LA MONTAGNE DE KÀF
Quand la réunion est exclusivement composée de Somals, j'écris de l'arabe, je copie ou j'analyse quelque livre utile. Lorsque des
Arabes sont présents, je lis ordinairement un conte des Mille et une Nuits, de ce recueil merveilleux, si souvent traduit, si profondément défiguré et si peu compris en Europe. Le livre le plus familier, peut-être, après la Bible, en Angleterre, est l'un de ceux que l'on y connaît le moins ; par le motif très-simple que le cinquième de l'ouvrage est absolument impossible à traduire, et que Toilentaliste le plus audacieux n'oserait rendre littéralement les trois quarts du reste. De là i! résulte que la véritable essence de l'ouvrage arabe est perdue pour le lecteur européen. Nous voulons parler surtout des contrastes qui résultent des nuances pâles ou éclatantes des tableaux , de la corruption effrénée des mœurs et de la pureté des maximes. Ainsi, après nous avoir fait entendre un précepte aussi sublime que celui-ci :
« Répandez la semence des bonnes œuvres « sur le sol le moins fécond, car le bien n'est «jamais perdu, même quand on le répand « sans mesure, » on nous représente les dames de Bagdad s'asseyant sur les genoux d'un portefaix et se livrant à d'obscènes plaisanteries devant lesquelles aurait reculé l'Arétin.
Souvent, enfin, je suis visité par le topchibachi ou commandant de l'artillerie, soldat brutal, naguère bachi-bouzouk dans l'Hedjaz.
C'est lui qui me rase la tête chaque vendredi : les autres jours il me raconte ses campagnes en Arabie. Parfois ma chambre se remplit d'Arabes et d'autres marchands étrangers établis à Zayla. Dans ces réunions quotidiennes, je ne vois rien qui justifie l'accusation de vanterie si fréquemment dirigée contre les habitants du Somali. Ils parlent, ils crient, ils allongent leurs jambes sur le divan; enfin, pour mieux fumer le houkah commun placé au milieu de la pièce, ils se roulent comme des animaux sur les nattes qui recouvrent le plancher, et ils s'occupent adroitement à nettoyer leurs dents avec de petits morceaux de bois destinés à cet usage. Pendant ce temps je me tiens sur le kursi ou siège d'honneur, murmurant à demi-voix les mots que je trouve dans mon livre, atin d'exciter le respect; ou bien je lis à haute voix pour l'édification générale; ou bien encore je dis la bonne aventure en examinant la paume des mains , et je tire des horoscopes.
Il faut une dose d'originalité, je l'avoue, pour aimer une pareille manière de vivre. D'abord, il n'y a là aucune société de femmes. L'islamisme semble s'être proposé de relâcher tous les liens entre les deux sexes, afin de resserrer ceux qui unissent particulièrement l'homme à l'homme. En second lieu, votre
maison ne vous appartient pas, car à toute heure du jour, votre porte doit être ouverte à vos amis ; et s'il convient à l'un de ceux-ci de se mettre à chanter, rien ne doit l'empêcher de contenter son envie. En un mot, jusqu'à ce que vous ayez appris à vous faire à vousmême une solitude au milieu de la foule, vous serez condamné à l'ennui et à l'irritation. Il faut ici oublier vos préjugés européens et sacrifier sans réserve votre prédilection pour la politesse des Indiens, pour le savoir-vivre des Persans, pour la courtoisie des Arabes ou pour la dignité des Turcs. Ici l'homme vit aussi libre que la nature l'a fait; et si vous ne pouvez vous résigner à vous faire raser la tête en public, à voir vos amis se peigner dans votre chambre ou manier sans cérémonie tout ce qui vous appartient, à vous entendre interpeller familièrement par le premier venu sans que vous le connaissiez aucunement, je vous conseille fortement de ne pas venir dans le Somali.
Vers onze heures, quand arrive l'eau fraîche apportée des puits situés à quelques milles au dehors de la ville, le Hadji nous envoie notre dîner, qui se compose d'une étuvée de mouton où surabonde la graisse, de riz bouilli, de gâteaux de maïs, de poisson et de lait frais ou caillé. Nous nous plaçons alors autour d'une
table dont la forme me rappelle la fameuse table ronde, et je doute que le bon roi Arthur ait eu des écuyers tranchants aussi habiles que le sont mes compagnons. Après le repas viennent les pipes et le café : puis, ayant renvoyé les visiteurs, mes gens vont faire leur sieste, tandis que je m'occupe de mon journal ou de mes études.
