M. VICTOR HUGO ET CHARLES X
rature, une pièce avouée d'elle, réclamée par le public, et sur laquelle on veut bien fonder quelque espoir ? *
Le poëte aurait pu dire encore qu'il avait, fort jeune, et en plus d'une circonstance mémorable, donné à la monarchie et au prince d'humbles gagesqu'il ne séparait point, dans sa pensée, des autres gages qu'on devait donner aussi aux libertés et aux institations du pays; il aurait pu (et le roi l'eût cru sans peine) protester de son aversion contre toute malice détournée, de sa sincérité d'artiste, de sa bonne foi impartiale à l'égard des personnages que lui livrait l'histoire ; et, alors, la conversation tombaînt sur le caractère de Louis XIII, et sur le plus ou moins de danger ou de convenance qu'il y aarait à le laisser paraître dans la pièce en litige, le poëte eût ^u expliquer à loisir à l'auguste Bourbon que le drame n'ajoutait rien là-dessus, retranchait bien plutôt à ce qu'autorisait la franchise sévère de rhistoiire, et que l'image de temps si éloignés et si difféi^nts des nôtres ne pouvait le moins du monde paraître une indirecte contrefa^u du présent. Il eût fini par déposer respectueusement aux mains du monarque l'acte redoui&ble du drame,, et le roi eût daigné lui promettre de prêter intérêt à cette lecture.
Toutefois, au miliea des bruits divers dont nous avons tâché de recueillir ici les plus probables^ la discrétion bien concevable du poète ne nous assure d'autre chose positive que de l'attention constamment bienveillante de son royal interlocuteur.
18 janvier 1831,
Aujourd'hui que le Globe est placé plus qu'il ne Ta jamais été depuis la révolution de Juillet sur un terrain solide et nettement dessiné ; aujourd'hui que sa nouvelle position en politique, en économie, en philosophie, en art et en religion, devient de plus en plus appréciable et notoire ; aujourd'hui enfin, pour tout dire, que Te Globe est le journal reconnu et avoué de * la doctrine saint-simonienne ; nous, qui ne l'avons abandonné dans aucune de ses phases, nous qui avons assisté et contribué à sa naissance il y a sept ans, coopéré à ses divers travaux depuis lors, qui avons provoqué et produit plus particulièrement ses transformations récentes ; nous qui avons suivi toujours, et, dans quelques-unes des dernières circonstances, dirigé sa marche ; qui, sciemment et dans la plénitude
1. Voir, sur cette Profession de foi, ce qui est dit dans TAvertissement en tôte de ces Mélanges, page 344.
de notre loyaatéy l'avons poussé et mis là où il est présentement^ nous croyons bon, utile, honorable de nous expliquer une première et dernière fois par deyant le public, sur les variations successives du journal auquel notre nom est demeuré attaché ; de rendre un compte sincère des idées et des sentiments qui nous ont amené où nous sommes ; et de montrer la raison secrète, la logique véritable de ce qui a pu sembler pur hasard et inconsistance dans les destinées d'une feuille que le pays a toujours trouvée dans des voies d'honneur et de conviction.
La première idée, la conception du Globe^ lorsqu'il fut fondé il y a près de sept ans (et celui qui parle ici est plus compétent que personne pour décider ce point), consistait à recueillir et à présenter au public français tous les travaux scientifiques, littéraires et philosophiques de quelque importance dans le grand mouvement pacifique qui commençait à emporter de ^ concert les nations civilisées du monde. Le titre môme du journal avait été choisi en rapport avec ce caractère d'investigation encyclopédique. Par des extraits de voyages, par des traductions et des analyses d'ouvrages étrangers, par des études de toute espèce sur le passé, le Globe cherchait à mettre sous la main de ses lec* teurs les principaux éléments des questions; à leur représenter les travaux antérieurs et l'état de la science contemporaine sur chaque point de controverse; k leur apporter ^ à leur distribuer en ordre les maté-
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riaux les plus complets pour les solutions les pins larges et les plus conciliantes. Une* telle pensée ten- % dait évidemment à l'association générale des peuples dans le domaine de la science, de la philosophie et de l'art.
