genre satirique sérieux, amer^ élevéj traversé de sublimes tendresses, nous n'avons pas eu uni Dante, unpoôte qui correspondit à Dante pour le génîej et qui gravât pour l'immortalité; — de môme, dans lei genre tendre, amoureux, dans la poésie courte, légère, élégiaque, nous n'avons pas en un Passionné délicat et accompli, qui ait produit, dans l'esprit de cette fin ornée et perlée du moyen âge, de ces immortelles chansons et ballades, telles que celles de Pétrarque. Les mignardises de Froissart n'y répondent pas ; il a la mélancolie joyeuse et flamande. Mais, encore une fois, il faut prendre les dédommagements où on les trouve: la poésie de Froissart est dans sa chronique, daas le pittoresque qu'il y a déployé et oh il excelle. Combien de fois en France la plus grande poésici à une époque donnée, a-t-elle ainsi passé avec armes et bagages, et à la rime près, du côté de la prose I
Ëuslache Morel, dit Deschamps, mort après 1403, à plus de 00 ans, et qui fleurissait dans la seconde moitié du xiv® siècle, poëte moral, didactique, gnomique, patriotique, est un de ceux qu'on a essayé de
faire taioir dans ces derniers temps. On a vu en lui « le type, le représentant de la poésie bourgeoise et nationale au xiv® sièdei comme Rulebeuf était le type du poète populaire et vagabond, du jongleur de talent an xm"". » On lui a prêté un peu plus de physionomie qu'il n'en a eu peut-être, selon le spirituel et périlleux conseil de M. Macaulay, qui est fort suivi aujourd'hui : i Les meilleurs portraits» a dit ce grand peintre historiquoi sont peut-être ceux dans lesquels il y a un léger mélange de charge... Quelque chose est perdu pour Fezactitudei mais beaucoup est gagné pour Veffet..» Les lignes moins importantes sont négligées, mais les grands traits caractéristiques s'impriment pour toujours dans Tesprit. » C'est ainsi qu'on raccommode après des siècles et qu'on refait bien des personnages* Au milieu de vers graves, moraux^ un peu ennuyeuxi il y a» je le sais» de fort jolies choses dans Ëustache Deschamps, notamment un Yirelai bien gai et bien chantant : Eustache Deschamps n'a pas toujours eu 90 ans en poésie. Pourtant, quand on l'a kaucoup lu ou feuilleté, il faut convenir qu'il fait désirer Villon.
Ce sont des orateurs et des moralistes plutôt que des poètes qu'Alain Ghartier et Christine de Pisan. L'esprit du règne de Charles Y, réagissant en littéraiure et en poésie , avait créé toute une école ayant son cachet à part de science, de prudence, d'enseigne- Mvki et de conseih Tous les auteurs qui se rattachent
à l'esprit du règne de Charles Y, soit pour le célébrer^ soit pour le regretter, sont des écrivains de sagesse el de restauration, des écrivains conservateurs. La vraii poésie n'a guère à faire avec eux.
Le XV* siècle n'est pas à mépriser à tous égards pour la poésie. Si l'inévitable décadence, si la vieillesse du moyen âge se poursuit, elle est parfois bienl ornée, et elle cache ses rides sous des fleurs. Comment ne prendrions-nous pas plaisir un moment au gracieux recueil de Charles d'Orléans, à ses vivacités de désir^ à ses regrets d'une mélancolie eïicore riante^ à ses plaintes doucement philosophiques? On noterait, sous cette forme gauloise de rondeau et dans plus d'un re* frain heureux, quelques-uns des mômes accents qui nous charment dans les odes épicuriennes d'Horace : charmant esprit que le sien, délicat, vif, naturel, léger, rendant avec fraîcheur toutes les impressions de jeunesse, de printemps, d'amour, de joie, — puis d'ennui, de déclin, d'hiver, de vieillesse! il mérite tous les éloges qu'on est accoutumé à lui donner depuis l'abbé Sallier, — moins celui de l'originalité. Il n'est que le plus gracieux et le plus parfait des menus trouvères de son temps, dans le goût à la mode.
Tout à côté, un autre prince poôte, le bon roi René, nous présente, dans l'exubérance et l'anachronisme déjà sensible de certains de ses goûts, une espèce de caricature amusante et toute débonnaire du moyen &ge Onissant. On le voit en rassembler avec passion et
manie les richesses et déjà les reliques, si bien qu'on pourrait ]e définir avec exactitude le premier en date des antiquaires. Pour mesurer toute l'étendue de la chute depuis le haut moyen âge jusqu'au dernier tiers duiY** siècle, on n'a qu'à se rappeler le point de départ, cette noble figure du Lohérain Bégon le balafré, debout, adossé à son arbre et le pied sur son sanglier tué, entouré de ses chiens^ défendant sa vie contre de misérables forestiers ; et, comme pendant, cet autre Lorrain manqué, le bon René, se promenant à Aix dans sa cheminée pour se réchauifer au soleil, — dans sa cheminée, c'est-à-Kiire sur un étroit parapet exposé au midi et abrité de tous les autres côtés {aprici senes). — Voilà le contraste, et il ne saurait être pi us frappant, en tre la force adulte et Tirile de ce puissant régime féodal et son extrême caducité et sénilité. Le roi René^ c'est le moyen âge traduit déjà en opéra-comique.
