Premiers pas dans l'Afrique orientale
Beaucoup de personnes, sans doute, ignorent qu'à peine à cent lieues d'Aden, il existe une ville qui, dans les contrées orientales de l'Afrique, tient le même rang que Tombouctou occupe à l'occident. Vainement les hardis voyageurs qui ont exploré TAbyssinie, vainement de nombreux et intrépides missionnaires catholiques avaient tenté l'approche de Harar. Un tyran soupçonneux et un peuple fanatique promettaient une mort certaine à l'audacieux
infidèle qui oserait souiller de sa présence les murs de cette cité sainte, dont la prospérité, selon une tradition vénérée, dépend de rentière et perpétuelle exclusion des Francs. On se persuada donc en Europe que l'entreprise était impraticable et dès lors on ne songea plus à la tenter.
Voilà comment, cher lecteur, c'était un point d'honneur pour moi, pèlerin des villes saintes de l'Arabie, de constater les privilèges de mon titre, en pénétrant dans la cité justement interdite aux infidèles et en visitant le prince pieux qui la gouverne.
En bon musulman, j'aurais voulu quitter Aden le sixième jour du mois de salar, parce que ce jour, cité par le Prophète comme celui qui vit naître la foi de l'islam , est particulièrement propice aux vrais croyants ; mais je ne pus partir que le lendemain 29 octobre, dans l'après-midi. Déployant notre voile, nous sortîmes du port, et, avant de nous hasarder dans la pleine mer, nous récitâmes la prière du fat-hall, en l'honneur de Cheik-Majid, inventeur de la boussole des marins. Quelques moments de plus et notre navire se balançait sur ces vagues magiques qui, selon El-Masudi, l'Hérodote des Arabes , font résonner aux oreilles du voyaiieurle doux chant des sirènes.
Bientôt, cependant, mes compagnons dé-
pouillèrent tous les signes extérieurs d'une civilisation importune. A Aden, leur tête était rasée ; ils portaient le turban et la roLe des Arabes; mais, devenus libres sur un navire africain, ils quittèrent entièrement leurs vêtements à l'exception de la pièce d'étoffe qui ceignait leurs reins, et ils se montrèrent dans le simple appareil de leur peau d'ébène. — Mohammed emplit sa bouche d'un grossier tabac de Surate, dont il augmenta l'insuffîr santé saveur en y mêlant de la cendre. Guled, après avoir découvert sa tète laineuse, évidemment destinée à demeurer toujours exposée à l'air libre, frotta tout son corps avec un onguent graisseux dont l'analogie avec le suif me parut extrême. Enfin ïsmaïl, notre raïs ou capitaine, emboucha un os de chèvre en guise de pipe.
Quand vint le soir, notre équipage s'accroupit autour d'un certain mélange de grain torréfié et de graisse dont je vous épargne la recette et qui fut rapidement expédié, avec des gestes tellement primitifs, que j'aurais pu me croire chez les Cafres. Le souper achevé, comme la brise était assez fraîche et la côte fort rapprochée, on abattit les mâts et l'on se prépara à dormir sur le pont, au clair de lune.
Sans en bien comprendre la cause peutêtre, mes compagnons ressentaient avec une joie
extrême ce retour aux habitudes naturelles. Chacun, d'après son apparence extérieure, reçut immédiatement un sobriquet. Les railleries qu'excitaient la grande taille et la maigreur de celui-ci, la petitesse et l'embonpoint de celui-là, étaient incessantes autant qu'impitoyables. Un de nos hommes entonna une chanson de guerre ; un autre, une chanson d'amour, tandis qu'un jeune garçon de la tribu des Eesa, dont l'ignoble visage dénonçait l'origine, se mit à réciter un de ces chants qui, dans son pays, trompent les ennuis de la saison des pluies. Toutes ces effusions étaient naïves et amusantes, mais aucune d'elles ne saurait supporter la traduction dans une langue européenne. Chaque effort des chanteurs était salué par de bruyants éclats de rire, auxquels se mêlaient de grossières plaisanteries manuelles. Tous juraient que jamais ils n'avaient passé une soirée plus charmante (intellectuellement parlant), et ils me plaignaient d'être hors d'état d'entrer complètement dans l'esprit de la conversation.
Il faut maintenant que je fasse connaître mes compagnons.