A deux heures après midi , une bruyante clameur s'élève à notre porte. Si nous ne l'ouvrons pas immédiatement, on nous crie, du dehors, que sans doute nous cachons quelque nazaréen. Une foule d'oisifs, qui ne savent comment passer leur après-midi, entrent alors et la scène de la matinée se renouvelle. Quand le soleil commence à baisser, nous allons chercher le frais sur la terrasse, ou bien nous nous habillons pour faire une promenade. Ordinairement nous dirigeons nos pas vers Test à travers la ville, et nous gagnons une plaine sablonneuse couverte de sarcophages brisés où fourmillent des crabes de terre. A son extrémité, sur le bord de la mer se trouve une petite mosquée à l'ombre de laquelle nous allons nous asseoir. Là nous jouons au shantarah, espèce de jeu de dames. |Plus souvent, dédaignant ce plaisir efféminé, nous tirons au blanc, nous lançons la javeline, nous sautons, ou nous nous livrons à tout autre exer-
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cice gymnastique. Les armes favorites des Somals sont la javeline, la dague et le bâton de guerre. On abandonne aux classes serviles l'arc et les flèches empoisonnées. Les armes à feu sont détestées autant que redoutées dans le Somali, parce qu'avec elles, dit-on, le lâche peut tuer le brave.
De temps en temps viennent se mêler à nos exercices les mercenaires arabes de la garni son, qui sont beaucoup plus habiles que les gens du pays. Ceux-ci, non-seulement ignorent le maniement du sabre, mais ne savent même pas se garantir contre les armes offensives avec leurs boucliers ronds. Ils ne connaissent guère mieux l'usage de la dague, et dans l'exercice de la javeline, leur arme préférée, les Arabes l'emportaient de beaucoup. Quoique la dignité du turban m'empêchât de sauter, je passai bientôt pour l'homme le plus fort qui fût à Zayla. C'est là le meilleur moyen d'obtenir le respect des peuples barbares, qui rendent un hommage exclusif à la force du corps, en même temps qu'ils ravalent jusqu'au niveau de la ruse la supériorité de l'intelligence.
Quand nous étions fatigués de nos exercices gymnastiques, nous reprenions notre promenade autour des murs de la ville jusqu'à l'Ashurbara ou porte du Sud, devant laquelle nous trouvions les petits garçons jouant et se bat-
tant avec des bâtons et des pierres; ils étaient pleins d'énergie, mais criards et impudents comme de jeunes sauvages. Dès l'âge de deux ans, ils tendent la main pour obtenir quelque friandise, et, si on les refuse, ils vocifèrent des injures. Les citadins jouent à la boule, mais fort mal. Ils se divisent alors en deux bandes, celle des hommes mariés et celle des garçons. Les querelles sont fréquentes ; aussi les joueurs ont-ils soin de ne porter que le vêtement indispensable; car sans cette précaution ils reviendraient en guenilles. Les vainqueurs chantent et dansent autour de la ville pendant des heures entières en brandissant leurs javelines et en poussant leurs cris de guerre. Ils proclament bruyamment des victoires imaginaires sur leurs vieux ennemis, les Abyssiniens, et se livrent à des transports frénétiques. Une grande bataille gagnée en Europe est célébrée avec moins de fracas. Tel est l'effet de l'oisiveté, cause première de toutes les puérilités du pompeux Orient.
En dehors de la porte, nous trouvons ordinairement un campem.ent de Bédouins; leurs tentes sont basses, enfumées et grossièrement faites ; ces gens sont de véritables sauvages. Leurs grosses têtes, couvertes d'une abondante chevelure peinte en rouge et imprégnée de beurre, sont surmontées d'un énorme peigne,
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auquel s'ajoute souvent la sinistre plume d'autruche, annonçant que celui qui la }3orte a tué sonhomme. Un bandeau d'étolfe de coton couvre leurs épaules; un autre ceint leurs reins ; tous portent de grossières sandales ; ils ont pour armes la lance, la dague et le bouclier rond. Quelques-unes des femmes seraient jolies, sans l'expression satanique de leurs regards. Autour du petit camp sont des ânes et des chameaux, outre une troupe de petits vauriens qui, dès qu'ils m'aperçoivent, se mettent à courir en criant : « L'homme blanc ! l'homme blanc î sauvons-nous ! sauvons-nous ! sauvons-nous ! » Une fois cependant mon amourpropre fut décidément flatté par les attentions d'unepelitetillenoire de quatre à cinq ans, qui me suivit dans les rues de la ville, en s'écriant : ^ya wanaksan ! ce Qu'il est beau ! » Malgré leur physionomie sauvage, ces Bédouins ne me parurent pas méchants ; hommes et femmes quittaient leurs tentes pour venir me regarder. Un jour il m'arriva de dire : « Voyez, nous sortons de la ville pour les voir, et à leur tour ils sortent de leurs tentes pour nous contempler. Nous nous étonnons de leur teint et ils s'étonnent du nôtre ! » Un des Bédouins qui comprenait l'arabe rendit mes paroles aux autres, ce qui excita parmi eux un accès de gaieté bruyante.