Pour avoir aiiaire à ce qui vit, il faut en revenir à Villon. — Villon était-il un novateur? innova-t-il dans la forme? créa-t-il un genre de poésie ? a-t-il eu l'idée d'une réaction littéraire, comme nous dirions aujourd'hui ? Ce qui est certain, c'est qu'il possédait un talent original; c'est qu'au milieu des polissonneries et des tours pendables où il se gaudissait et où il était maître, il avait Tétincelle sacrée. Quelques pièces de lui se liront toujours. Il a trouvé pour quelques-uns de ces regrets naturels qui reviennent sans cesse, sur la beauté évanouie, sur la fuite des ans, Texpression
166 PREMIERS LUNDtâ;
la meilleure et définitive, une expression yrale, ehaH mante, légère, et qui chante à jamais au cœur et I Toreille de celui qui l'a une fois entendue, n a del éclairs de mélancolie, — rien que des éclairs, n'exa* gérons pas. La critique de nos jours a trouvé à s'éve^ tuer sur Villon; en général, elle aime les aateurs à moitié obscurs, elle n'est pas fâchée d'avoirà pocher en eau trouble. Les critiques, s'ils n'y prennent garde, sont de plus en plus portés à admirer dans un auteur moins encore ce qui y est que ce qu'ils y mettent. Ne metions dans Villon rien de plus qu'il n'y a, et il y aura encore assez pour le maintenir à son rang. Trop loné et surtout loué à faux par Boileau, ce qui reste vrai, c'est que lorsque l'on remonte à la poésie du moyen âge (non pas lorsqu'on en descend en la prenant dès l'origine, mais lorsqu'on y remonte degré par degré), Villon est l'anneau le plus lointain auquel les modernes trocvent à se rattacher un peu commodément. L'abbé Sallier, au xvin* siècle, en découvrant Charles d'Orléans, en remettant en lumière les poésies de ce prince poëte, essaya de le substituer à Villon et de le porter au trône de la poésie du xv* siècle. Cette opinion avait fait du chemin depuis; mais je crois qu'elle ne résiste pas à l'examen et que Villon gardera son rang, qui est le premier.
Pour tenir tête à Villon, Charles d'Orléans a un premier défaut : il est trop clair, et il n'y a pas moyen de lui prêter plus qu'il n'a. Et puis (à parler sans épi-
LES t>OÉTES IfRANCAIS; «67
^amme) Charles d'Orléans nous offre en effets à traders son onde cristalline, les plus Jolis poissons à icailles d'argent, mais c'est dans un bassin ou dans un bocal, yillon est une source franche, épaisse, abondante, très-boueuse, mais poissonneuse et fertile.
On n'a pas eu, dans ce recueil, à s'occuper du théâ* tre et de la poésie dramatique, sans quoi c'eût été, au IV siècle, la branche de poésie à laquelle il eût fallu le plus emprunter. Le xv^ siècle est le triomphe du llyslère et de la Parce, et il y a des chefs-d'œuvre dans ce dernier genre. On veut faire, je le sais, de la farce de Patelin quelque chose de beaucoup plus ancien; mais c'est au xv* siècle que la représentation de Patelin a dû devenir fréquente et populaire. De Villon à Patelin il n'y a que la main, comme on dit; on sent qu'on a affaire h des poètes qui exploitent un môme fonds de friponnerie et de gaieté. Le Franc- Archer de Bagnolety une autre perle de ces petits ihé^lres, une parade très-spirituelle à un seul personnage, a été attribué à Yilloii.
Après Villon, la poésie française, engagée dans de fausses voies, reprend et poursuit son train de laborieuse décadence. Les formes compliquées de cette poésie mènent très-vite à une sorte de grimoire. Les savants critiques qui ont essayé de frayer un sentier 6t de tracer une voie dans la presse des détestables
rimeurs et rhétoriqueurs qui encombrent la fin du
^^' ûècie ont bien du mérite, et il ne faut pas moins
que leur autorité pour que je me sente la force de lei y suivre. Pour moi, je l'avoue, je m^ sauve de ce mau vais pas (fin du xv' siècle) dès que je le puis, et à Iravers ronces et broussailles, j'arrive tant bien que mal à Marot ; trop heureux d'atteindre enfin un lieu de repos et de plaisance oti je respire.
