III
exemple, — de ne point le donner notamment ea ce qui est des travaux publics, pour lesquels on n*observe pas les jours de repos, dimanches et fêtes. Il continua en ces termes (et ici je ne fais que donner l'eictrait môme du Moniteur) :
fc Le bon exemple ne serait peat-6tre pas suivi , hélas I mais au moins vous n'auriez pas le reproche â. vous faire d'avoir favorisé ce courant de matérialisme^ d'athéisme, qui emporte les masses et leur inspire une profonde indifférence pour les lois religieuses les plus sages et les plus saintes. Un autre reproche que j^ai à faire, ce sont certaines noanoatioiisMattdaleuses. ie regrette que M. Roulasd ne Boit pas présent, car c'est lui qui...
(( Plmwwrs tématexTi. Mais M. Rouland est ici, <0n rit.)
M. LE COMTE DE SÊGUR b'Aguesseau. Je suis bien aise que M. Rouland soit présent pour dire devant lui que, malgré les bonnes intentions qu'il a manifestées i'aanée dernière, à l'occasion d'une pâition relative aujc protestants, malgré toutes ses bonnes dispositions, il restera toujoturs dans sa conscience le remords d'avoir fait une certaine nomination qui a pnxkût un grand scandale! (Rumeurs.)
« M. Sainte-Beuve (se ievant et irU&rompant Tora-leur) :
« Je proteste contre des imputations personnelles
qui sortent de la question, et qui s^^adressent i des hommes honorables.
« M. LB PHÉsineRT. M. Sadnt€^eixv€^ n'intorrompex pas.
<c M. SAiNTB^EtFYB («onl^tmn^) . Si c'est à M. Benan que Thonorable M. de Ségur d'Agaessean prétend faire allnsion, je proteste contre une accaaation portée contre un homme de conviction et da talent dont j'ai l'honneur d'être TamL {L l'ordre ! à l'ordre I)
« M. LE Président. Je n'ai paa remarqué de person*» nalités dans ce qu'a dit ML de Ségur d'Aguesseau. 11 a parlé de certaines doctrines, mais il n'a nommé personne.
« Voix nombreuses» A Tordre l'interrupteur !
« M. LE BARON DE CHAFUIS-MONTLA VILLE. Il u'CSt paS
possible de ne pas éprouver une affliction profonde lorsqu'on voit, dans mie certaine Kttératore moderne dont on vient louer les auteurs, foaler aux pieds les lois de l'ordre étemel, attaquer la religion, base de Tordre social. (Très-bien I très-bien I)
« 11 n'est pas permis de venir ici faire l'éloge de ces hommes qui portent Tincendie dans la société, en répandant dans les masses des doctrines d'athéisme et d'irréligion. C'est là un danger social contre lequel doivent se réunir toutes les forces des hommes de bien. Nous protestons contre ces doetrines funestes de toute Ténergie de nos convictions. (Nouvelle et vive approbation.)
tt L'immoralité couie à pleins bords, et c'est à nous plus particulièrement qu'il appartient de signaler au Gouvernement les moyens d'y porter remède. Pour mon compte, je n'y manquerai pas, c'est un devoir.
« De toutes parts. Très -bien I très-bien I
tt M. Sainte-Beuve se lève de nouveau.
a Les cris : A Tordre 1 partent de tous les points de l'assemblée.
« M. Sainte-Beuve {avec énergie). M. de Ségur d'Aguesseau a parlé de deux choses. Il y a un courant d'immoralité et d'obscénité que personne ne défend et qu'on réprouve avec mépris; mais il y a aussi des opinions philosophiques honorables et respectables que je défends au nom de la liberté de penser et que je ne laisserai jamais attaquer et calomnier sans protestation. (A l'ordre I à l'ordre I)
(( M. Lacaze. Vous n'êtes pas ici pour cela.
M. deMaupas. Vous serez alors tout seul dans le Sénat pour défendre de pareilles doctrines.
« Un sénateur. Tous les honnêtes gens doivent protester contre de telles paroles.
De toutes parts. Assurément.
« M. le comte de Grossolles-Flamarens. C'est la première fois que, dans cette enceinte, l'athéisme trouve un défenseur.
(( M. Le Verrier. Nous ne demandons pas qu'on attaque ces opinions, mais pour les respecter, jamais I
« M. le maréchal Canrobert {vivement et ens'adres-
sant à M. Sainte-Beuve), Ce n'est pas dans cette assem. blée qu'on peut faire rapologie de celui qui a nié la divinité du Christ, et qui s'est posé comme l'ennemi acharné de la religion de nos pères qui est encore celle de la très-grande majorité des Français. Quant à moi, en laissant à chacun la liberté d'apprécier à son point de vue le livre de cet écrivain, je proteste formellement contre les doctrines qui y sont émises, et je suis persuadé que ma voix aura ici beaucoup d'échos. (Trèsbien 1 très-bien I — Mouvement bruyant et 'prolongé d'approbation.)
u M. DE Maupas. L'occasion est bonne pour le Sénat de protester énergiquement contre une pareille œuvre et contre les tendances antireligieuses et immorales dont elle a fait l'apologie. (Oui I oui ! — Très-bien I) « M. Ferdinand Barrot et plusieurs sénateurs. Revenons à laloi sur Tinstruction primaire, — l'ordre du jour. « M. Sainte-Beuve prononce quelques mots qui n'arrivent pas jusqu'à nous. (A l'ordre I à l'ordre 1}
« M. LE Président. Si vous persistez dans vos interruptions, je serai obligé, monsieur Sainte-Beuve, de vous rappeler à l'ordre.
« Vous soulevez, vous le voyez, des incidents qui sont de nature à troubler le calme habituel des délibérations du Sénat. Personne n'avait songé à M. Renan ; 'S'est vous qui, en le nommant, l'avez mis en cause.
« Renoncez, croyez-moi» à prolonger ce regrettable incident.
« De totttes parts. Très-bien I très-bien 1
«M. DB Mentqub. Je demande formellement qae l'oraleur revienne à la question, c'est^dhAre à la discussion de I& loi'; il est plus que temps q>ue l'incident soit clos.
« M. RoutAim. laraseK parler Terateup, on répondra.
