EUGENE SCRIBE
LA TUTRICft^
M. Scribe continue à produire, sans que cette facilité surprenante, qui est la plus grande partie de son talent, en éprouve la moindre lassitude. Hier il versifiait un opéra, aujourd'hui il dialogue une comédie, le tout sans efforts, et avec les mêmes chances de réussite. C'est que M. Scribe a pour système de suivre le public plutôt que de lui commander, et de chercher à lui plaire en obéissant à ses goûts plutôt que de le dompter en lui imposant les siens. Habile autant que personne à nouer et à dénouer une intrigue, spirituel et délié dans le dialogue, vrai le plus souvent, sinon profond, dans la peinture des mœurs, il sait toujours se mettre au niveau de son auditoire, et calcule avec une rare précision tous ses effets. On pourrait dire qu'il a la vocation du succès. Sa nouvelle comédie, La Tutrice, doit prendre place parmi ces agréables croquis toujours bien
evgènh: scribe. 7
reçus da publid, pour lequel ils semblent écrHs expressément, et qui occupent dans le répertoil^. si varié de l'auteur une place bien distincte à côté de ses productions plus sérieuses, Bertrand et Baton^ PAmbi" tieux et la Camaraderie.
Les deux premiers actes se passent dans une auberge d'Allemagne, à quelques lieues de Vienne. Un industriel, un de ces spéculateurs de notre temps qui mettraient le soleil en actions s'ils croyaient trouver des actionnaires, est descendu dans cet hôtel avec sa jeune fille, qui a nom Florelte. M* Conrad annonce à mademoiselle Florette que M^ "Julien, so^ employé, le quitte pour aller chercher fortune ailleurs. La jeune fille aimait Julien, et so n chagrin se comprend du redte. C'est le premier chagrin d'amour : je ne sais pas si celui-là est le plus vif et le plus profond; assurément, c'est le plus sincère. —Survient M. le comte Léopold de Yurzbourg, élourdi, prodigue, mauvais sujet, qui a appris la mort de son oncle le feld-maréchal, et qui arrive bon train, à grandes guides, pour venir recueillir une succession immense, dont il doit déjà une bonne part à de gracieux usuriers qui lui opt prêté, au denier vingt, par avancement d'horie.
Presque en même temps, une dame modestement vêtue, aux manières élégantes et simples, descend dans l'auberge, qui ressemble décidément, à ne pas s'y tromper, au terrain vague, rendez-vous si commode de tous les personnages du vieux théâtre. Léo-
pold, pour jouer son rôle d'héritier opulent et faire impression sur la belle et jeune voyageuse, ne parle que de dépenses folles, de plaisirs ruineux, et s'attire de la part de la dame, qui d'abord n'avait pas Tair d'écouter, la plus juste et la plus piquante leçon de morale sur l'emploi des richesses. Cette inconnue est bien la plus aimable prêcheuse qu'on puisse entendre. Mais l'entretien ne tarde pas à être troublé par un courrier, porteur de dépêches pour M. le comte. On a certes bien fait de ne pas perdre un moment, et d'expédier un postillon à franc étrier ; la nouvelle est importante : le testament a été ouvert, et le comte Léopold de Vurzbourg est complètement déshérité. La légataire universelle du feld-maréchal est une jeune ehanoinesse du nom d'Amélie Moldaw, qui n'était pas même sa parente éloignée. Le coup est terrible. Conrad, qui a une idée fixe, et qui veut, avant tout, placer ses actions industrielles, ne s'aperçoit pas du contre-temps, et prie la dame inconnue, comme il a prié Léopold, d'une façon fort comique, de lui souscrire quelques actions. La jeune voyageuse, sans se faire attendre, donne sa signature. —La chanoinesse Amélie de Moldaw! dit M. Conrad. — Amélie de Moldaw ! s'écria Léopold. — Et, lui lançant un çegard furieux, il s'élance et disparaît. — Quel est donc ce jeune homme? demande Amélie surprise. — C'est le comte Léopold de Vurzbourg, répond naïvement Conrad. — C'est Léopdd de Vurzbourg I Allez, courez ! empêchez à tout