Ce serait être injuste cependant que de ne pas reconnaître dans le règne de Louis XII une saison propice de malice gauloise enhardie et de satire politique assez piquante. Tout en concevant le dédain qu'auront tout à l'heure les hommes de la Renaissance, et nourris des pures grâces d'Aristophane, pour cette poésie domestique de coin du feu et de cuisine, poésie de ménage et digne du voisinage des Halles, nous ne devons pas le partager. Gringoire notamment, aux beaux jours de sa jeunesse, parait avoir été un très-spirituel vaudevilliste/ et dans un temps où le genre était neuf et supposait plus d'invention qu'aujourd'hui.
En lisant les vers de Marot, on a pour la première fois, ce me semble, le sentiment bien vif et bien net qu'on est sorti des amphigouris de la vieille langue, si mal employée par les derniers rimeurs, qu'on est sorti des broussailles gauloises; nous sommes en France, ea terre et en langue françaises, et en plein esprit français, non plus rustique, non plus écolier, non plus bourgeois, mais de Cour et de bonne compagnie. La bonne compagnie est née avec Marot, François 1" et sa sœur Marguerite, avec la Renaissance ; il y aura en-
core bien à faire pour la perfectionner, mais elle existe et ne cessera plas. C'est bien de François P', de l'avénement du jeune roi Tainqueur à Marignan» que date cbez nous la vraie Renaissance, cette espèce d'aurore soudaine qui se leva sur les esprits et les intelligences, sur le goût public. Des nuages arrivèrent bien vite et s'amassèrent pour gâter la suite d'un si beau matin ; mais, à travers tout, il en parait de loin de beaux rayons encore^ et nulle part ce premier jet d'une lumière nelie et vive n'est plus sensible que dans les poésies de l'aimable Clément. Po6te d'esprit plutôt que de génie et de grand talent, mais tout plein de grÂce et de gentillesse, qui n'a point la passion, mais qui n'est pas dénué de sensibilité, il a des manières à lui de conter et de dire, il a le tour ; c'est déjà l'homme aimable, l'honnête homme obligé de plaire et d'amuser, et qui s'en acquitte d'un air dégagé, tout à fait galamment. Qu'on relise ses deux ou trois charmantes Ëpitres, il n'y a pas d'ode, d'épopée, de grands et sublimes vers qui puissent empêcher cela d'être agréable et joli, et de plaire à des Français. Aussi c'est un point lumineux, c'est un renouveau dans notre poésie que l'heure oîi parut Marot. Il y eut groupe, il y eut action et influence visible autour de lui, et il brille dans le cercle de la royale et indulgente Marguerite, au milieu d'émulés et de disciples qui lui ressemblent, les Bonaventure Des Périers, les Brodeau.
Ce qui manquait à Marot et à sa gentille école, c'est m. 1
170 ^REMIBfoS LUNDIS.
la force, la yigueur, la couleur, rélévation, la grande imagination. Le Roman de la Rose^ je YeA dit, avait jeté l'esprit français dans une route de traverse, où il était empoché depuis près de deux siècles. Cet esprit poétique s'était embarrassé, de gaieté de cœur et jusqu'à épuisement^ dans une forme artificielle, dans un labyrinthe de subtilités d'ob il avait toutes les peines du monde à se tirer, et d'ob il ne se tirait môme pas, s'il n'avait reçu un heurt violent et un vigoureux coup de coude venu d'ailleurs. Malgré l'épuration sensible qui' s'était faite dans la poésie française depuis Marot, et l'aisance aimable qu'il y avait introduite, on n'était point encore sorti de la fausse voie qui avait ramené notre langue à une sorte d'enfance, à une puérilité laborieuse. Pour reinettre les choses de l'esprit, dans notre idiome vulgaire, en digne et haute posture, il était besoin d'un sursaut, d'un assaut, d'un coup de main vaillant dont Marot et ses amis n'étaient pas capables, d'un coup de collier vigoureux ; car c'est ainsi que j'envisage, c'est par ces termes expressifs que j'aime à caractériser la Poétique de Du Bellay et de Ronsard, Poétique toute de circonstance, mais qui fut d'une extrême utilité. La littérature et la poésie française avait perdu la voie haute et directe du moyen âge ; elle avait donné à gauche dans un labyrinthe et un fouillis scolastique; il fallait une grande machine un peu artificielle pour la remettre dans une large voie classique régulière, pour la reporteriez masse dans une
Les poètes français. 17i
earrière pleine et ouverte^ qui pût avoir une bonne issue.