<c M. EB PliÉsinsirr. Ife prolbngev pas cet incriient, monsieur Rouland'.
<f (Plusieurs membres se lèvent et semblent se disposer à prendre la parole.)
« M. SuiM. Nous'dlemandone qv^en revienne à la question.
« Vcfîx diverses. Gui I oui! — A la loi. — Parlez, monsieur de Ségur, continuez.
« M. LE PRÉSIDENT. J'îuvite l^OTaîtoiTàr continuer son discours, maïs en se renfermant dans la questiouF^ ainsi que le désire le Sénat.
« (Le calme se rétabli); peu k peu.) »
Le lendemain, de cette séance, après la lecture du Moniteur y j'adressai à M. le Président. Troplong la lettre suivante :
Cl Ce 30 mars IBG7*
c( Monsieur le Président,
<f Le respect que j'ai pour vouft etv laisseB*m>ei ajt'uter, raffection que m'inspire votre personne na m'înr
DES BIBUaTBÈQUE& POPULAIRES. 211
terdiseikt point oepeadani de you& faire remarquer |ae lorsque, hier, M. de Ségur d'Aguesseau a parlé d'une nomioation scandakuâft^iL n'apparié et pu parler q^ de M. Reiiân> comiae luirmême: est est eonvena suissitôt après^; à moi pu^lauL. Il m'est donc point exact ûét dire <piB^ personne n'avait aongé à M. Renan ; car il ^âk clairement et expressément désigné. Je n'ai donc point inventé à plaisir une persoooalité : elle éUit dans les paroles de M. de SéguT. J'aurais pu, en elSet, faire semblait de ne point l'aperceroir, ei cela eût été plus conforme aux habitudes et aux usages*. U est,. — je le sens ito^ d'aprè& l'épreuve d'hiev, •— il est des points sur lesquels je ne m'accoutumerai jamais à retenir ma pensée^ toutes les fois que je la croirai d'accord avec le Yrai,. avec le juste, et aussi avec le bien de llgimpire qui n'a nul intérêt h pencher, tout d'un côté, et qui^ sorti de la ]iéiM)lulion^ ne saurait renia aucune phila«< Sophie sécieuse.' Nous avons £of t ceculé^ monsieur le Présid^it,«sur.lQ âénatdu^ premier. Blm^re, qui eomp»^ lait pacBuL ses membrescLa Place^ La. Grange, Siey^ Yolneji, GabaiûSy.Tcacj^... Ne seraitril done plusr permis d'être de la relif iofi philosophique de ce& hommes? Vousi^sLéclairi^jevodAS en faiajuge.-
(t Aigréexy. monsieur le Président,, l'hommage de mes resyeetfty mais je ne puis dire de mes cegrels..
Je ne me crois pas en droit de produire la réponse textuelle de M. le Président du Sénat : qu'il me sufiSsei de dire qu'elle était non-seulement extrêmement polie, ^ mais bienveillante, et que M. 'le Président Troplong^ m'assurait que, lorsque ces questions de doctrine se représenteraient par leur côté légal et politique, je serais autorisé à faire entendre ma voix à mon tour et à mon rang de parole.
Près de trois mois se passèrent durant lesquels l'état de ma santé me retint chez moi, et il n*; eut d'ailleurs , au Sénat, dans cet intervalle, que des discussions d'un intérêt étranger à la question précédemment soulevée. Mais, dans la séance du vendredi 21 juin, M. le sénateur Suin fit un rapport sur une pétition de cent deux habitants de Saint-Étienne, se plaignant du' choix que l'on avait fait de certains ouvrages pour former deux bibliothèques populaires sous le patronage de l'autorité municipale. M. le rapporteur, après quelques considérations générales sur l'instruction des classes laborieuses et sur l'institution des bibliothèques populaires, disait : « Au lieu de vous donner up^ exposé des faits, nous abrégerons en vous lisant la pétition : elle est courte et rédigée en termes si modérés et si convenables que vous aurez désiré la connaître. » Or, cette pétition, dont il donna lecture, contenait une liste d'auteurs et d'ouvrages fort mélangés, tous également présentés comme répréhensibles. Le rapporteur en proposait le renvoi au ministre de l'instruc-
OD publique. La discussion de cette pétition et du apport ayant été ajournée et fixée pour la séance du )ardi 25 juin^ M. Sainte-Beuve eut la parole au début t prononça le discours suivant :
Messieurs,
Il faut que ce soit le sentiment bien vif d'un devoir il remplir qui m'amène ici, — qui m'y ramène malgré an état de santé très-peu satisfaisant, et quoique je sache à l'avance que la faveur du Sénat, qu*ii m'a publiquement retirée dans une circonstance regrettable et mémorable, — je veux dire regrettable pour d'autres que pour moi, — quoique cette faveur, dis-je, ne doive point m'être rendue au sujet des quelques observations que j'ai aujourd'hui à lui soumettre. Mais je croirais manquer à ce que je dois à ma qualité d'homme de lettres et aussi à mon office de sénateur, si je ne disais tout haut ce que je pense sûr une question oh il est fait appel directement à nos convictions les plus vives et les plus profondes.
Messieurs, quand j'ai eu l'honneur d*être appelé à ^i^ger dans cette enceinte par un effet de la bonté toute particulière de l'Empereur, je m'étais dit que je n'au* îais guère qu'à profiter et à m'instruire en écoutant sur tant de questions dont la pratique et l'étude me sont étrangères les hommes les plus expérimentés^ les
2Ȑ PREMIERS LUNDIS.
esprits les pins mûris, et qui occupent le sosimet dan toutes les bi anches de Tadministratûm et dans ion les ordres de rÉtat. Que si j^ëkvads^ par hasard, à inter venrr quelquefois et bien laremeni^ peuirais-je^ ce i« serait guère que s'il était question de littérature, c'està-dire de ce que je connais bien; s'il s^agissait de défendre les intérêts de mes confrères do. dehors, d{ rendre hautement justice à tant d'efforts laborieux malhemreusemenl trop dispersés, et de réponcbre pcat être à quelques accusations comme on est tenté d'ed élever trop légèrement, à chaque époque, contre II littérature de son temps. Je me disais cela, messieurs. Or ce cae, que j'avais prévu, se présente jusfu'à oa certain pomt en ce moment, et c'est ce qui, malgré mon goût pour le siîenee, m'ob^ge à le- rompre et à parler.