Mais cette pensée, toute de curiosité, de patience et d'impartialité, se trouva bientôt ne pas suffire à Tapplication. Dans ce grand travail de recherche et d'analyse, le besoin de règle et de plan se faisait à chai^ue instant sentir. Il fallait un centre de doctrine auquel on pût ramener ces investigations : la liberté le donua. Le principe dé liberté, professé en toute franchise et en toute rigueur, poussé à toutes ses conséquences en économie politique, en philosophie, en art, telle fut la doctrine générale du Globe jusqu'à la révolution de Juillet. Si Ton se reporte au temps oîifl arbora ce principe, si l'on se souvient dès inconséquences étroites et puériles des libéraux les plus francs, de leur intolérance hostile contre tout ce qui était catholique en religion. Allemand' ou Anglais en poésie, on comprendra que la marche suivie par le Globe fût à la fois une nouveauté très-orîgînale et un progrès très-réel.,11 aida puissamment à la chute des préjugés, des barrières qui existaient encore sur le terrain du libéralisme. Il était mu dans ce travail de démolition, non plus par haine et par colère, comme les autres feuilles libérales, mais par une sympathie généreuse pour une ère d'avenir qu'il entrevoyait confusémeut et dont il voulait
tiâter la venue. Beslracleur et pacifique tout ensemble, il combattait le catholicisme avec la liberté et réclamait la liberté pour les jé&uites. S'aiFranchissant des liens étroits d'une nationalité égoïste, il admirait et glorifiait aux yeux de la France les grands poètes de l'Angleterre et de TAllemagne; il généralisait les idées ' d'art, les tirait de l'ornière des damiers siècles^ provoquait des œuvres, applaudissait sans flafterie aux essais nationaux et méritait que Goethe déclarât apercevoir dans cet ensemble de travaux et d'eiforts les symptômes d'une littérature européenne nouvelle.
L'idée de liberté, ainsi adoptée dans sa plénitude, rejoignait si bien l'autre idée première d'association pacifique et d'unité intellectuelle à établir entre tous • les peuples ; elle y ramenait si directement en faisant tomber les douanes de diverse nature qui s'opposaient à la communication libre des nations les unes avec les ' autres; le moyen, en un mot, semblait si bien adapté au but, et le but tellement ressortir du moyen, qu'un homme dont toute la vie avait été consacrée à produire cette association et cette unité, Saint-Simon, frappé vivement de l'aspect du journal et de sa tendance définitive, crut un moment qu'il y avait peu à faire pour élever et consacrer l'idée du Globe à sa propre conception. Il désira à cet effet une entrevue avec les deux fondateurs du journal : mais le temps n'était pas mûr ; on ne s'entendit pas ; l'homme de génie avait vu plus loin et plus vite que les deux rédacteurs dans les
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conséquences de leur marche et dans la portée de leurs idées.
C'est qu'en effet il y ayait quelque vague dans ces idées, quelque nuage étendu devant les conséquences , dernières vers lesquelles on se poussait avec plus de foi que de clairvoyance. L'association pacifique des peuples, telle que le Globe la poursuivait, n'offrait pas un scDS bien précis, bien arrêté. Le principe de liberté et de critique semblait définitif à ceux qui l'appliquaient si délibérément, et ils ne soupçonnaient que dans des cas assez rares une organisation ultérieure à laquelle il faudrait tôt ou tard arriver. Et d'ailleurs les circonstances politiques devenant de jour en jour plus pressantes, le principe, qui n'aurait dû servir que d'instrument à prendre ou à laisser, devenait luimême une arme de plus en plus chère, un glaive de plus en plus indispensable et infaillible ; le but lointain d'association et d'unité s'obscurcissait derrière le nuage de poussière que soulevaient les luttes quotidiennes; car le Globe s'y lança sans hésiter dès que les besoins du pays lui parurent réclamer une pratique plus active ; mais ses tentatives de science générale y perdirent d'autant; ce sentiment inspirateur, cette tendance générale et ce but d'avenir que nous signalons plus particulièrement ici s'éclipsèrent devant une application directe à la situation politique du moment, et, dans la préoccupation naturelle des rédacteurs comme du public, notre journal parut se réduire au
li*avail du principe de liberté jouant et frappant dans toutes les directions.