C'est à ce point de ?ue qu'il con?ient, pour être justei de considérer Tœuvre de Ronsard et de ses principaux amis. M. Guisot a tràs*bien dit, et au sujet môme de ce généreux poôte si méprisé pat Malherbe s « Les hommes qui font les RéTolutions sont toujours méprisés par ceux qui en profitent » Il fut trôs^aisé ensuite, à ceux qui rabattirent de l'effort premier de Ronsard, de faire fi de lui et de lui reprocher la yioleuce même de cet effort devenu^ après lui et grâce à lui, inutile.
Au lendemain de Marot et dans le court intervalle qui le sépare de Ronsard et de Du Bellay, une nouvelle décadence d'école (car les écoles se succèdent vite en France) se faisait déjà sentir. Il se tentait de rudes efforts incomplets, insuffisants, de la part de Maurice Sève, et dans la petite et docte école de Lyon, pour atteindre aux parties élevées de la poésie : on avait perdu les qualités premières sans acquérir, pour oela> les antres. Louise Labé ne triomphait de ces duretés de ses maîtres et modèles que par deux ou trois éclairs d'une admirable flamme.
Ronsard et Du Bellay firent donc ce qui était h faire» et virent où il fallait planter le drapeau. On peut» ehtre le programme tracé au début par Du Bellay et le ré* sultat final, entre ce qui a été promis et ce qui a été tenu, établir une balance très-inégale et se prévaloir de la différence ; il n'en est pas moins vrai que des
qualités essentielles et neuves furent conférées à la langue poétique; de beaux et charmants exemples furent donnés. Ce qui est le plus à priser de Ronsard et de Du Bellay, c'est surtout ce que j'appelle leur seconde manière. Du Bellay, dans son séjour à Rome, et déjà découragé, a fait d'excellentes et de savoureuses poésies; Ronsard déjà lassé, et sur une corde un peu détendue, a trouvé ses meilleurs accents ; il a corn*posé après 1555 mainte pièce qui échappe presque entièrement à tous les reproches que Ton continue de lui adresser et qu'il ne mérita qu'à ses débuts. Et même vieux et cassé avant l'âge, il ne cessa d'avoir, jusqu'au bout, de ces retours et de ses assauts de verve qu'il a rendus avec feu.
Le dernier mot sur Ronsard a été dit^ et par ceux mômes qui l'appréciaient encore d'assez près, a Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poGte, » a dit Balzac. — « Ce n'est qu'un maçon de poésie ; il n'en fut jamais architecte, u a dit Chapelain. — <x II n'avait pas tort, a dit Pénelon, de tenter quelque voie nouvelle pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poésie et pour dénouer notre versification naissante. » Son tort, ce fut de tenter trop de choses d'un seul coup : « on ne doit pas faire deux pas à la fois. » Mais, tout cela dit et accordé, que de beaux et bons endroits, quel riche fonds d'expressions et môme de pensées pour quiconque aime à se renouveler dans les vieilles lectu-*
Ms I Pellisson, qui s'était mis un jour à le relire, disait qu'il ne s'en était point repenti, a y ayant trouvé, ajoutait-il, une infinité de choses qui valent bien mieux, à mon avis, que la politesse stérile et rampante de ceux qui sont venus depuis. > Ronsard et ses amis ont droit en particulier à notre reconnaissance, à nous qui avons tenté une œuvre qui n'était pas sans quelque rapport avec la leur, et on ne dépassera pas d*un mot la stricte vérité lorsqu'on dira :
a En échouant manifestement sur bien des points, ils avaient réussi sur d'autres, beaucoup plus qu'on n'a daigné s'en souvenir et le reconnaître depuis. Traducteurs libres et imitateurs des Anciens (car ce fut leur principale fonction), ils n'ont pas été surpassés dans quelques parties de cette œuvre; ils avaient trempé la langue poétique, en avaient coloré la diction, en avaient assoupit la m*arche, relevé le ton et multiplié les développements. Il est à déplorer que ces qualités acquises et conquises par tant d'efforts n'aient pu se transmettre insensiblement par voie de tradition et d'hérédité, qu'il y ait eu bientôt après perte, interruption, ruine, et qu'il ait fallu bien plus tard, de nos jours, un autre effort et une exhumation tout artificielle pour les retrouver et y revenir en étendant la main par-dessus deux siècles. »
Cependant l'école de Ronsard avait fait son temps, avait suivi et accompli son cours ; elle avait eu trèsvite ses trois saisons, et après Des Portes, avec Bertaut
la
174 PRKMIBRS LUNDIS.
et Du Perron, elle finissait par s'aUangair* Des Portes a, en effet, du QuinauU pour la tendresse et la mollesse des accents ; il est à la fois le Racine et le Qiâiuialt de cette école si bAtive de ttonsard. Les gnerrea cÎYilea survenant avaient coupé encore une fois le train des choses et mis la tradition en défauts Une nouvelle inci* pulsion se faisait attendre, lorsque Malherbe parut. Je crois qu'un Malherbe était nécessairsi quoique Régnier 8*en soit trôs-bien passé ; Je crois qu'il était urgent qu'un nouveau chef d'école redonnât un coup d'archet dédsif, et marquât sévèrement la mesure* Il n'en est pas moins à regretter que l'élément négàtil^ répolsil du passé, soit entré pour une si grande part dans la disposition du réformateur. En France^ la procédé invariable de chaque école poétique h son début est da rompre net avec celle qui précède^ de réagir contre el de n'en pas vouloir hériter.