Et cependant parler, je le sens, est bies difficile; venir contredire dian» sa forme, dans sa* tendance et dans ses conclusions, le Rapport que vous avez entendu dans la séance de vendredi et qui est Pouvrage d'un savant collègue, d'un esprit pratique et posrfiï, que je respecte tout particnlièrement et qui m'a tou^ jours montré de lia bienveillance, ce n'est, pas côose aisée, et iî »'est pas agréable, je vous ftesuiv, de paraître prendre en main, ne fût-ce môme qu'incMemment, une cause qui est déclarée détestable^ fcraeste^ perverse ; de paraître le moins du monde s^aseœier à ce qu'on a appelé les e/fbrts de» méchants*,
r>ES BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES. 215
e ne viendrai pas^ messieurs, traiter le cas parti-
Ler qui a fait l'objet et roccasion de la pétition : je
lî seulement remarquer it gravité des détennina-
:is a.uxqaeiles vous convie votre rapporteur «t les
\sé<xuences, selon moi, très-fôcheuses, qui en. décou-
aient.
Nous vivons à une époque fort mêlée en tout genre,
les opinions les plus sincères peuvent être diamélie ment opposées sur les questions les plus imporntes ; où le vrai, dans tout ce qui n'est pas matière t science, se distingue malaisément du faux, et oii, LèfXie en se bornant à ce qui est de l'utilité politique, a peut hésiter entre différentes voies et différents moyens.
Que l'on vienne, dans une bibliothèque populaire, listrii>uer à des lec%eui*s inexpérimentés des aliments m malsains, ou trop forte et d'une 4igestion inteliecuelle difficile, cen'e^ pas, vous le sentez bden, ce que ,e m'efforcerai de j^ustiier; mais ce qui me paraît l'autre part «coessif, injustifiable, c'est qu'on prenne occasion ée ^se qui peut être an £ait controversable ou blâmable, pocrr venir afficher une sorte de jugement public et officiel -d'ouvrages et de noms livrés à la dispute des lK>mmes, établir contre eux une sorte de sentence définitive et sans appel, les frapper d'une note odieuse de censure, et instituer dans fiotre libre
France une sorte d'Index d^ livres condamnés, comme
à Rome. {Protestations.)
Encore une fois, la question, messieurs^ n'est poîn tout simplement de savoir s'il faut apporter de h mesure et de la convenance dans les choix des bibliothèques populaires. Si le Rapport s'élait tenu dans ce^ termes, il ne saurait y avoir qu'un avis et une pensée de conciliation et de concorde chez tous les bons esprits. Mais le Rapport n'a point fait cela : le Rapporl a pris fait et cause pour une pétition ; il a pris feu ; i| a accepté une liste dénoncée, telle quelle, il Ta pro« duite, il Ta mise à son compte, — au compte du Sénat ; il l'a jugée et condamnée en masse; il n'a apporté aucune réserve, aucun adoucissement, que dis>je? ila aggravé la dénonciation des pétitionnaires par son commentaire propre : des noms honorables ou glorieux, confondus avec d'autres, y encourent une réprobation entière et sommaire, une véritable flétrissure publique, sans discussion.
Ohl ici, ma conscience d'écrivain et d'homme qui se croit le droit d'examen et de libre opinion se révolte, et prenant votre liste même, monsieur et respectable confrère, monsieur Suin, je la relève et je dis :
Dans cette suite de livres que vous confondez sons une même dénomination infamante, je trouve Voltaire tout d'abord, le premier (et il est bien juste qu'il soit le premier); je le trouve pour son Dictionnaire philosopkique, qui n'a le tort que de dire bien souvent trop haut et trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce que l'hypocrisie incrédule de notre époque essaye
de 96 dissimuler encore. Je trouve Zadig et Candide^ que nous avons tous lus, messieurs (tous ceux du moins qui ont eu le loisir de lire), deux romans philosophiques qui ont paru à beaucoup de bons esprits les productions d'une raison charmanteencore, lors même qu'elle est le plus amère. Ce n'est pas que je ne sois étonné tout le premier d'avoir à discuter ces livres devant vous. Ce sont livres, croyez-moi, qui ne veulent pas être lus et jugés en habit brodé, messieurs les se-* nateurs, pas plus que Rabelais. Croyez- moi, parlonsen peu ici; ce n'est pas le lieu* — • Et pourquoi en parlez-vous vous-même? me dira-t-on. — J'en parle parce qu'ils sont déférés devant vous, parce qu'on a saisi le Sénat d'une liste oîi ils sont nommément incriminés. Le Rapport (chose inouïe, inusitée parmi tous), le Rapport a épousé la pétition ; — il est la pétition même.
Je trouve sur la même liste Jean-Jacques Rousseau pour ses Confessions^ une œuvre de courage, oîi se mêle sans doute une veine de folie ou de misanthropie bizarre, mais production à jamais chère à la classe moyenne et au peuple, dont elle a osé représenter pour la première fois les misères, les durs commencements, les mœurs habituelles, les désirs et les rêves de bonheur, les joies simples, les promenades au sein de la nature, sans en séparer jamais l'espérance en Dieu; car, à celui-là, vous ne lui refuserez pas, je le
pense, de croire en Dieu, d'y croire à sa manière, qui, iii. • 1 s
à l'heure qu'il est, est celle de bien des gens. {Mouvement,) Faute de mieux, convenez^en, croire en Biea comme Jean-Jacques Rousseau, c'est déjà quelque chose.
Sur votre liste, que trouvé-je encore? Proudhon. Celui-là, il est voué, je le sais, aux dieux infernaux. C'est ailleurs, dans un autre lieu qu'ici, devant des auditeurs ou des lecteurs plus désintéressés et plus attentifs, que j'ai essayé et que j'essayerai encore d'expliquer comme il convient quelques-unes de ses violences et de ses extrémités de parole : penseur ar* dent et opiniâtre, dialecticien puissant, satirique vigoureux et souvent éloquent, qui ne marchandait pas les vérités, même aux siens, rude honnête homme mort à la peine. Quant à ses idées, les politiques et les économistes savent aujourd'hui qu'il y a beaucoup à en profiter et à y prendre. On peut être homme du peuple, homme de travail, et s'instruire en le hsant.
