‹ Premiers lundisChapitre 7 sur 72 · EUGÈNE SCRIBE · texte numérisé non relu

EUGÈNE SCRIBE

prix qu'il parte! s'écrie la chanoioesse en poussant M. Conrad.

Ce premier acte est habilement conduit ; il a de jolis' mots, de jolies scènes, des coups de pinceau assez fins. — Lorsque le second acte commence, l'attention est parfaitement éveillée. Le jeune comte n'est pas parti, et il se trouve en présence de mademoiselle de Moldaw, qui, noble et généreuse, a élé héritière malgré elle, et ne veut être que la tutrice du neveu de son bienfaiteur. Et d'abord elle veut payer ses dettes; Léopold s'y oppose avec énergie, et il ne cède même pas lorsque les huissiers cernent la maison, et vont s'emparer de lui. Le cas était embarrassant pourtant, et la situation devenait orageuse ; une lettre de la célèbre danseuse Fridoline arrive à temps, Léopold retrouve son audacOi et, par bravade, prend la résolution la plus extravagante, celle d'épouser la danseuse, qui, étant très-riche, vient de lui offrir sa main, pour devenir comtesse, et pouvoir faire graver une couronne sur le panneau de ses voitures. Mais Amélie, qui a eu jusqu'ici du bon sens et de la bonté, va avoir de l'esprit. Au lieu de payer les dettes de Léopold, c'est elle maintenant qui le fait jeter en prison.

Deux ans se sont écoulés, et nous nous trouvons, au

troisième acte, dans un château dépendant de la suc*-

cession du feld-maréchal. M. Conrad, qui a placé enfin

toutes ses actions, et qui est aujourd'hui très-riche,

parce que ses actionnaires ne le sont plus, plaide contre

la chanoiuesse de Moldaw, et il a choisi pour avocat le jeune fou des deux premiers actes, qui, ramené par le régime de la prison à des idées plus saines, s'est créé par son travail une position honorable. Léopold, apprenant de Conrad, avant d'avoir vu Amélie, que la jeune chanoinesse est loin de mener une vie exemplaire, s'emporte et laisse, pour la première fois, voir assez clairement le fond de son cœur. Depuis quand le jeune comte de Yurzbourg est-il amoureux d'Amélie de Moldaw, qu'à la fin du second acte il maudissait et détestait avec une sorte de rage? Nul ne le sait, et il ne le sait peut-être pas lui-môme. Mais voyez comme nous allons vilel Florette, qui a revu Julien, lequel ne lui a pas fait grand accueil, est irritée, piquée au vif, et, pour se venger, veut se marier aussitôt; Léopold est exactement dans la même disposition, et il se conclut, entre le jeune homme et la jeune fille, un projet de mariage par vengeance, qui fournit une scène assez originale et assez gaie.

Ce singulier mariage va s'accomplir, lorsque Léopold apprend la vérité, toute la vérité, sur le compte de mademoiselle de Moldaw. Elle est restée pure, sa vie est sans reproche ; Amélie explique les absences et les déguisen^ents qu'on lui imputait à crime, en faisant connaître à Léopold que c'est elle qui^ sous l'habit de religieuse, allait le veiller dans sa prison quand il était malade et qu'il avait le délire; et, pour preuve, elle veut Im rendre un anneau qu'elle portait précieuse*

EDOftNB SGRIBE. Il

ment à son doigt depuis le jour où, dans un accès d'exaltation furieuse, il l'avait donné à la religieuse qui veillait à son chevet. Cet anneau, on le devine, sera bientôt Tanneau nuptial, et la tutrice, .en devenant la femme de son pupille, lui rend de si beaux comptes de tutelle, qu'on voit bien que nous sommes dans un vieux château d'Allemagne.

Cette pièce a de l'entrain; le caractère de la tutrice est d'une donnée assez neuve, et l'esprit, sans y être de haiit vol, n'est pas trop vulgaire. Les acteurs ont fait preuve de talent. M. Provost, dans le rôle de Conrad, s'est montré comique et naturel. M. Brindeau a été un comte de Yurzbourg à peu près îfréprochable; s'il n'a pas eu plus d'éclat, c'est moins sa faute que celle de son rôle. Mademoiselle Brohan est une gaie et naïve Florette. EnSn, mademoiselle Plessy, qui remplissait le rôle de la chanoinesse Amélie de Moldaw, a été pleine de réserve et de bon goût, et dans deux ou trois de ces longues tirades où exceHail mademoiselle Mars avec ses inflexions si savantes, elle s'est souvenue très-heureusement du parfait modèle.

Nous attendons M. Scribe à une œuvre plus importante, à une grande toile. Il n'est pas vrai, comme on se platt à le répéter, que la comédie ne soit plus possible, que Molière et le xvui* siècle aient épuisé le champ des faiblesses, des sottises et d^ vices de l'homme, et que, les maîtres s'étant emparés dejB principaux sujets, il ne reste plus qu'à glaner. 8Î

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vieille que soit une littérature, si vieux même que soit le monde, les sujets ne manqueront jamais au génie, qui est précisément la faculté de voir et de faire voir les choses sous'des points de vue nouveaux. C'est Tabsence du poëte comique que nous prenons pour l'absence de la comédie, La comédie n'a jamais été plus possible que de nos jours. Que M. Scribe y songe : la haute muse comique, qui à la vue des excès du vaudeville est blessée au cœur et nous boude avec raison, a tendu la main à Tauteur de la Camaraderie^ et le protégerait de préférence à beaucoup d'autres, si, au lieu d'éparpiller ses forces, il s'appliquait à les réunir; s'il livrait plus souvent de véritables combats, au lieu d'escarmouches sans fin ^ s'il donnait à son observation plus d'étendue et de profondeur, et s'il ne dédaignait pas aussi ouvertement cette puissance ombrageuse qui ne se laisse captiver que par de continuels sacrifices, mais qui seule aussi peut faire vivre l'écrivain : c'est du style que je veux parler.

Quant au public, le drame moderne ne l'a pas changé : le peuple d'Athènes aimera toujours la comédie.

«•» d^erabri» <84n.

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