Alors pourtant le Globe eut son unité, et cette unité, pleine d'accidents, de saillies, de sentiments probes, d.e pensées utiles, fut, non plus une idée générale un peu vague et confuse dans sa réalité lointaine, mais un liomme ; un bomnje de premier mouvement et d'action, d'une intelligence ouverte, d'une parole incisive, écrivain loyal, âpre et intrépide, tous les jours sur la brècbe, à. Taise et en plein sur le terrain mouvant de la liberlé ; répandant sur l'ensemble parfois discordant du journal Tunité passionnée, et sans cesse renaissante, de sa physionomie ; liant, non par des liens, mais par des étincelles électriques, en quelque sorte, les portions les plus excentriques du cercle; nature impressive et rapide, embrassant par son impartialité la nuance doctrinaire, et par sa verdeur la nuance républicaine : c'est assez désigner M. Dubois. L'unité pratique du Globe parut résider en lui; nul en effet ne porta plus constamment et ne soutint plus baut dans la lutte le drapeau de liberté) en ralliant alentour bien des défenseurs inégaux du principe, et en les maintenant jusqu'au bout dans une sorte d'harmonie, malgré les diversités profondes et ^ croissantes. Mais c'était un tour de force, un équilibre de jour en jour plus instable; l'association qu'un principe purement négatif unissait se relâchait à chaque ' instant davantage; le chef lui-même se lassait à la peine : aussi dès que le triomphe du principe arriva,
dès que le drapeau de liberté, reprenant ses Traies couleurs, jQolla par toute la France, le chef actif sentit le besoin du repos, et l'association politique se rompit Mais la dissolution du Globe n'en résultait pas nécessairement; IMdée première, la conception fondamentale dont le développement avait dévié en se resserrant dans la politique de la Restauration; qui pourtant s'était reproduite plus d^ine fois dans des applications partielles, dans des pressentiments organiques; qoi, en plus d'une page, à l'occasion de Vinmon européenne et de la politique de Napoléon^ à l'occasion du Comité de salut public et de sa tentative avortée ; qui, plus récemment, au sujet du libéralisme de Beajannîn Constant, jugé par le noble et infortuné Farcy, avait percé au point d'offenser dans le journal le principe dï)minant, et d'y scandaliser les politiques pratiques ; celte idée qui nous en avait inspiré le début; qui, par le choix intérieur des matières et des faits, en alimentait le fond ; qui, par des renseignemeats nombreux, par d'amples informés sur l'instruction primaire aux frais de l'État, sur l'émancipation des artisans, sur les essais divers de système coopératif et sur une foule d'autres sujets, avait sourdement lutté contre les doctrines économiques d'indifférence et de laisser-faire professées dans des colonnes plus officielles; cette idée qu'vne plume ingénieuse et délicate avait autrefois effleurée, sans l'entamer; dans un article intitulé- la Critique de la critique^ et qui s'était hardiment résumée en Juillet
PaOFESSION D£ FOI. U9
^Ckus ce cri prophétique, bien qu'ua peu étrange : Plus de critkùme imfumoa^ cette féconde et salutaire idée d'assofiiaUon univecaeUe et d'o^anisation future res- -fcadt entière à exploiteiv; elle demeurait à nu, dégagée de tous les voiles factices, de toutes les subtilités prestigieuses que la Eestauration avait jetées devant. La question sociale et humaine était posée désormais dans « uoe latitude majestueuse et avec une invincible clarté. C'est ce ^u'un trop petit uombce des anciens rédacteurs du Glùbe comprirent dans le premier moment. £(oas^iâ2ne8, grâce à Dieu, mieux inspiré ; nous vîmes, dès Tabord, de quoi il s'agissait.; nos idées antérieures revinrent à l'assaut dans notre esprit; nos pressentiments s'acoumulèfeat et s'éclaircirenL L'avenir nous parut avoir avancé d'un demi-siècle; au lieu d'en gémir ou de nous taire, il nous sembla beau et bon d'en être joyeux et d'y aider. Nous gardâmes donc à tout prix notre tribune, et, dans le vaste reteniissement de la crise politique, nous tâchâmes de parler de manière à ôtre eiitendii&.