Et d'ailleurs on n'a pas eu la main heureuse: ce livre de lui, enveloppé et incriminé dans la liste, les Confessions d'un Révolutionnaire sont, de l'aveu même des adversaires, son meilleur livre, son plus beau. C'est «hose reconnue aujourd'hui.
Et sur cette appellation de soctalismej qui suscite à l'aveugle chez des esprits prévenus tant d'animadversion et de colère, je ferai une simple remarque. J'ai beaucoup lu et médité les écrits du prisonnier de Ilam, et il m'a été impossible de ne pas reconnaître en
JDES BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES. 21»
lui un socialiste éminent. Extraire ce qu'il y a de bon dans le socialisme pour le soustraire à la Révolution et pour le faire entrer dans Tordre régulier de la société, m'a toujours paru une partie essentielle et originale de la tâche dévolue au second Empire.
Je vais réveiller des tempêtes, je passerai vite. Mais Miclielet^ homme vivant, mais Renan, de quel droit, vous, personnages publics, corps de TËtat, fussiez- Yous l'ancien Sénat dit conservateur, de quel droit venez-vous leur imprimer une tache au front? Savezvous que cet homme, dont le nom met hors des gonds les plus sages, est le plus distingué de sa génération ? L'empereur, oui, messieurs, l'empereur (car je ne me lasse pas de me couvrir de cette autorité, la plus haute commç la plus libérale de son régime), honore de son estime M. Renan, comme il honore de son amiué George Sand. {Motivement.)
M. DE Chabrier. Est-ce que l'empereur vous a chargé de parler en son nom ?
M. Saimte-Beuv£. Âh I celle-ci, vous faites large sa part : vous la proscrivez pour toutes ses œuvres. Elle mérite en effet cette ample radiation par l'éclat et Tétendue de son talent. Mais je vous demanderais, messieurs, si nous étions ici une Académie en môme temps qu'un Sénat, si nous étions un corps littéraire, ayant Qualité pour examiner de près ces choses, de quel droit vous empêcheriez de lire M^^ de la Quintinù^ quand vous aurez permis de lire, même avec estampille, la
Sibylle de M. Octave Peiûllet dont cette Jf»»» de la Quintinie est la réfutation? Si vous étiez une Académie^ je vous demanderais encore si, entre tant d'œuvres qui vous effrayent, vous ne pourriez faire une exception, au moins pour ce chef-d'œuvre, h Mare au Diable^ pour la Petite Fadette^ pour toute une branche de romans champêtres, purs et irréprochables. Mais le Rapport frappe, de haut : il n'a pas daigné entrer dans ces nuances.
Il m'est arrivé plus d'une iois, messieurs, en assistant à certaines de vos discussions, de former un regret et un vœu : ce vœu, ce serait de voir plus souvent dans cette enceinte un prince si remarquable par les dons de l'intelligence, si riche de connaissances qu'il accroît de jour en jour, d'un esprit vraiment démocratique'^ doué d'éloquence, d'une capacité multiple et prompte que tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher admirent, et qui, pour tout dire d'un mot, est digne de sa race. J'aimerais à le voir quelquefois, à l'entendre établir et revendiquer ici quelques-uns des principes de la société nouvelle, dût-on l'écouter en frémissant... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit en ce moment ; j'aimerais, dis-je, que le prince Napoléon fût présent, car ce serait à lui plus qu'à personne qu'il appartiendrait de venger le grand écrivain, le grand peintre, la femme cordiale et bienfaisante dont il est l'ami.
Balzac aussi figure sur la liste maudite : il y passe
tout entier avec toute son œuvre. L'auteur ù^ Eugénie Grandet n'est pas excepté, pas plus que Tauteur de la Mare au Diable. Yoilà un Rapport bien inflexible et bien draconien. Nicole un jour, écrivant au nom de Port-Royal, appela tous les romanciers et les auteurs de théâtres des empoisonneurs publics. On sait avec quelle finesse acérée Racine répondit à l'injure dans laquelle il se voyait compris. Ce n'est point au Sénat, messieurs, qu'il convient de parler comme les théologiens. Et laissez-moi vous rappeler un souvenir à propos de Balzac. J'assistais à ses funérailles ; elles étaient magnifiques, solennelles. Un des ministres de ce temps-là, — le ministre des affaires étrangères, si je ne me trompe, — s'était fait honneur d'y venir, et il tenait l'un des cordons. Ce ministre d'alors est encore ministre aujourd'hui. C'est l'homme éclairé et ami des choses de Tesprit qui préside à la justice et aux cultes : c'est M. Baroche. Si j'étais de M. le Rapporteur, je proposerais de lui renvoyer la pétition pour qu'il ait à stimuler le zèle de MM. les procureurs généraux dans l'interprétation d'un certain article de loi et à les lancer à la chasse des romanciers célèbres.
Il me semble que les vices du système qu'on vous propose sortent de toutes parts. Vous mettez à l'index ministériel Lanfrey pour son Histoire des Papes: mettrez-vous donc à l'Index également tous aes sots livres imbus d'une doctrine ultramonlaine que repoussait la religion de Bossuet et qu'on accepte couramment
aujourd'hui, — - qu'on a Tair d'accepter, — car on est devenu d'une pusillanimité étrange ? J'en prends à témoin mon savant collègue M. Bonjean, qui traite si pertinemment de ces matières.
Bans Tardeur de votre zèle inquisitorial, vous confondez avec des écrits, peut-être méprisables en effet (je ne les ai pas tous lus), le noble Jean Reynaud et sa philosophie religieuse, sa soif d'immortalité, sa vie future dans les astres. Chimère de savant, soit ; mais, chimère pour chimère, celle-là en vaut bien d'autres.
Je ne suis pas payé pour défendre M. Pelletan : il a été de tout temps pour moi un adversaire, peut-être un ennemi^. Hais y pensez-vous bien? Quoil cet écrivain, pour ses livres mêmes, est agréé du peuple ; il est à Paris Télu du suffrage universel, il est député et membre du Corps qui dans la Constitution est corrélatif au vôtre ; et vous allez, en raison même de ses livres, lui imprimer une note qui le ferait réélire cent fois pour une s'il ne devait pas être réélu sans cela I (Rumeurs.)