Régnier, au reste (et on ne l'en saurait louer), ftit aussi négatif de l'avenir que Malherbe l'était du paaeé. Neveu de Des Portes, il se croyait de son éoola et de celle de Ronsard i il était surtout de la famille da hk* bêlais, de Yillon et des bons vieux Oauloia, -^ de cette famille modifiée toutefois et fortifiée pai* la régime et la nourriture de Ronsard. Grâce à ces qualités corn* plexes et naturelles^ Régnier nous représente Tun dés moments, Me époqm de notre poésies Omettre Régnier ou ne le nommer qu'en courant, de aérait iiégligër une des formes les plus pleines et les plus essentielles dç
LES POÈTES FRANÇAIS. !7â
lotre langue poétique. De nos jours, la réaction anti* classique Ta porté très-haut; il a profité de tout ce que, ians un temps, on a prétendu retirer à Boileau et aus réguliers* S'étant mis en opposition déclarée avec Malherbe, et s'étant fait le défenseur des vieux poètes, il est devenu le premier nom auquel s'est rattaché voloBtier» le mouvement moderne quaùd on est allé re« cherclier ces vieux chefs par-dessus la tête de Mal* Yierbe^
Il ne faut rien s'etàgérer. Toutes les satires de Régnier sont bien loin d'ôtre égales en mérite, en intérêt. Il y a de la rondeur, de bons vers (oh ! des vers charmants), de bonnes tirades, une veine riche, une sève courante, mais aussi bien des solutions de continuité, bien des inégalités, bien des troubles de diction ; après quelque chose de neuf et de vif, il rentre tout à coup dans le lieu commun, dan^ la copie des Ancieds; il divague. Deux de ses satires, pour nous, se détachent entre toutes : l'une littéraire, l'autre morale ; la satire contre Malherbe et celle dé Macette. La satire toute littéraire à Tadresse de Malherbe est excellente, non en totalité^ mais dans toute sft partie critique. Sachons pourtant qu'en parlant si plaisamment de Malherbe et en traçaût le portrait du poëte^grammalrien auquel il oppose celui d*un libre et naïf génie, c'est-à-dire le sien propre, Régnier jugeait bien plus son adversaire d'après ses propos que sur ses écrits et ses œuvres inêmes, Malherbe avait très-peu publié du yiyajil 4ç
Régnier. Celui-ci n*a pas vécu assez pour connaître le vraiy le grand et royal Malherbe, pour assister à son entier développement et à son triomphe. Hélas! il faat tout dire : tandis que, Régnier mourait de débauche à moins de quarante ans, Malherbe, lui, ne cessait de grandir, de mûrir, de rajeunir jusqu'à Tâge de soixantedouze ans, alors que, terminant une de ses plus belles odes, il pouvait s'écrier dans un juste orgueil :
Je suis vaincu du Temps, je cède à ses outrages z Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner, en ses derniers ouvrages, Sa première vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore Non loin de mon berceau commencèrent leur cours ; Je les possédai jeune, et les possède encore A la fin de mes jours.
Voilà ce qui est à opposer au portait si séduisant, si chaud de verve, et si charmant de nonchaloir, que Régnier a tracé de lui-même. Pour nous, ne sacrifions ni Malherbe à Régnier, ni Régnier à Malherbe. Régnier, vis-à-vis de Malherbe, n'a rien perdu, mais il ne gagne pas tout. Ce sont deux théories, deux tempéraments en présence : d'une part, la théorie de la veine libre et du premier jet, du laisser-aller, de la verve pure et simple quand elle vient et comme elle vient (Régnier ou Alfred de Musset); et d'autre part, celle de la verve contenue, élaborée, resserrée et fortiûée par l'art (Malherbe ou André Ghénier), Selon Malherbe, il ne
suffit pas de cueillir à pleines mains et de ramasser dans un pré de belles fleurs, il faut savoir encore les tresser.