Ce n'était plus, comme il y a sept ans, par des in- * vestigations historiques que l'œuvre d'association des peuples devait iôtre servie; on en était dorénavant à la pratique et à l'action. Ce n'était plus dans une fermentation lente et obscure qu'on pouvait couver au fond de sa pensée un rêve d'organisation à venir; on en était déjà à sentir le besoin de précli^er les doctrines, et à prévoir le moment de les appliquer. Cependant
voici quelle fut notre idée durant les trois mois qui suivirent Juillet. Nous crûmes qu'avec les éléments ac- ^ tuels de la société^ avec un peuple et une bourgeoisie qui avaient fraternisé^ avec une monarchie républicaine et une représentation nationale purgée d'aristo* cratie, il y aurait lieu de fonder un ordre de choses, transitoire sans doute, et qui n'était pas encore l'âge d'or de l'humanité, mais du moins un ordre stable et
' progressif, à l'exemple duquel l'Europe pût se modeler dans son affranchissement, et qui donnât le temps aux idées futures de mûrir. Nous étions loin de regarder les quatre grandes lois, municipale, électorale, de la garde nationale et du jury, comme la conception définitive qui allait désormais régler et clore les destinées de l'humanité ; mais nous pensions qu'en s'appuyant là-dessus conformément à l'opinion du grand nombre, un gouvernement intelligent et fort aurait pu noblement vaquer à la double tâche qui lui était imposée, d'émanciper graduellement les classes pauvres et labo-
* rieuses^ de favoriser et de garantir l'affranchissement des nations européennes. Nous lui indiquâmes avec chaleur ce beau rôle de gouvernement civilisateur au dedans et au dehors. Nous désirions qu'il prit la tête du progrès; qu'il ne laissât pas la société, un instant unie dans une sympathie héroïque, se débander de nouveau et se dissoudre; qu'il gardât, quelque temps du moins, leur prestige à ces idées de liberté qui n'avaient pas encore failli. Nous le voulions actif;, gêné-
reuzj fertile en initiatives de progrès, entretenant la confiance par son mouvement, Hyant un cœur, non pas tel qu'un bourgeois peureux, bonhomme égoïste et cupide; mais fidèle à son origine et à sa fin; tout au vrai % peuple, en France et ailleurs ; sans arrière-pensée, saiis système honteux de replâtrage. Ces vœux et ces conseils respirent dans toutes les pages que nous écrivîmes alors. Nous fûmes vife, parce que chaque minute était précieuse, parce que, la méfiance une fois revenue, la dissolution morale une lois rentrée au cœur de l'État, il nous semblait que les difficultés devenaient presque insurmontables dans les conditions sociales oîi l'on était encore. Au fond, et sous nos formes de polémique démocratique, nous étions évidemment préoccupés^ d'une économie politique plus réelle que l'ancienne, d'une constitution plus équitable de la propriété, d'un art nouveau, d'une religion inconnue.
 mesure que l'heure irréparable d'asseoir grandement l'état transitoire que nous concevions s'écoulait dans une inertie impuissante ou dans des t&tonnements rétrogrades, notre goût pour la lutte passionnée et pour l'attaque immédiate diminuait. Le souci croissant qui nous irritait contre Tordre présent, désormais manqué et mesquin, se convertit en une aspiration confiante Ters un état organique que nous avions cru fort éloigné d'aoord, mais dont les fautes des gouvernants dans cette crise avaient de beaucoup rapproché Tavénement.