1. La réponse de M. Eagène Pelletan à M. Sainte-Beuve ne se fit pas attendre, et nons avons déjà en occasion de la fûre cannaître dans les Lettres à la Princesse^ page 86 : « Non, je ne sais pas votre ennemi; pourquoi le serais Je? J'ai été votre adversaire quelquefois, je Tavone, avec une amertume qui a peut-être son excuse dans la tristesse des temps que nous venons de traverser. Mais vous avez vengé devant le Sénat la liberté de pensée avec trop de courage, ai-je besoin d'ajouter avec trop de talent, pour que ce ne soit pas un devoir à tout esprit libéral de vous en témoigner sa reconnaissance. »
Un sénateub. Ce n'est pas la question.
M. Saihtb-Bbtjyk. Élu pour ses ouvrages par le
peuple à PariSy vous allez déclarer qu'il ne doit point
trouver place dans une bibliothèque pour le peuple à
Saiut-Ëtienne ? Est-ce raisonnable ? Est^^e prudent?
Où est la sagesse ? Et puis (car on ne peut pas tout
dire), ce livre de lui qu'on incrimine, la Nouvelle Ba^
byloney mais Taveat-vous lu ? C'est un livre de morale,
de satire austère, pmitaine, presque farouche, contre
les corruptions, contre les dépravations, contre les
plaisirs ; mais dans ce livre, M. Pelletan est un Tertul-
lien stoïcien. Qu'avez-vous donc à le proscrire ? Vous
ne l'avez pas lu; c'est un livre de morale chagrine et
excessive ; lui, c'est un Juvénal ; je ne parle pas du
talent^ mais je réponds au moins de la sévérité et de
i'âpreté^ C'est donc sur son nom que vous le proscris
vez?
M. le PaÉsiDSNT» Comme l'auteur de tout livre :
n est esclave-né de quiconque l'achète i.
1. Cette interroption fat relevée le lendemain dans les Journaui par H. Pelletan. M. Ernest Hamel a fait remarquer^ dans son Bistùire du second empire, que M. Sainte-Beuve avait omis d'y répondre à la séance. IX ne l'aurait pu, quand même il Taurait voulu, car il n'y prêta un peu d'attention qu'en la lisant dans le Moniteur, Seulement, avec la connaissance qu'il avait de l'esprit de M. Troplong, il n'y attribua pas le sens qu'elle parait avoir. A son avis, ce n'était qu'un centon maladroit et intempestif Que le président du Sénat avait jeté dans la discussion^ comme il aurait dit, dans un autre moment, et avec aussi peu d'àrpropos, s'il s'était agi par eiemple de censurer un auteur dramatique :
C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant*
M. Sainte-Becye. Ai- je épuisé la liste ^ ? Je ne sais, mais vous me mettez en goût d'interdiction, messieurs de la Commission : eh bien, je vais vous signaler une lacune ; votre liste, si longue qu'elle soit, est incomplète : messieurs, il y manque Molière, il y manque Tartufe.
Encore un coup, messieurs, n'entrez point dans cette voie : ne sonnez point le tocsin pour si peu. On veut de nos jours que tout le monde sache lire. M. le ministre de l'instruction publique y pousse de toutes ses forces, et je l'en loue. Mais est-ce que vous croyez
I . Dans ce résumé rapide, il m'est arrivé d'oublier, je ne sais comment, le livre de M. Dargaud: Histoire de la Liberté religieuse en France, Or ce livre, dénoncé par les pétitionnaires de Saint* Etienne, a eu l'honneur d'être couronné par l'Académie française en 1861 et de partager avec un ouvrage de M. Géruzez le grand prix de la fondation Gobert pour cette année-là. M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, dans son Rapport lu en séance publique, en parlait comme il suit : « L'un (des deux ouvrages couronnés), VHistoire de la Liberté religieuse en France et de ses fondateurs, par M. Dargaud, étude passionnée, d'une imagination vive, mais d'un esprit. honnête qui veut être impartiel, décrit les événements et les hommes des guerres civiles de France, au seizième siècle. Les recherches de l'auteur sont attentives; ses jugements, intègres; sa prédilection, ardente pour tout effort de justice et d'humanité, pour tout noble caractère, dans quelque parti qu'il se trouve. 11 a par moments de justes sévérités pour Coligny, comme de justes admirations pour le premier des Guises. Ce qu'il sent avec force, il l'exprime souvent avec excès. La vérité de l'émotion ne prévient pas en lui l'effort du langage ; mais il a de l'âme et du talent ; il peint de traits énergiques» sans être assez simples^ le chancelier de L'Hôpital, et il ajoute encore à l'admiration pour Henri IV. » Si quelque chose peut servir à marquer l'esprit et l'intention qui ont dicté la pétition de Saint-Etienne, c'est la proscription d'un tel livre^ tout en l'honneur de la tolérance.
que vous allez tailler au peuple ses lectures, lui mesurer ses bouchées, lui dire : Tu liras ceci et tu ne liras p€Ls cela 7 Mais une telle défense^ de TOtre part, mettrait un attrait de plus et comme une prime à tous les livres que vous interdiriez.
Défenseurs de Tordre social, laissez-moi, laissez quelqu'un qui a vécu longtemps en dehors de votre sphère vous le dire en toute franchise : c'e'st une étrange erreur, c'est une faute que de partager ainsi le monde politique ou littéraire en bons et en méchants, de ranger et d'aligner ainsi tous ses ennemis> ceux qu'on qualifie tels et qui souvent ne le sont pas ; qui réclament l'un une réforme, l'autre une autre ; qui n'attaquent pas tout indistinctement ; qui demandent souvent des choses justes au fond et légitimes, et qui seront admises dans un temps plus ou moins prochain. Prenez-y garde I ces calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain et ceux que la société porte le plus haut et préconise. (Légers murmures.) Malheur alors à qui les a persécutés ou honnis I Agir à leur égard de la sorte, les associer et les accoler à d'indignes voisins pour les confondre dans un même anathème, c'est se faire tort, c'est se préparer de grands mécomptes, et, si le mot était plus noble, je dirais, de grands pteds-de-'nez dans l'avenir. (Oh I oh I — Chuchotements.) On fera un jour l'histoire de nos opinions, messieurs, et de tout ceci. Il ne faut pas plus d'une de ces grosses méprises pour rendre un nom,
d'ailleurs honorable, ridicule à jamais devant toute une postérité.