Mais dans la satire de Macette^ contre la DéTOte hypocrite, Régnier a fait un chef-d'œuvre. Cette pièce, admirable d*un bout à l'autre, prouve tout ce qu'avec du travail et une conduite meilleure de son talent il aurait pu être, et le rang qu'il pouvait tenir entre les plus mâ^s génies. Tout coup porte ; ce sont à tout moment des vers nés proverbes, et qui, s'ils ne l'étaient déjà, le sont aussitôt devenus; le texte en est semé. Il y coule une verve ardente, généreuse, une verve sans fin. Le poète a atteint la plénitude de son style. C'çst tout à fait le ton de Molière avec plus de pureté, et sans rien de ces étrangetés qui nous déroutent ailleurs chez Régnier et nous font perdre la trace. C'est son Tartufe y à lui, et son École des Femmes à la fois. On a par là l'idée de tout ce que Régnier aurait pu faire. C'est le meilleur exemple de cette poésie de pure race, franche du collier, gauloise de suc et de sève, qui s'est trop perdue. Rien n'est plus propre à nous faire comprendre ce qu'aurait été la poésie française, si elle avait su échapper au trop de politesse du xvii^ siècle, et si, avant de tant chercher à se clarifier au risque de s^affaiblir, elle avait pu arriver, dans un tel génie, ou dans des génies tournés vers d'autres genres, à son entière maturité.
Régnier, pas plus que d'autres génies nés gaulois,
n'était incapable de tendrease, bien qu'il n'y ail pai abondé babitoellement ; mais, comme Villon, il a en des accents rares et sentis, ses éclairs de mélancoUa d'autant plus à remarquer 6t plus touchants: ainsi dans ces Stances qui ont poar refrain ce vers plainiif re-* tourné et modulé sur tous les tons s
Hélas I répondez mo), qa'est-elle deyennet
C'est singulier à dire d'un posre aussi libertin que l'était Régnier; mais dani l'accent ému et pénétré de ces Stances^ il y a dé l'Orphée qui a perdu aoti Eurydice.
Je m'arrête, n'ayant roulit que lonér Régnier de ses fiertés de style, de ses aimables nonchalances^ de tous ses dons heureux, sans fuire de son éloge une injure à Malherbe. Regrettons ces séparations de beaux génies, ne les aggravons pas I Goncilions^les du moins daiif notre critique ourerte, équitable, nous gardant de les , imiter dans leur mutuelle injusticci et de rendre, ft notre tour, la pareille au rigoureui Malherbe pour s'être donné le tort de febnter une telle poésie et de s'aliéner un tel eompèret
Ce regret exprimé, nous n'avons plus qu'à suivre: Malherbe et ses disciples immédiats, Racan, Maynard, tous deux élevés dans la crainte du maître, et par lui initiés à tout leur talent, forment un groupe bien complet en soi, et introduisent un bien beau moment, le plus classique dans le passé, pour notre poésie ly-
Les poètes français. 179
(qae. Quelques-unes de leurs odes, en très-petit
ombre, il est vrai, mais exquises en qualité, nous
tiFrent réunies toutes les conditions de la muse lyrique
Dodêrêe, harmonie, douceur, élégance, maturité, la
)erfection enfin.
Cm deux nyw^ d'Horace, héritiers de m lyve,
a dit L.a Fontaine^ parlant de Malherbe et de Racan ; il l'aurait pu dire également de Maynard, à moins qu'on n'aime mieux croire que Maynard a eu cet insigne bonheur de faire une ode et quelques stances plus fortes que son talent.
Il n'y a que des instants dans la poésie . Le bel esprit et le faux goût des salons régnants avaient dès longtemps corrompu cette veine unique et si heureuse, quand le règne de Louis XIY s'inaugura. D'autres genres pilus amples, plus majestueux, plus sévères, occupèrent la scène et éclipsèrent cette poésie qui va s'inspirer plus librement à l'écart, au gré de la fantaisie et du rêve. Ce n'est point en présence des grands monuments de l'art qu'on s'amuse à se baisser pour cueillir des fleurs. Ceux pourtant à qui la grâce est surtout chère et parait plus belle encore que la beauté^ ne sauraient se plaindre du trop de grandeur et de pompe de ce règne auguste, quand ils ont La Fontaine pour faire toute la semaine, s'ils le veulent, l'école buissonnière, et Racine pour maître de chant, aux jours solennels, avec les chœurs à^Esther et à!Athalie%
Après Louis XIY les monuments cessent; nous re^ commençons à errer et à butiner. — La polémique qui s'est éleyée, il y a plus de trente ans, au sujet de Jeao- Baptiste Rousseau, de celui que des classiques de seconde main s'obstinaient à nommer k grand Lyrique^ est dès longtemps épuisée; il est facile aujourd'hui d'être juste et de ne lui dénier^iucun de ses mérites. Il était assurément un bon, un habile ouvrier lyrique; il a de belles strophes^ des parties d'éclat et d'harmo* nie, il a du talent; mais tout cela sonne creux et sent le plaqué. Par je ne sais quel secret défaut de Tima* gination ou du cœur, il nous laisse froids, même là où il a le mieux réussi. 11 a parfois le labeur heureux; mais il ne charme pas, il ne ravit jamais. Il est des poôtes dont la personne achève les œuvres inégales et incomplètes; la personne de Rousseau réfutait et contrariait plutôt les siennes en ce qu'elles ont de noble et d'élevé. Triste, ingrat, jaloux, môme vénéneux, on ne trouvait rien en lui qui répondit à l'enthousiasme factice dont il animait quelques-unes de ses élucubrations lyriques. Villon, Afarot, Ronsard, Malherbe, ont tous eu une grande action personnelle, et dans le sens de leur poésie; Rousseau n'en a eu aucune, et, sans son exil, il l'aurait eue plutôt en sens inverse.