Une doctrine jeune et pleine d'ardeur, le Saint-Simouu 11
nisme, se proclamait de tous côtés autour de nous comme possédant la solution définitive et la clé de Tavenir. Plus d'une fois, auparavant, nous avions approché de celte doctrine^ et de ces communications imparfaites il nous était resté, du moins, pour elle et pour ceux qui la cultivaient, un sentiment profond de sympathie et d'estime. Cette fois les promesses de la doctrine perfectionnée étaient pius attrayantes que jamais; rinspiration religieuse s'y était mêlée à l'industrie et à la science, pour les unir et les féconder. Les derniers événements d'ailleurs nous avaient appris à ne plus désespérer du progrès, quelque lointain qu'il parût, et à croire au règne, tôt ou tard nécessaire, des idées les plus vraies et des sentiments les plus larges. Nous interrogeâmes de plus près la doctrine ; et à mesure que nous la connûmes davantage, nos doutes et nos objections sur sa vérité essentielle et sa mise en pratique s'évanouirent succcssivemenl. L'émancipation complète de la classe la plus nombreuse et la plus pau-
*vre, le classement selon la capacité et les œuvres, avaient de tout temps été pour nous des croyances d'instinct, des idées confuses et naturelles, pour nous qui sommes du peuple et qui ne prétendons valoir
U qu'autant que nous sommes capables et que nous faisons. Un tel dogme achevait de nous révéler à nousmêmes notre pensée, et répondait a la prédisposition de notre intelligence, à tous les désirs de notre cœur. Les moyens pour atteindre au but nous parurent loyaux
autant qu'efticjces, pacifiques, persuasifs, tels enfin que le principe dominant de liberté n'avait ni droit ni pouvoir pour les restreindre ou les interdire. Dès lors notre résolution fut prise et nous n'hésitâmes pas à transporter franchement et ouvertement le Globe du terrain mouvant de la critique sur la base positive où ^i^^/ il se fonde aujourd'hui. Nous crûmes en cela être logique non moins que sincère, aboutir aux conséquences rigoureuses de nos idées, et consommer la réalisation de la pensée première qui présida au journal. Car, . nous y insistons, il y a, depuis le premier numéro du 6r/o6e jusqu'au dernier, dans sa pensée première, dans le but général qu'il poursuivait^ dans une portion constante de sa direction et de ses travaux, une raison profonde pour qu'il ait suivi la marche qu'il a suivie, pour qu'il ait passé par ses transformations diverses, et pour qu'il soit aujourd'hui aux mains dans lesquelles il est. Sa gravitation a été invariable, quoique souvent contrariée dans son cours et sujette à des rebroussements. Il a mis six ans à parcourir Tintervalle que le génie de Saint-Simon voulait, il y a six ans, lui faire franchir du jour au lendemain. Voilà ce que dans notre position personnelle il nous a paru convenable d'expliquer au public, et ce que le public lui-môme ne trouvera peutêtre pas inutile de méditer.
4 fétrier i833.