Messieurs, vous qui êtes des politiques, yeuillez encore vous dire ceci : L'Empire, que nous aimons tous et que nous maintenons, n'a aucun intérêt à pencher tout d*iin côté. Et pourtant, à voir ce qui se passe habituellement dans lés hautes sphères, dans la haute société, dans les salons, -— et il me semble que nous sommes ici, à bien des titres, dans le plus grave et le plus respecté des salons, — on croiiait véritablement qu'il n'y a en politique qu'un centre droit, qu'un côté droit, et que tout ce qui était autrefois la gauche» — la gauche constitutionnelle, — est supprimé. J'élargis un peu, en ce moment, le cercle de la discussion ; mais je suis en plein dans la question générale, au cœur de cette question. Dieu merci ! nous vivons sons un régime qui a la base la plus large que régime ait jamais eue en France, et qui ne saurait vouloir rétrécir la croissance de la raison moderne dans ses développements les plus légitimes. C'est donc être fidèle, selon moi, à l'esprit de la Constitution, dont nous sommes les gardiens, que de ne pas laisser s'autoriser dans cette enceinte cette apparente unanimité de réproba» tion contre tout ce qui sent le libre examen, quand il se contient, en s'exprimant, dans les termes d'une discussion sérieuse, non injurieuse. Je ne comprendrais pas que sous le règne d'un Napoléon *, c'est-à-
It La pensée de Napoléon I^ sur ce point est nettement ex-
dire cl'ua souverain qui est jaloux sans doute de ga-*
tous les intérêts moraux, d'abriter toutes les
tes même et les délicatesses des consciences, mais
«tuLssi de réserver tous les droits sérieux et légitimes
issixs de la Révolution, il y eût un accord aussi surpre-
xiSLiikt contre cette classe plus ou moins nombreuse
9^x' on n'appelle qu'en se signant les libres penseurs, et
dont tout le crime consiste à chereber à se rendre
oompte en matière de doctrines. Le propre et l'hon-
skeur de TËmpire est de maintenir la balance égale et
de ne verser d'aucun côté. Si rassurer et consoler les
Intérêts et les instincts conservateurs est une partie
essentielle de sa tàcbe, ne pas déserter, ne pas laisser
entamer les droits acquis par la Révolution, ses con- "
quêtes morales, est une partie non moins essentielle,
plus essentielle encore (s'il était possible) de sa vie.
En un mot, TËmpire a une droite et une gaucbe ; à
gauche est le cœur.
Messieurs, j'ai abusé de votre patience, mais j'ai fini. De toutes les paroles qui m'ont assailli dans une autre circonstance et dont je n'ai gardé aucun amer souvenir, une seule, je vous l'avouerai, m'est restée sur
primée dans on passage de m, Correspondance: « Qu'on soit athée comme Lalande, religieux comme Portails, philosophe comme Regnaud, on n'en est pas moins fidèle au Gouvernement, bon cito}*»!!. De quel droit donc souffrir ouTertement qu'on vienne dire à ces individus qu'ils sont mauvais citoyens ? » (Lettre h. Fouché, du 4 avril 1807.) — Aujourd'hui qu'on n'est plus sous un régime de répression, on ne demande pas qu'il soit interdit d'accuser, mais on demande qu'il soit permis de répondre.
le cœur. Un homme, qu'après cette parole proférée, puis consignée au Moniteur^ je ne crois point devoir appeler mon collègue, s'est oublié au point de dire en m'apostrophant : c Ce n'est pas pour cela que vous êtes ici. » (Oui, monsieur Lacaze, vous avez dit et vous n'avez pas rétracté cette parole que, par respect pour le lieu où nous sommes, je me contenterai d'appeler peu séante.) (Rumeurs.)
Plusieurs sénateurs. II a bien fait I
M. le Pbésident. Les personnalités sont interdites par le règlement, veuillez voils en abstenir.
M. Lacaze. Je ne rétracte pas ces paroles dû tout... Je trouve que vous les relevez bien tard.
M. Sainte-Beuve. Je n'insiste pas, monsieur le Président. Je croyais qu'il m'était permis de me défendre.
M. le Président. Je vous ai fait remarquer que ce sont dos personnalités qui sont contraires au règlement» et qui ne doivent pas trouver place dans cette enceinte. (Approbation.)
M . Sainte-Beuve. Ce n'est pas moi qui suis entré dans la voie des personnalités, je les relève.
Je suivais un raisonnement, je le continue : la question est celle de savoir pourquoi je suis ici.
Eh bien ! en conscience, je crois au contraire, comme je l'ai dit en commençant, messieurs, que c'est précisément pour cela que je suis ici. Je me permets môme de penser que l'empereur, qui savait mon insuffi-
ce à tant d'égards pour tous les ordres de services
ie savoir qui sont si bien représentés dans cette asnbiée^ n'a pu songer à moi que pour que je vinsse
temps en temps et rarement apporter au milieu de s délibérations une note sincère, discordante peutre, mais personnelle et bien vibrante.
En conséquence^je déclare ne pouvoir m'associera icun degré à des conclusions que je considère comme erreur d'un bomme de bien alarmé. Le Sénat est et 3 peut être qu'un corps modéré, il ne peut être un 3rps réactionnaire.
M. Ferdinand Barrot. Encore moins révolutionaire.
M. Sainte-Beuve. Il ne doit point passer pour tel. lomposé de tant de lumières, qu'il daigne réfléchir, |u*il ose résister à la faute qu'on lui propose.
Je vote pour l'ordre du jour *.
— Les journaux du lundi 8 juillet 1867 ont publié presque tous, la note suivante :
Depuis quelques jours, M. Sainte-Beuve a eu à soutenir une correspondance qui sera désormais comme une annexe de son discours du 25 juin.