C'était le contraire pour Voltaire, le seul vrai, le seul grand poôte du xviii*^ siècle. Son imagination est toujours présente. Chez Voltaire, les œuvres font défaut souvent ; mais tant que la personne est là, là aussi est
le poète. Il l'est dans tout ce qui vieat de source et qui sort inyolontairement de sa plume, pièces légô res, satires, boutades, débuts de chants, vers saillants nés proverbes, qui lui échappent en tout sujet, et qui courent le monde. Il Test, poète, dans la conversation, par le jet pétillant de Tesprit, par Tétincelle perpétuelle, par le tour vif et charmant qu'il donne à toute chose. Mais quand il n'est pas soutenu par ce jet immédiat, dès qu'il compose, il faiblit ; le style fait défaut ; dans l'épopée et dans la tragédie, il s'est contenté de ce qui suffisait à son temps, c'est-à-dire à la moins poétique des époques.
Ce xYiii"^ siècle, si spirituel en ei&t, et malgré une ou deux rares exceptions, pèche tout à fait par le style en poësie : en général, il ne s'en doute pas. Un petit exemple, entre beaucoup d'autres, m'a frappé et me servira à rendre ma pensée. La jolie épigramme ou élégie de Glaudien, le Vieillard à Vérone^ a été imitée par quatre poètes, à quatre moments de la langue : par Melliade Saint-Gelais, par Ronsard, par Racan, et enQii par le chevalier de Boufflers. Examinez et comparez; vous avez tout un concours. Chez Mellin de Saiûl-Gelais, c'est à la fois délayé et rude; il n'y a guère qu'un ou deux bons vers; le traducteur ne lutte pas d'expression, il n'essaye pas ; sa langue n'est pas faite, son instrument n'est pas sûr ; l'art est absent ; il ne fait, en quelque sorte, que dégrow'r son Ancien, Chez Ronsard, on sent du mieux; il suit son texte de iii. 1 i
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plus près, il serait de force à laUer, et il Ta fait ayao tagèusement aillean; mais cette fois, tout considéré il n'a que médiocrement rémsi. Celai qui réassit, c'ea Racan, qui dévek^pe etd^oie Téidgramme ancienne et en fait tout un tableau éteadn, éqcrâlent ou supé rieur, avec une touche aisée d'originalité et cosnine un large teinte de soleil couchant répandue sur l'ensemble Que si, après cela, on passe à Boufflers, à cet abbé chevalier, qui était en eon temps on auteur de vers i la mode, comme Mellin de Saint-Geliùs Tétait dans 1( «ien, on croit revenir en arrière, ou plutôt on se sen déjà en décadence. Lisez, si vous êtes curieux. Voie le début:
Heureux qui dans son champ, demeurant à l'écart. Sans craintSi sans désirs^ sans éclat, sans envie, Dans l'uni formifé passa tonte sa vie, £t que le môme taU vit enfant et vieillard.
Jadis il a bondi sur ce m&me rivage,
Où son corps épuisé se repose anjourd'hai ;
Il folâtrait dans son Jeune âge Sur ce même b&ton qui devient son appui...
Est-ce assee prosaïque et sec? Est-ce assez inexact d€ ton? Les expressions ne correspondent pas entre elles; l'analogie est violée; on ne folâtre pas sur un bâton: il faudrait chevauchait, cmakadait. A Mellin de Saint- Gelais, il semble qu'il n'y avait pas encore de style poétique d'un tissu ferme et suivi; et, à BoufOers, it jsemble qu'il n'y en a plus. — Je sais qu à côté de
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toufflers on m'opposera le gracieux, l'élégant Parny, fépaté racinien en saateiBfps dans Tél^ie amoureose ; nais, de ma remar q[ue, l^essentiel et le principal restent rrais.