ARMAND GARREL
SON DDBL AVEC LABOBIR ^«
Nous avons dit combien de témoignages d'intérêt et de douleur avaient accueilli la première nouvelle du danger de M. Carrel. Aujourd'hui tout Paris ayant él6 informé, par les journaux, du malheureux événement qui avait fait hier, parmi ses amis, à la Chambre et dans quelques lieux publics, une sensation si vive, tout Paris s'en est ému. Pour ceux qui connaissent son ca^act^^e de droiture, d'énergie et de franchise, ou qui ont apprécié la haute portée de son talent, c'était un besoîa de manifester les sentiments d'estime et d'afTection qu'ils lui portent : ceux qui partagent ses principes politiques ont dû lui savoir gré de cette généreuse
1. Ce duel, oublié aujourd'hui, eut |pour cause une polémiqua qui s'éleva entre le National et la presse légitimiste, à la suite de l'arrestation de la duchesse de Berri. — Relire, sur le duel d'Armand Carrel avec Laborie, la Chronique littéraire du 15 février 1833 {Premiers Lundis^ t. H, p. 159).
ARMAND GâRREL. 36S
ardeur toujours prompte à relever les provocations ou à venger les injures qui s'adressent à la cause de Juillet ; les hommes de cœur, enfin, qui, sans être attirés vers lui par une communauté d'opinion aussi étroite, ont pris en dégoût les honteuses palinodies qui font le scandale de notre temps, n'ont pu refuser quelque marque de sympathie à un écrivain dont la foi politique, éclairée et persévérante, va jusqu'au sacrifice de la vie* M. Garrel a prouvé, dans plus d'une occasion, que son dévouement à la liberté était sans calcul et sans mesure. Avant de pouvoir prétendre à aucune célébrité, à aucune importance dans son parti, il n'a pas craint lesécbafauds de la Restauration. Son opposition de vingt ans n'était pas moins courageuse que celle de trente : les actes venaient dès lors au secours des paroles, et il n'a pas tenu aux gens du roi et aux Conseils de guerre de Tépoque d'épargner aux parquets et aux Commissions militaires de la nouvelle monarchie la besogne qu'il leur a donnée. Voilà ce qu'on s'est rappelé quand on l'a vu de nouveau personnellement aux prises avec les légitimistes. On a cherché quels gages avaient donnés, de plus que lui, contre la branche aînée des Bourbons^ les modérés qui accusaient lui et ses amis d'un rapprochement monstrueux avec les carlistes, et l'on a trouvé que la plupart de ces intrépides calomniateurs étaient bien soumis, bien uleio ''^ zèle, et sur tout bien rentes comme à présent tandis qu'il disputait sa tête aux bourreaux royalistes.
Il lui eût été facile de détruire reflet de ces lâches insinuations, même auprès des intelligences les plus faibles et les plus prévenues, s'il avait poursuivi le parti vaincu de grossières injures ou de sarcasmes cruels; mais il y avait trop de noblesse dans sa nature pour un pareil rôle. Comme tous les écrivains patriotes, il s'est attaqué aux puissanls,à ceux qui abusaient de la force contre le droit, et il ne s'est souvenu des carlistes que quand de loin en loin ils relevaient la tête. Conséquent dans ses doctrines, il a réclamé pour tous l'usage et la protection des lois ; il entendait que chacun pût librement exprimer son amour ou sa haine, et que la faction même qui avait voulu anéantir la presse s'en servît pour sa défense. Il savait bien que le jour de la lutte renaîtrait entre nous et la faction incorrigible, et pensant qu'il serait temps alors de lui faire bonne guerre, il attendait patiemment le juste milieu h cette épreuve. Ni lui, ni aucun de nous ne se serait imaginé que cette faction qui a tant besoin d'oubli et de tolérance, en viendrait à ce degré de hardiesse de vouloir interdire par la menace et le guet-apens la liberté de discussion, ne le pouvant plus faire par la censure. Dès que cette odieuse prétention a été mise en avant, il s'est présenté pour la combattre. C'est ainsi qu'il avait fait respecter par d'autres adversaires l'indépendance de l'écrivain, en leur portant ie déû d'exercer sur lui le prétendu droit d'arrestation préalable. Cette fois encore, au risque de ses jours, il aura réussi ; la presse et le pays lui-même