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>'ûus sommes obligés de rentrer dans la ville avant le coucher du soleil , parce que chaque soir on ferme Ic^s portes, dont les clefs sont portées chez le Hadji. C'est une précaution bien vaine, car il existe dans les murailles une douzaine de brèches capables de donner passage à un àne. ISous regagnons notre logis au moment de rappel à la prière du soir. Aucun de mes gens ne prie ; mais tous, par bienséance, s'abstiennent de paraître en public aux heures des exercices de dévotion. De même que la plupart des Africains, le Soraal est généralement d'un esprit peu religieux. Une nuit, tandis que j"etais campé chez les Eesa, je fus réveillé par les cris d'une vieille femme qui, en proie aux douleurs aiguës d'un mal de dénis, répétait sans cesse : « 0 Allah, puissent tes dents te faire souffrir autant que je souffre! )> De sauvages Bédouins vous demanderont où l'on peut trouver Allah. « Pourquoi cette question ? » répondrez-vous. Ils répliqueront aussilôt : « Si les Eesa pouvaient atteindre Allah, ils le perceraient de leurs lances; car il permet que leurs demeures soient dévastées, que leurs bestiaux soient enlevés, et que leurs femmes soient égorgées. » A cette brutale impuissance de concevoir l'Être suprême se trouvent mêlées les superstitions les plus absurdes. Ainsi tel guerrier du désert n'osera lever les yeux sur
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un pèlerin, de peur Hl'èlre anéanti par son regard ou par sa parole.
Notre souper, que nous devons encore à l'hospitalité du Hadji, est la contre-partie du dîner. Lorsqu'il est achevé, nous allons sur la terrasse jouir de l'aspect de la mer et des montagnes de Tajurrah éclairées par la pâle lumière de la lune. L'étoile du soirbrille comme un diamant sur le tranquille horizon. Un léger brouillard, qui affecte toutes les nuances imaginables, entre le bleu de la turquoise et le vert de l'aigue-marine, prête à la voûte du ciel un charme tout particulier. Derrière nous, brunies par l'éloignement, en même temps qu'argentées par la lune, se montrent des montagnes que nous savons être habitées par une population féroce : leurs form.es mystérieuses impriment un vague effroi dans le cœur du voyageur. Cependant la brise de la nuit, unissant son murmure à celui des vagues de la mer, résonne doucement à nos oreilles, tandis que, par un sévère contraste, se font entendre tour à tour le rire convulsif de l'hyène, le cri discordant du chacal et l'aboiement prolongé du chien sauvage.
Si l'air du soir est trop frais, nous restons dans la maison et alors Mohammed Omar nous fait quelque lecture poétique. A ce moment, l'imagination excitée de mes compagnons de-
vient superstitieuse. Le secrétaire du Hadji, nommé Suleymayn, esclave noir originaire du Sawahil (1), découvre nos destinées dans les grains du rosaire musulman. Cette bonne aventure africaine tient une grande place dans la vie d'un Somal. Certains hommes sont renommés pour la sûreté de leurs prédictions ; et dans les moments de danger, l'esprit humain, sujet à toutes les faiblesses, ajoute foi aux paroles de ces devins. J'observai que le prudent Suleymayn ne renvoyait jamais avec une réponse défavorable les personnes qui lui accordaient leur confiance ; mais il avait toujours grand soin d'insister sur l'efficacité des sacrifices et des aumônes, qui, devant être négligés d'une manière à peu près assurée, lui réservaient une excuse en cas d'accident. Quelquefois aussi nous écoutions des contes de sorciers, qui sont de tous les pays du monde. Tandis qu'en Europe ces êtres malfaisants se changent en loups et se cachent dans les bois, ils prennent en Afrique la forme de lions ou d'hyènes qui parcourent la plaine. On m'a montré dans le désert des hommes dont la réputation de sorcellerie était parfaitement
(l) On ilésigne sous ce nom lout le litlorni afrioaiii rompris entre la cote de Sohiali et le canal de Mozambique.