Au xYni* siècle, il nV a de io\A h fût po6te que Y claire dans la poésie raillease et légère^ et ensuite àndré CSfeénier dans la poésie sériense et renouvelée.
Il serait trop aisé de louer les modernes devant lea modernes, et je n'en ferai rien. On aura d'ailleurs, dans ce recueil, assez de preuves de la richesse de la lernière Flore française ; les plus grands noms, les plus Dounus, ont été ceux qu'on a le moins mis à contribution ; c'est dans les autres, chez les seconds (poetœ minores)^ qu'on a le plus abondamment puisé. Rien ne montre mieux à quel point le mouvement poétique du Mx^ siècle a été général, spontané, fécond ; toutes natures, aussitôt averties, ont donné ce qui était en elles. Quelques-uns des critiques qui ont travaillé au choix, eV qui en ont pris Toccasion de juger, sont poëtes euxmêmes : on a ainsi une image des théories et des œuvres à la fois. On a cru pouvoir laisser chacun aller assez iîi>rement à sa sympathie, à sa prédilection : en telle matière un peu de fantaisie ne messied pas. L'amour de la poésie et de tout ce qui a la flamme, la baine du prosaïsme et de tout ce qui est commun, ont ïiaru le meilleur des liens et donner au livre une suffisante unité. Voilà donc la récolte faite ; les greniers sont pleins, les vergers sont dépouillés; glaneurs et
moissonneurs sont assis à regarder, comme sar la fii d'une journée de labeur. Jouissons tous ensemble de h saison passée, mais que ce soit encore pour en tirei bon conseil, et en vue de la saison à venir.
Poésie du xix* siècle qui fus l'espérance et Torguei de notre jeunesse, qui fus notre plus chère ambition aux heures brillantes, qui depuis as fait bien souTea( notre soin, notre sollicitude, notre tristesse même et notre mécompte, nous n'avons pas en définitive à rougir de toi ! Ce ne sont pas seulement les plus grands qui ont excellé' dans quelques-unes de tes parties les plus hautes et les plus heureusement renouvelées, ce sont des poètes moindres, mais poètes encore par le cœur, par la fantaisie, par l'art, par une Tocation sincère I Que de fleurs on verra ici, moissonnées ou glanées dans ce riche domaine de récente et dernière culture, et par la main de ceux môme qui en ont quelquefois fait naître ! Mais le danger, depuis quelques années, est celui-ci : les maîtres ont fait des disciples, ne nous en plaignons pas, mais les disciples sont nés trop au hasard. Tous ont voulu toute chose; nul n'a douté de rien. Il en est résulté que les novices et les inexperts se mettant à l'œuvre sans se douter de la difficulté de l'art, toutes les manières ont été imitées presque à la fois et bien souvent confondues. Les distinctions délicates, mais essentielles, qui séparent les genres, qui limitent et déterminent les styles, ont été méconnues et mêlées. Les fils les plus divers ont été
brouillés dans une même trame. Le prosaïque, avec son amalgame, est ainsi rentré dans la poésie. Ce style poétique si éclatant^ si savant naguère, si ferme aux bons endroits sous la main des jeunes maîtres^ s'est trouvé compromis de nouveau et remis en question, au moment même où il venait d'être reformé et recréé. La tradition, même si courte^ a déjà fait défaut. J'ai souvent regretté qu'une Poétique large et moderne, tenant compte de tout dans le passé, ne définissant que ce qui est possible et laissant le reste au génie, ne fût pas venue à temps consacrer quelques préceptes, poser quelques interdictions, rappeler les vrais et immortels exemples. Et ce qui vaudrait mieux que toutes les Poétiques, ce serait un exemple nouveau et vivant. La Nature seule peut créer le génie : à celui qui doit venir et en qui nous avons espérance, nous dirions : « Il n'y a plus de théories factices, de défenses étroites et convenues; le champ entier de la langue et delà poésie est ouvert devant vous, depuis l'âpre simplicité des premiers trouvères jusqu'à l'habile hardiesse des plus modernes, depuis la Chanson de Roland iusqu'à Musset :* langue de Villon, langue de Ronsard, langue de Régnier, langue de Voltaire, quand il est en ^erve, langue de Ch^nier (je ne parle pas des vivants), ^out cela est votre bien, votre instrument; le clavier est immense. Couleur, vérité, expression^ elle estpartout où vous la voudrez prendre. Votre palette est la plus riche, la plus diverse, la plus variée; vous n'avez qu'à
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puiser aa gré de ¥08 inspirations, suivant i^otre habileté et votre audace; mats vous ne confondrez rien^ vous unirez tout ; vous fondrez tout à la flamme de votre génie ; vous remettrez cbaqne chose à son point dans la trame du bel art, 6 grand po§te qm naîtrez f »
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