Le samedi 30 juin, M. le baron de Heeckeren, séna* teur, lui adressait une lettre qui en contenait une autre de M. Lacaze, sénateur, en lui annonçant qu'il
1. Ici finit le discours de M. Sainte-Beuve. Nous continuerons maintenant la reproduction de la brochure où il avait été recueilli.
t30 PREMIERS LUNDIS.
était chargé par ce dernier, de concert avec M. de Re» nach, député, de régler l'afFaire indiquée par M. L» caze dans sa lettre : il demandait à M. Sainte-Beuve du lui faire savoir quels étaient les amis qu'il désignait A son côté à cette même fin.
La lettre de M. Lacaze à M. Sainte-Beuve est ainsi conçue :
« Paris, le 29 juin 1867.
tt Monsieur,
« Yous avez voulu être blessant pour moi dans votre
discours de mardi. L'intention vaut le fait et me
donne les mômes droits. J'ai prié M. de Heeckeren,
sénateur, et M. de Reinach, député, de s'entendre avec
les deux personnes que vous désignerez pour les suites
naturelles de cet incident. — M. de Heeckeren, qui
veut bien se charger de ce billet, recevra aussi votre
réponse, c'est-à-dire les noms des deux personnes de
votre choix.
«B. Lagaze. »
M.. Sainte-Beuve répondit à M. le baron de Heeckeren la lettre suivante :
fc Dlmtnclie matin, 80 }idn 1867,
« Monsieur le baron,
(( J'ai reçu hier soir la lettre que vous me faites rbonneur de m'adresser et qui en renfermait une
I>£S BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES. 23t
mtre de M. Lacaze m'ap portant une provocation en iuel. Yoas me demandez de désigner deux amis pour régler de concert avec vous et une autre personne ce qae vous voulez bien appeler « cette pénible affeire. » Permettez que j'y mette, selon mon habitude, un peu de réflexion et de lenteur. Je n'accepte pas aussi couramment qu'on semble le supposer cette jurisprudence sommaire qui consiste à étrangler une question et à supprimer un homme en 48 heures. Je vous avouerai môme très-franchement que dans les nombreux amis du dévouement desquels je dispose, je n'en ai pas sous la main ni deux ni un seul qui sache ces choses des armes ; mes amis, en général, savent les choses de la pensée, de la plume et de la parole, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient moins fermes ou moins gens d'honneur pour cela ; mais ils ne sont pas docteurs es armes. J'aurais, en tout état de cause^ à consulter surtout ceux qui défendent l'idée et la cause môme que je défends, et qui savent les moyens et les arniies qui y conviennent. Celte affaire, d'ailleurs, est claire comme le jour^ et tous en possèdent les éléments ; elle est de celles qui me paraissent devoir se traiter uniquement par voie de discussion, d'opinion librement contradictoire et de publicité. Je ne la crains pas pour ce que j'écris en ce moment.
« Veuillez agréer, monsieur le baron, l'assurance de ma considération respectueuse,
« Sainte-Beuve. »
M, le baron de Heeckereo écriyit de nouveau à M. Sainte-Beuve, à la date du mercredi 3 juillet, qu'il avait espéré que, pendant les quarante-huit heures écoulées, M. Sainte-Beuve lui aurait désigné les deox amis avec lesquels M. de Reinach et lui seraient entrés en rapport, ce qui l'aurait dispensé d'avoir à lui adresser en communication une lettre nouvelle de M. Lacaze sur le même sujet. Cette lettre de M. Lacaze n'étant point adressée directement à M. Sainte-Beuve, mais à M. de Heeckeren, M. Sainte-Beuve laisse à ces messieurs le soin de la publier K M. Sainte-Beuve a répondu alors directement à M. Lacaze par la lettre suivante, qui met fin, de son côté, à cette correspondance :
1. Le journal !a France^ du 9 juillet, ayant publié les lettres que lui a communiquées M. de Heeckeren, on croit devoir les joindre ici. Voici donc la «econde lettre de M. de Heeckeren à M* Sainte-Beuve:
« Paris, ce 3 Juillet 1867.
« Monsieur le sénateur,
c J'avais espéré que pendant les 48 heures qui se sont écoulées depuis la réponse que yoas m'avei fait l'honneur de m'adresser en date du i«' juillet, vous auriez eu le loisir de trouver deux amis avec lesquels M. de Reinach député et moi, nous eussions pu entrer en relation. Je regrette d'autant plus sincèrement que cette formalité première n'ait pas été remplie qu'elle m'aurait dispensé de vous adresser directement en communication cette seconde lettre de notre collègue M. Lacaze.
« Quant à la préoccupation de trouver des docteurs es armes^ permettez-moi de vous dire que vous paraissez vous méprendre sur le rôle réservé à vos témoins, appelés comme nous à eza-
«Ceéjaiilet 1867.
« Monsieur,
« Les faits entre nous sont très-simples, et, depuis léjà bien des jours, le public les a sous les yeux.
« Dans la séance du 29 mars dernier, au moment où 'ai revendiqué le droit de défendre, ne fût-ce que OQoyennant protestation de ma part^ « des opinions philosophiques, honorables et respectables, au nom de la liberté de penser, » vous m'avez adressé celte
miner avant tout avec calme et impartialité la valeur des griefs qui ont donné lieu à cet échange de correspondance. « VeuiUez agréer, monsieur le sénateur, etc.
a Baron de Ueeckeren. »
Et voici la lettre de M. Lacaze adressée à M. de Heeckeren, et par lui envoyée en communication à M. Sainte-Beuve:
«c Ce {"juillet 1867.
« Mon cher collègue,
« n y a dans la réponse de M. Sainte-Beuve, que vous me communiquez, une méprise si étrange que Je n'y crois pas encore.
a M. Sainte-Beuve semble croire que je me risque pour supprimer en lui^ dans les 48 heures, Thomme nécessaire d'une question ou d'une cause. Je suis à mille lieues de cette combinaison ; ma conduite est des plus simples et toute personnelle. — Entre lui et moi^ il n'y a pas dans tout ceci une ombre de question ou de cause; il n'y a qu'une ofifense, dont je poursuis la réparation.