établie. A Zayla, on me fit voir un jour un certain Bédouin nommé Fariii Badaun, qui, par goût pour le sang, disait-on, se faisait hyène de temps en temps. Il y a quarante ans environ, trois frères furent mis à mort, non loin de Berberah, pour crime de métamorphose. Au surplus, le caractère des sorciers tinit toujours par être complètement prouvé, soit à cause de la queue qui reste attachée à leur personne, parce qu'en reprenant la forme humaine ils oublient de frotter contre un arbre la partie de leur corps désormais décorée de cet appendice, soit en raison des blessures qu'ils ont reçues pendant leur transformation et dont ils n'ont pu faire disparaître les cicatrices. Les Somals croient encore que certains hommes apprennent le langage des oiseaux ou celui des bêtes féroces. Une autre croyance populaire fort répandue est celle de l'aksar, i'el-eksir des Arabes, dont les Européens ont fait leur élixir merveilleux. — On raconte aussi de prodigieuses histoires de certains seaux à lait qui, par la vertu magique d'un rameau coupé accidentellement dans un buisson, se remplissent d'argent et acquièrent la fécondité inépuisable de la corne d'abondance. On suppose que c'est toujours une génisse rouge qui est douée de la faculté de découvrir et de détacher le rameau féerique. Or, il faut qu'elle
n'ait rien mangé de tout le jour : aussi arrivet-il souvent que les possesseurs de génisses rouges se donnent une peine infinie pour surveiller leurs faits et gestes pendant bien des matinées. —Un autre jour, il s'agit de ces vieilles femmes qui aiment à se nourrir du foie humain. Celles-là s'occupent aussi à faire mourir les petits enfants. Dans le Somali, on appelle une vieille femme bidaa ou hunayijo, mots qui signifient sorcière. Les blessures produites par les moyens infernaux ne laissent voir aucune marque extérieure. Tl faut que la victime devine elle-même de qui vient le mal qui Tafflige; alors ses parents se saisissent de la magicienne et la battent jusqu'à ce qu'elle ait mis un terme au sortilège. Le nombre des malheureuses qui périssent ainsi martyrisées est d'autant plus considérable que, dans ce pays barbare, la mort d'une pauvre vieille femme est considérée comme une peccadille. Le sexe tout entier, au surplus, est absolument privé de bon renom dans le Somali ; et là comme ailleurs, ceux qui contribuent le plus à le dégrader sont les premiers à l'accabler de leurs sarcasmes. — « L'esprit chez une femme, s'écrie un citadin de Zayla, mais c'est ce qu'est chez un dromadaire l'habitude de s'échapper ! » « Allah, déclare un autre, a fait la femme d'un os crochu, et on la brise-
rait plutôt que delà redresser. « — Peut-être, en détinilive, ces imputations si générales sont-elles favorables aux personnes féminines en particulier, parce qu'elles préviennent les critiques individuelles, et, malgré leur mépris affecté pour les femmes, les musulmans s'abstiennent scrupuleusement de mentionner jamais le nom d'aucune d'elles.
Après une séance de deux heures, nos visiteurs nous quittent. Nous nous hâtons alors de dérouler nos nattes et de les étendre sur le sol, car nous devons nous lever au premier chant du coq. Un antiquaire admirerait nos oreillers de bois sculpté, dont la concavité est destinée à recevoir la tête graisseuse et la frisure élaborée des gens du pays. Comme en Abyssinie, ce meuble rappelle l'oreiller de l'ancienne Egypte, si ce n'est qu'il ne porte aucun de ces typhons, ou autres génies à face horrible destinés, dit-on, à tenir écartés les mauvais rêves. — Parfois, à une heure tardive, le son du tambourin et le bruit des mains qui se frappent en cadence nous convient à quelque bal voisin. Les danses du Somali, dont les figures compliquées s'apprennent pendant la jeunesse, sont d'une exécution presque impossible pour l'étranger. On les commence toutes en frappant des mains, et contrairement à la coutume généi-ale de l'is-