Au premier rang je cite mon majordome, qui a nom Mohammed Mahmoud (1), et qu'on
(I) Le premier nom est celui de la personne; le
appelle ordinairement El-Hammal, c'est-à-dire le porteur. Il est havildas ou sergent dans le corps militaire chargé de la police d'Aden, et il m'a été donné par les autorités de cette ville. El-Hammal est d'un tempérament lymphatique : il a le cou d'un taureau et la tête ronde. Sa peau est noire ; sa figure est pleine et ses traits sont réguliers. Ces deux derniers caractères sont si rares parmi ses compatriotes, qu'ils le comparent à un Hindou. Orphelin dès son enfance, il a quitté de bonne heure sa tribu, celle des Habr-Gerhajis, pour aller s'engager comme simple chautfeur à bord d'un steamer de guerre de la Compagnie des Indes. Après s'être élevé de grade en grade jusqu'au rang de maitre d'équipage , il s'est fait interprète de voyageurs ; il a visité des pays lointains, tels que le Bengale et l'Egypte, et,' enfin, il s'est enrôlé dans la police d'Aden. n ne sait ni lire ni écrire ; mais il possède le savoir de quinze ou vingt ans d'expérience durement acquise, et, au besoin, il est capable de parler bien et longtemps. Excellent mime, il nous ravit quand il se met à contrefaire les danses de l'Egypte, les manières cérémonieuses
second, est celui de son père. Dans le Somali comme dans TFnde, on omet la conjonclion arabe ben, signifiante/s rfp.
de l'Inde, la colère des Arabes, les injures des Persans, la vivacité des Européens ou l'insolence des Turcs. Doué d'un esprit singulièrement inventif, versé profondément dans l'intrigue, il pourrait passer pour un homme habile, s'il n'était pas affecté de ce défaut caractéristique des Somals, qui ne permet jamais à leur physionomie de rien cacher de ce qu'ils ressentent intérieurement.
Mon second serviteur, choisi pareillement dans la police d'Aden, se nomme Guled. C'est un jeune homme de bonne famille, qui appartient au clan royal de la grande tribu des Habr-Gerhajis. Son père possédait des biens considérables et ses frères sont de riches Bédouins établis aux environs de Berberah. Malgré ces avantages, il a quitté son pays dès l'âge de sept à huit ans pour devenir le serviteur d'un marchand de beurre à Moka. De là il est venu à Aden, où il s'est engagé dans la police. Il est grand et décharné comme un squelette, ce qui est fort commun parmi les Somals; ses épaules sont parallèles à ses oreilles, ses côtes sont saillantes comme celles d'une momie; son visage n'a pas une once de chair, et ses traits suggèrent lidée d'un oiseau affamé. Nous l'appelons le Long Guled; à quoi il répond par le dicton arabe : « Longueur est honneur, même lorsqu'il ne s'agit que de bois. »
— Il est brave, car il se précipite sans réflexion dans le danger; mais la faiblesse de son corps et sa constitution nerveuse le trahissent ; ses mains tremblantes laissent échapper la capsule ou la cartouche. D'ailleurs, il ne peut supporter ni la faim, ni la soif, ni le froid.
La troisième personne de ma suite est un certain Abdy-Abokr (i), appartenant également à la tribu des Habr-Gerhajis. En raison de sa science superficielle et de sa prodigieuse immoralité, nous rappelons le Mollah de la Fin des Temps, par allusion à la prédiction du Prophète qui dénonce la corruption des prêtres comme un des signes précurseurs de la fin du monde. C'est un homme d'environ quarante ans, paraissant beaucoup plus âgé, avec de petits yeux perçants, enfoncés et fort rapprochés l'un de l'autre, un front fuyant et une piètre apparence, que distingue seulement la longueur extraordinaire de son dos. Sa démarche est furtive comme celle du chat, et le jeu de sa physionomie décèle la méchajiceté. Ce digne personnage ne sait ni lire ni écrire, et ne prie jamais, ce qui ne l'empêche pas d'avoir appris par cœur un ou deux chapitres du Coran et de pouvoir réciter les longues oraisons du soir et du matin. Ce talent, joint à un demi-
(1) Abréviation d'Abdullah et d'Aboubekr.