« Jo n'ai aucun droit à me ranger parmi ceux qui « savent les choses de la pensée, de la plume et de la parole. » Mais je ne suis pas plus que lui un docteur es armes : je suis tout bounnmont un homme de mon temps et de mon pays, qui ne veux pas
ItH PREMIERS LUNDIS.
parole, imprimée au Moniteur : « Vous n'êtes pai « ici pour cela. »
« Au milieu de tant d'autres paroles, insérées éga lement au Moniteur, et qui firent explosion en ce sin gulier moment, oh il m'a été donné d'être désigna devant le pays comme une sorte de paria au sein d Sénat, votre apostrophe offensante me parut la sei>l qui- fût à relever, à réfuter, parce qu'elle atteignai directement mon droit, qu'elle le niait, et que, sous s forme impérieuse et leste, elle était la plus contraire ce qu'on doit attendre d'un collègue, c'est-à-dire d'un égal. Un président de cour d'assises faisant asseoir Qi2 avocat stagiaire qui s'émanciperait n'aurait point parlé autrement.
(( J'ai dû ne pas rester sous le coup d'une semblable apostrophe, qui avait eu du retentissement: j'en ai pris acte dans la séance du 25 juin. J'ai répondu au fond
être insulté. Que M. Sainte-Beuve consulte ses amis, — je sois •convaincu qu'il ne s'en trouvera pas un qui ne lui dise : qae lorsqu'on a, de propos délibéré, comme il Ta fait, acculé un honnête homme à Textrémité de demander une réparation par les armes, on ne doit pas la refuser, on ne le peut pas.
a Bien des remerciements, et mille pardons de yoos avoir embarqué dans cette galère.
a Votre dévoué collègue,
a Lacaze. »
On met celte lettre en entier telle que M. Sainte-Beuve l'a reçue en communication et qu'il en a retenu copie, parce que tout, Jusque dans les termes familiers, y marque la diff^ence du point de départ et du point de vue entre les deux parties adveneb
[uani à la prétention doctrinale, et aussi da ton le plus if et avec l'accent de la dignité blessée.
<c Vous répondîtes sur-le-champ, monsieur, un mot lui se lit au Moniteur dans le compte rendu de la ^nce. Mais, avant môme que vous l'eussiez prononcé, plusieurs sénateurs, à l'occasion de cette parole de rous, que je réfutais et qui m'avait blessé, prenant hautement votre parti, se sont écriés : // a bien fait! Tant il est vrai que cette réfutation ou cette protestation de ma part était nécessaire.
« Aujourd'hui, vous venez, monsieur, vous présenter comme Toffensé, et moi comme l'agresseur.
« Je n'accepte pas du tout cette situation, et personne parmi les lecteurs des deux séances ne voudra croire à ce renversement der61es.
« C'est vous qui le premier avez dit la parole offensante qui domine tout le débat* Elle m'a révélé dans le collègue quelqu'un qui ne prenait pas la peine de me considérer comme tel.
a Je n'apporte dans ce débat aucun sentiment étranger ni personnel, en dehors du sujet même.
« Jamais, avant ce moment, nous n'avions eu, monsieur, aucun rapport personnel; jamais nous n'avions eu l'occasion d'échanger une parole; jamais même nous ne nous étions rencontrés ni vus.
« Je ne vous connais, monsieur, que par ce droit que vous vous êtes arrogé publiquement et de haut sur la direction et l'expression de ma pensée.
u Je ne ferai rien qui puisse dénaturer le caractè essentiellement public du conflit. Je ne me laisse pas entraîner sur un autre terrain où la raison n' plus libre.
«Je n'ai donc point cherché à désigner deux finis chargés de régler cette affaire avec messieurs tos témoins: si honorables que soient quatre personnes! choisies à cette fin et dans ces conditions, je ne sens pas là de vrais arbitres.
« Il y a tel arbitrage devant lequel je me fusse incliné, un arbitrage pacifique, né du Sénat môme^ émané de son honorable Président^, un tribunal devant lequel on aurait exposé et débattu directement» c'est-à-dire en personne^ ses griefs et ses raisons. Dans la situation si particulière que les circonstances m'ont faite vis-àvis du Sénat, et dans laquelle je me renferme, il ne s'est offert aucune ouverture en ce sens, et, retranché comme je le suis dans mon isolement, il ne m'eût pas convenu de rien provoquer en ce sens-là.
« Je ne vois donc pour juge compétent que le public,
1 . Si cette sorte d'arbitrage avait eu lieu, il m'eût été bien difficile de ne pas faire sourire Tillustre Président lui-même en m'autorisant auprès de lui d'un texte de droit romain qui semble fait exprès pour le cas en litige. L'empereur Vespasien a, en effet, énoncé ce principe: « Non oportere ma/edici Senatoribus^ remaledici civile fasque esse. » (Suétone, Vesp., .IX.) — «H ne faut point dire de parole mal sonnante à un sénateur; mais s'il en dit une lui-même, il est permis de lui bien répliquer. » Or, c'était à roccasion du démêlé d'un chevalier avec un sénateur que Vespasien rendait cet arrêt: à plus forte raison est-ce vrai de sénateur h sénateur.
e grand public, tout le monde, ce quelqu'un qui a )lus d^esprit que personne et qui a autant d'honneur lue qui que ce soit, — un honneur qui n'est pas le ^oint d'honneur et où il entre de la raison.
« Sainte-Beuye. »
«(14 juillet 1867)^... Je lis la lettre que vous me communiquez, et qui me paraît celle d'un catholique libéral. Nul plus que moi ne respecte cette nuance d'opinion, dont j'ai connu autrefois, et dont même j'ai eu pour amis de jeunes et bien distingués représentants, alors dans toute la fleur du talent et de l'éloquence^. Je comprends très-bien la théorie sociale qui fait d'un peuple sans religion un peuple en décadence. Mais ici la question est autre : on n'est plus libre. Qu'on en gémisse ou non, la foi s'en est allée; la science, quoi qu'on dise, la ruine ; il n'y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l'histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n'y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et
1. La lettre suivante, écrite peu de jours après ces divers incidents, et publiée dans les journaux, eut alors un grand retentissement ; elle a été souvent reproduite depuis et est restée comme une page célèbre. C'est à ce titre qvte nous la recueillons ici, pour la première fois, à sa vraie place et à sa vraie date, sans attendre la publication de la Correspondance. Elle était adressée à M. Albert CoUignon, de Metz.