savoir en fait de traditions pieuses, lui procure le titre de widad, correspondant à peu près à celui de prédicateur ambulant. Nourri des poètes satiriques de l'Arabie, ses réparties mordantes sont la terreur de tous ceux qui le connaissent. Son père était autrefois un riche armateur qui, abandonné par ses deux fils, après la perte de sa fortune, vit maintenant aux dépens de la charité du chef de Zayla. La Fin des Temps a dépensé des sommes considérables durant ses longues pérégrinations, qui l'ont conduit jusque dans l'Inde. Dans tous les lieux qu'il a visités, il a commis quelque méchante action. C'est d'ailleurs un agréable compagnon, et il se pique de cette politesse orientale qui consiste à citer en toute occasion les vers des poètes. S'il vous voit vous hâter, il insinue « que la patience est fille du ciel et que la précipitation a été engendrée par l'enfer. )> S'il entend prononcer une parole trop rude, il observe « que les blessures causées par le plomb ou par l'acier sont guérissables ; mais qu'il n'est point de remède pour celles que fait la langue. « — Si un grain de riz reste adhérent à l'une de nos barbes, comme il est de bon goût d'user d'euphémisme en parlant d'une partie aussi vénérable de l'homme, il dit en souriant « que la gazelle est dans le jardin. » — A quoi nous répliquons « que nous allons
la chasser à cinq (1). » — Malgré tous ces mérites, je me serais difficilement résolu à prendre avec moi Abdy-Abokr, si le gouverneur de Zayla ne m'avait assuré que je pouvais le regarder comme un fils, et, de plus, qu'il serait capable, au besoin, de porter à un chef influent quelqu'un de ces messages secrets qui, dans ce pays, ne sauraient être confiés au papier. Je ne trouvai en lui qu'un excellent bouffon, habile à remplir des pipes et à les vider, qu'un homme parlant beaucoup et faisant peu de besogne; d'ailleurs, intrigant consommé, lâche, avide et doué surtout de la langue la plus venimeuse qu'il soit possible d'imaginer.
Le soleil levant nous montra les deux montagnes gigantesques qui gardent l'entrée de la mer Rouge : c'est le Jebel-Mayyum en Afrique et le Jebel-Zubah en Arabie. Un peu plus tard nous étions en vue de la côte du Barr-el- Ajam (2), ainsi que les Somals appellent leur pays. C'est une plage de sable jaune, basse, nue et brûlante, qui dépend du territoire des Eesa et qui est bien digne de pareils habitants. A midi nous aperçûmes le Raz-el-Bir ou le
(1) Jeu de mots indiquant les cinq doigts de la main.
(2) Barr-el-Ajara, terre des Barbares, c'est-à-dire des peuples qui ne sont pas Arabes.
cap (lu Puits, auquel se termine la chaîne hardiment dessinée qui borde la baie de Tajurrah. Pendant la journée, abrités par une voile étendue au-dessus de nos têtes, nous employâmes notre temps à fumer et à causer gaiement, car l'air n'était pas beaucoup plus chaud que dans les mers d'Angleterre durant l'été. Quelques hommes de l'équipage voulurent prier ; mais il n'est pas toujours facile de se prosterner sur le pont d'un navire, et, comme on l'a justement remarqué, Tislam n'est pas fait pour les marins. A la fin, l'immense disque rouge du soleil descendit lentement derrière les montagnes de Tajurrah. Nous nous étendîmes sur le pont pour dormir, et, en fermant les yeux, nous eûmes la satisfaction de nous sentir poussés par une bonne brise. Le 31 octobre, de bonne heure, nous entrions dans la baie de Zayla, dont la navigation est réputée fort difficile pour les navires. A midi, nous apercevions la ville. Vrai type d'un port africain, elle est assise sur le sable de la plage, qui se détache en une longue ligne jaune entre la vaste surface bleue de la mer et l'immense voûte azurée du ciel. Ses édifices, dont la hauteur apparente est accrue par la réfraction, semblent sortir du sein des flots. Après tous les récits défavorables que j'avais entendus sur le compte de Zayla, je me trouvais
agréablement surpris par l'aspect de ses maisons blanches et de ses élégants minarets, qui s'élevaient au-dessus d'une longue ligne de remparts brunis par le soleil et garnis de tours circulaires.
Comme nous avancions lentement à travers le labyrinthe des récifs de corail qui remplissent le port, une barque vint à notre rencontre, et les hommes qui la montaient nous apprirent de tristes nouvelles. L'amitié qui subsistait entre l'émir deHarar et le gouverneur de Zayla se trouvait rompue, et le passage à travers le pays des Eesa était intercepté. Les circonstances de cette querelle étaient purement africaines. De temps immémorial, les caravanes d'esclaves venant d'Abyssinie étaient escortées par le clan des Rer-Gulemi, appartenant à la grande tribu des Eesa. Sommés récemment de partager avec le reste de la tribu les profits qu'ils tiraientde ce monopole, les Rer-Gulemi avaient répondu par un refus formel. Les Eesa s'étaient alors levés en masse, avaient attaqué la première caravane qui s'était présentée, en avaient dispersé l'escorte et avaient été vendre à Tajurrah, à raison d'un dollar par tête, les femmes des Rer-Gulemi avec les autres esclaves. Ils avaient aussi mutilé cruellement une centaine de jeunes garçons. Les Rer-Gulemi, pour se venger, ayant
surpris un voyageur pacifique placé sous la protection de leurs ennemis, lavaient impitoyablement égorgé. Or, ce voyageur, nommé Masoud, n'était autre qu'un esclave et un fils adoptif de Scharmarkay, gouverneur de Zayla. De son côté, l'émir de Harar avait expulsé tous les étrangers de sa ville, où la petite vérole sévissait de la manière la plus cruelle. Ces faits étaient graves, sans doute; mais je me rassurai en me disant que les pires situations sont celles qui ont le plus de chance de s'amender.
Notre navire jeta l'ancre à une assez grande distance de la terre, que les canots peuvent seuls aborder. Mes compagnons m'ayant invité à m'habiller me firent descendre dans un petit bateau avec la portion la plus nécessaire de mon bagage, et ils m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la ville. Avant de se présenter pour la franchir, chacun d'eux se revêtit d'une toba (1) neuve, passa un long poignard à sa ceinture, chargea son bras gauche d'une large ou bouclier et arma l'autre bras d'une longue lance. Au passage de la porte, un grand soldat noir, également armé d'une lance, nous arrêta en nous criant : « Holà ! ho ! chez le gouver-
1) Draperie semblable à hi toge romaine ou au plaiilécossais.
neur ! » Guidés par lui, nous traversâmes, au milieu d'une curiosité importune, les ruelles poudreuses de la vieille ville arabe, et, après un trajet assez long, notre conducteur ayant soulevé la natte qui couvrait rentrée de la maison du gouverneur, nous nous trouvâmes en présence de ce dignitaire.
J'avais déjà rencontré Scharmarkay à Âden, où les autorités lui avaient fortement enjoint de veiller à ma siireté personnelle; mais, comme je devais passer pour un marchand musulman, ma présentation officielle était indispensable. Le Hammal me servit de maître des cérémonies. Préférant une espèce de cabane aux grandes maisons qu'il possédait dans la ville, Scharmarkay nous reçut dans une pièce humide et incommode dont les murs en roseaux étaient bordés de matelas ou de coussins, tenant le milieu entre un divan et un lit. Les seuls ornements que je remarquai étaient quelques armes et un collier composé de grains de chapelet de couleur brillante qu'on avait suspendu près de la porte. J'occupai la place principale : le gouverneur et le Hammal s'assirent à ma droite, tandis que plus bas se tenait Mohammed Scharmarkay, fils et héritier du maître du logis. Le reste de l'assistance alla s'accroupir sur des tabourets d'une forme toute particulière. Une froideur extrême re-
gnait dans cette réunion. L'usage des pipes et du café est inconnu dans ce pays et rien ne peut le suppléer.
El-Hadji Scharmarkay, gouverneur de Zayla, est un homme remarquable. Il prétend descendre , en ligne directe , du saint fondateur des grandes tribus des Gerhajis et des Awal; mais ses ennemis lui attribuent une origine beaucoup moins illustre , que son teint brun clair semble confirmer. Ils assurent que son grand-père était un esclave d'Abyssinie. Quoi quil en soit, Scharmarkay a débuté dans le monde comme nacoda ou capitaine d'un navire du pays, et, de grade en grade, il s'est élevé jusqu'au commandement de sa tribu. Il doit, en grande partie, son avancement à la protection des Anglais, auxquels il a rendu des services utiles en plus dune occasion. Depuis quinze ans il remplit les fonctions de gouverneur de Zayla et du pays circonvoisin, sous l'autorité du pacha ottoman de l'Arabie. Pendant sa jeunesse, c'était un vaillant soldat. Il ne savait ni lire ni écrire; mais dans un combat il pouvait manier jusqu'à quatre javelines à la fois, quand d'ordinaire les hommes de son pays ne se servent que de deux. Il compte maintenant près de soixante ans. Sa taille dépasse six pieds anglais et sa carrure annonce une grande force. Il cache sa maigreur sous
des robes amples et longues, semblables à celles des Arabes, et il porte toujours un large sabre à poignée d'argent. Il rase sa lèvre supérieure, selon la coutume de la secte musulmane des Shafeï. L'ignorance d'un docteur d'Aden lui a fait perdre un œil, et celui qui lui reste est terni par l'âge. Malgré ses années, il est toujours actif, énergique et ambitieux. Quoiqu'il ait un pied dans la tombe, il n'a d'autre pensée que la conquête de Harar et de Berberah, qui, en le rendant maître delà côte, étendrait son pouvoir jusqu'à l'Abyssinie. A l'entendre parler sur ce sujet, on le croirait encore dans la fleur de la jeunesse. Pour accomplir ses projets d'extension, il irait jusqu'à supprimer , s'il le fallait , le commerce des esclaves, d'où il tire cependant un bénéfice d'environ un dollar par tête. Or , le nombre des esclaves annuellement vendus à Zayla varie entre six cents et mille.
Après une demi-heure d'audience Scharmarkay nous conduisit à travers la ville jusqu'à Tune de ses maisons, laquelle était solidement bâtie en fragments de corail mêlés d'argile, et soigneusement blanchie à l'eau de chaux. Le rez-de-chaussée est une espèce de magasin rempli de caisses et de ballots. Un escalier donne accès dans une longue salle sans meubles dont le sol est d'argile battue, et
dont les étroites fenêtres sont garnies de volets. Elle est pleine de chauves-souris, qu'on respecte scrupuleusement à Zayla, parce que leur présence garantit Tintérieur des habitations contre les mouches et les moustiques, qui sont la plaie du pays. Au même étage se trouvent trois autres pièces plus petites, et le tout est recouvert par un toit en terrasse sur lequel peuvent dormir pendant la nuit ceux qui ne craignent ni la brise de mer, ni la rosée. Je trouvai une chambre préparée avec beaucoup de soin. Le sol était couvert de nattes, et les murs étaient bordés de coussins tenant lieu de divan. Enfin on y avait disposé pour moi, comme siège d'honneur, un kursi, espèce de balle rembourrée , couverte de soie de Perse de couleur brillante , avec assortiment de coussins pareils. Le hadji nous installa dans le logis en grande cérémonie et voulut absolument, malgré mes instances , s'asseoir sur le divan tandis que j'occupais mon siège élevé. Après avoir fait apporter le souper, il observa judicieusement qu'on est toujours fatigué après avoir voyagé, et il se retira pour nous laisser libres de nous livrer au repos.
Bientôt les sons connus de l'islam vinrent réveiller en moi d'anciens et doux souvenirs. Au chant mélodieux du muezzin, si supérieur en beauté et en solennité au bruit de nos clo-
DANS L'AFRIQUE ORIENTALE. il
ches, succéda la prière du soir entonnée dans une mosquée voisine par la foule des fidèles. Ces accents pieux me semblèrent l'emporter infiniment sur toutes les orgues de nos temples. Le coup de canon du coucher du soleil de mon ancienne caravane de la Mecque était remplacé à Zayla par un roulement de tambour, qui s'exécutait à sept* heures devant l'une des portes de la ville. A dix heures, un second roulement avertissait le père de famille qu'il devait être rentré dans son logis, et les voleurs ou les amants que la bastonnade les attendait en cas de surprise.
La venue de la nuit fut fêtée par des chants et des danses , tandis que, dans l'ombre des ruelles obscures, se glissaient avec mystère des formes soigneusement enveloppées. Après avoir tout observé de ma fenêtre, je m'endormis paisiblement, me sentant encore une fois dans des lieux que j'aimais.
SEJOUR A ZAYLA.
Je ne veux pas fatiguer mon lecteur par la description monotone des vingt-six jours parfaitement semblables que je passai à Zayla, occupé à déterminer mon itinéraire, à m'assurer de bons guides, à acheter des chameaux et des mules, à terminer, en un mot, les préparatifs laborieux d'un voyage sur la terre d'Afrique ; mais comme l'emploi de la journée d'un Européen dans la capitale du Somali sera sans doute chose nouvelle, je vais en essayer le récit.
Nous nous levons dès l'aurore , heureux d'échapper aux moustiques et à l'air épais de la maison. >'ous montons sur la terrasse, où l'on nous suppose appliqués à nous acquitter de nos dévotions, tandis qu'en réalité nous ne nous occupons qu'à épier nos voisins et voisines. Parmi ces dernières, deux sœurs attirent particulièrement mon attention. La première, née d'une mère indienne, est une jeune personne dont les allures paraissent être des plus vives. Sa peau couleur de chocolat , sa longue chevelure et son profil de perroquet, sont grandement admirés par les élégants de la ville. Aussi, chaque fois qu'elle suppose qu'on l'observe, elle se met à coqueter, tantôt en peignant ses beaux cheveux , tantôt en chantant ou en dansant, tantôt même en frappant les jeunes filles esclaves qui la servent. A nous, gens sérieux, ce petit manège rappelle la sentence d'un poète arabe :
Sans justice, un roi est un nuage sans pluie; Sans bonté, un sage est un arbre sans fruit ; [frein; Sans retenue, un jeune homme est un cheval sans Sans sagesse, un vieillard est un fleuve sans eau ; Sans modestie, une femme est un pain sans sel.
L'autre sœur est mariée. Sa peau , à peine plus foncée que celle d'une bohémienne, ses longues nattes luisantes , dont le reflet est
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bleuâtre , et enfin son vêlement à franges de couleur brillante, confirment l'origine abyssinienne de sa mère. Elle a tatoué son visage. Une ligne est tracée depuis le sommet de son front jusqu'au bout de son nez ; entre les deux sourcils est un dessin assez semblable à une fleur de lis ; d'autres signes ornent les coins de sa bouche. Elle passe la journée à surveiller ses esclaves et à tresser des nattes de jonc, industrie particulière à ce pays. Nous avons promptement fait connaissance, jusqu'au point d'échanger des salams. Je regrette d'être obligé d'ajouter que ma charmante voisine a donné lieu parfois à de petits scandales dans le quartier, en se servant de ses doigts pour faire des signes à des personnes invisibles (1).
A six heures nous descendons pour le déjeuner, qui consiste ordinairement en mouton rôti et en gâteaux. Ce repas substantiel à une heure aussi matinale est à la fois une preuve de santé et d'opulence. On me passe une serviette sous le menton, comme sij'étais un petit enfant, et si mon appétit paraît être en défaut, je subis une sévère réprimande. Quand des visiteurs se présentent, ils sont toujours invités à prendre place à notre banquet. Nous al-
(1) Lorsqu'une femme s'adresse à une autre femme, elle se sert de la parole.
Ions nous accroupir autour d'une petite table ronde, fort basse , et nous mangeons solidement , sans jamais nous arrêter pour boire. L'appétit que nous ressentons en Afrique est vraiment surprenant. Notre consommation est six fois aussi grande qu'à Âden. C'est probablement l'effet produit par l'eau douce , après l'onde araère des puits de VOEU de VYémen (i). Nous terminons notre déjeuner par le café et la pipe, puis nous allons nous recoucher. Après ce second sommeil, je prends quelque livre arabe et je me dispose à recevoir les visiteurs qui arrivent par douzaines, personne ici ne paraissant avoir quelque chose à faire. Chacun, après avoir laissé ses pantoufles à la porte, entre drapé dans sa toge et va déposer sa lance dans un coin. Ceux qui portent un sabre, signe d'éminente notabilité dans cette partie de l'Afrique , le placent à leurs pieds. On se donne la poignée de main (je fus repris un jour pour avoir offert seulement le bout des doigts), et si un inférieur veut faire preuve de déférence , il enveloppe sa main dans un pan de son vêtement avant de vous la présenter. Les gens de ce pays n'ont aucune idée des manières d'Europe. Ils tournent en ridicule tous les actes de pure politesse, en disant que
(1) Aden.
ce sont œuvres de filles. Ils se piquent d'une parfaite simplicité, masque favori dont aime à se couvrir l'astuce des peuples encore sauvages. En somme, ils sont également exempts d'affectation , de roideur et de manières vulgaires.
Quelquefois, à ce moment du jour, nous recevons la visite de Mohammed Scharmarkay, fils aîné du gouverneur. C'est un homme de trente ans, grand, bien fait, mince mais vigoureux, sans barbe, avec un teint clair, de grands yeux et un cou dont l'élégance pourrait être enviée par une dame. Ses mouvements ont la grâce de la force unie à la souplesse. Il court et saute également bien, lance admirablement la javeline et se sert passablement du fusil. Comme il a reçu une éducation libérale à Moka, il passe pour un savant parmi ses compatriotes. De même que son père, il dédaigne les présents, parce que son ambition vise plus haut. J'eus beaucoup de peine à lui faire accepter une carte d'Asie et un revolver. Il aime infiniment les livres, et il m'a emprunté mon Abou-Kasin pour le copier. Il avait fatigué ses yeux par une lecture trop assidue, et je me suis acquis sa reconnaissance en lui appliquant une couple de vésicatoires dont l'effet a été salutaire. Il ne se lasse pas de parler sur les sciences religieuses. Devenu l'aîné de sa
famille, il paraît résolu à ne pas la laisser éteindre, car il a déjà épousé dix femmes; mais les deux seuls enfants qu'il a eus ont été égorgés par les Eesa. Quand il voit son père le matin, il lui baise la main et reçoit en retour un baiser sur le front. Il aspire au gouvernement de Zayla, et prévoit avec plus de calme que le Hadji le jour où la possession de Berberah doit faire affluer l'or dans ses coffres. Il n'a rien d'ailleurs de la mansuétude de son père; il conseille toujours la bastonnade, et pour mieux tenir ses concitoyens à distance, il a épousé en dernier lieu une femme arabe, ce qui ne laisse à aucun homme du pays le droit de franchir le seuil de sa maison, à titre de parent.
Parmi nos visiteurs les plus assidus, nous comptons l'émir el bahr ou capitaine du port, et le nakib elaskar ou commandant de la place. Ce dernier, nommé Mohammed Omar-el-Hamumi, est un de ces aventuriers sortis de l'Hadramaut (1) qui vont se répandre dans toutes les contrées voisines de l'Arabie. Ce sont les Suisses de l'Orient; braves, hardis, sobres, fidèles aussi longtemps qu'ils sont
(1) L'Hadramaut est la partie du littoral arabe qui borde rOcéan depuis la mer Rouge jusqu'au golfe Persique.
exactement payés, leur énergie et leur résolulion imposent aux craintives populations de rinde ou de l'Afrique. « Si vous rencontrez une vipère et un Hadrami, épargnez la vipère, » dit un proverbe fort répandu. Nés dans un pays pauvre, ces hommes vont partout chercher fortune, et l'on dit généralement en Orient, qu'il n'est pas une seule contrée de la terre où il ne se trouve au moins un Hadrami. Notre commandant , dont l'armée se compose de quarante hommes, se plaît à nous faire des lectures arabes.
Quelquefois aussi nous voyons un personnage grandement vénéré à cause de sa généalogie sans tache : c'est le sayyd Mohammed-el- Barr, ancien gouverneur de Zayla. Avec lui vient ordinairement le fakih Adan, homme fort savant mais d'une caste ignoble (1). Lorsqu'ils arrivent tous deux, la conversation prend surle-champ un tour sérieux. Nous parlons tour à tour religion, politique, histoire et littérature. Il n'est pas aisé, toutefois, de s'entendre avec des gens qui confondent la vierge Marie avec l'enchanteresse Miriam, qui ne conçoivent un roi que comme un voleur exerçant son in-
(1) Le système des castes qui prévaut dans l'Yémen, c'est-à-dire dans la partie méridionale de l'Arabie, est général dans le Soraali.
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diistrie sur la plus grande échelle, qui mesurent Texcellence religieuse par l'abstention plus ou moins rigide à l'égard des mets défendus, et qui, enfin, se représentent la terre sous la forme que voici :