‹ Premiers poèmesChapitre 25 sur 29 · CHANSONS · texte numérisé non relu

CHANSONS

Je t*aime de ta voix, de tes yeux, de tes seins

et de ma vie à toi, toi dont les desseins

sont d*aimer celui qui t'aime tant

que peuvent passer les printemps

loin de toi et ton sourire, sans que Famant

profondément que suis de ta beauté s'émeuve

de rien d'autre que de ta tendresse toujours neuve.

Chérir est la fin des buts, chérir

parce que Ton est dompté par la ligne,

la ligne brève et longue équivalente aux cieux,

la ligne à ravir ;

or, je l'ai dans mes yeux,

ce jeu des parfaites géométries;

292 PHEMIERS POÈMES

à cela je crois, je ne crois à rien d'autre, car les idées ne sont que méchants hôtes qui se jouent en fallacieux signes et se tordent dans Tinfini.

Donc vers ton parvis, je viens humble et soumis,

et vers vos pieds dépose les g'uirlandes florales

de mon cœur et de ma cervelle et de ma vie,

et puis aussi je donne mon âme toute blanchie

de la droiture de vos vœux, et les aveux

que n*ai pu vous faire, car le verbe finit

quand se joue Tâme pure, aux visions de paradis,

et puis, sous vos lèvres expirent mes jalousies,

votre fou se câline à votre joue et dit :

« Mienne que j'aimerai par les foires de la vie,

mienne qu'adorerai aux féeries

que me jouent ses présences bénies,

faites de ce cœur à vous l'Éden béni,

car l'Eden, c'est d'être deux, amants et amis. »

Je parerai tes bras de bracelets, ton cou d'un collier, tes lèvres de mes lèvres,

je scellerai ton rêve de ma fièvre, ta g-aietè Tencouragerai de toute mon âme grisée,

tes cheveux les couronnerai des acclamations qu'arracherai aux trouvères surpassés.

Puis te demanderai pardon d'avoir si mal chanté le don parfumé de ta grâce souveraine et l'assentiment de ta beauté reine.

■'04 PREMIEUS POÈMES

Notre dame de notre amour,

dont la chapelle est près la mer,

si vers ton autel sa face s'achemine,

aumônière aux vieilles que les rides parcheminent

et gaie à Tenfant qui court.

Dis-lui que Texil est lourd,

que les mains sont désheurées,

toujours à sa taille liées,

tous ces bonheurs des derniers jours,

et que c'est lividité,

ce soleil clair des matinées

dans la ville où l 'ennui me g*arde emprisonné.

Notre dame de nos caresses,

ta chapelle vers le nord,

c'est un exil vers les bords

de la dure fatalité.

Reine des tristesses d'été,

je ne puis pendre à tes piliers

les lourds ex-votos des pèlerins boréaux,

Notre dame du soleil de nos caresses.

Je la laisse t'apporter la royauté des genêts d'or,

l'éclat roug'e des fleurs de g-renadier

et la douceur des fig-ues cueillies à Taurore,

l'émail des statues divines par les piliers

des temples païens de claire beauté,

où s'usèrent mes genoux à contempler

les radieux étés de la face humaine.

Accueille mon ambassadrice

et dis-lui qu'on souffre loin d'elle

et que son esclave est celui de la plus belle.

J'héberg-e en mon âme, ô mon âme, un hôte

aux délices de sourires et de baisers,

sur l'été de ma vie penché

pour que mes voix et mes yeux viennent fêter

un clair frisson de joie des étés.

Je t'ai prise et conquise et te garderai.

J'ai mis à ton cortèg-e les mag-es,

les pèlerins et l'Hécate des nuits d'été.

De pâles chevaliers muets au bord des routes

tenaient les hampes des drapeaux vers le passage adoré,

j'ai fait chanter les lieds de pauvres filles, près de ta route,

pour que ton sourire puisse consoler leurs doutes.

Je t'ai prise et conquise et te g-arderai.

Et ne pouvant t'ofFrir qu'un maigre Occident

mal paré de chansons, un Occident somnolent,

je t'ai sacrée reine de l'Orient

que je possède, larg*e et pur et haut,

crucifié de martyrs riants,

joyaux de la Sulamite que j'ai.

Je t'ai prise et conquise et te garderai.

Je suis celui de ta beauté et rien d'autre, le reste des débris du monde n'étant rien que nomenclature et que mappemonde, je suis celui de ta beauté et rien d'autre.

Ta beauté c'est du doux soleil vers midi, non très loin d'un mur blanc, de nattes, de chansons, ta beauté c'est des yeux vivant des vies de colibris et puis mon âme toute et toute ma vie.

Ta beauté s'éjouit dans un cœur tout à toi,

ta beauté parfois frissonne

en pensant que mon cœur sonne

comme d'un éternel émoi.

Mais tu sais si bien que personne

ne se mirera dans ce miroir à toi.

Ta beauté réjouit tout ce cœur tout à toi.

Je m'ennuie à tarir ; viendrez-vous avec nous au bocag-e royal des fous? Parez-vous donc à ravir

d'un collier d'ambre à votre cou, sur votre doux visag'e un loup, que seul je puisse savoir que tu es jolie à ravir.

Des crépons argentés, d'un éventail en rais lunaires, de votre reg-ard, parez-vous et venez, jolie à ravir.

3oo

Le rêve est doux, qui joint les espaces; sur la route vous feront place les carrosses des rêves jaloux.

Que soyez parée à ravir.

Et votre triste oompag-non embrassera votre cou et puis dénouera votre loup.

Belle, tu es jolie à ravir.

Qu'il est loin le rêve espéré et que vais vivre dépité car, vrai, je m'ennuie à tarir loin de vous, jolie à ravir.

DOMAINE DE FEE 3oi

Corbeille de fruits rares que j'aime,

entrelac des lig-nes que j*aime,

son des propos que j'aime,

danse des danses de ton pas que j'aime,

loin de toi, c'est attendre et non vivre.

Oiselet qui dans mon cœur pépie,

face rieuse qui me taquine et qui me rit,

face sérieuse dont je m'inquiète, vers qui je prie,

loin de toi, c'est pâtir et non vivre.

Loin de toi, c'est le désert et. non la vie, c'est un bruit de fête qui vient dans la nuit assombrir la pauvre âme dolente de n'avoir pas à toute minute de sa vie sur son épaule ta tête souriante.

302 PIIEMIERS POÈMES

Les masques de la mascarade, passez, vous n'êtes pas celle dont mon être épris chancelle, passez sans moi votre parade.

Les barques vers Ophir ou Thulé, passez^ vous ne portez pas celle à quelles lèvres mon cœur se scelle, passez sans moi vos traversées.

Chansons de fêtes carillonnées, restez, si vous chantez celle qui demeurera mon aimée et bercez-moi ma destinée,

DOMAINE DE FEE 3o3

Ami, voici la viole et le luth,

chantez pour ceux-là de Texistence,

chantez telles danses,

oubliez que je suis là, tranquille près de vous,

d'où mes yeux vous mirent, comme de loin.

Je ne puis chanter que mon rêve : voici, j'aime d'âme et de corps et du plus loin une seule aux doux yeux, seule pour ma faim elle est près de moi même quand elle est loin

^n/i PREMIERS POÈMES

Si je meurs

moissonné par la vie,

fauché par la durée,

si je meurs

d'avoir oublié l'heure

aux détroits tristes de la vie,

si la mort

étend sur moi le manteau pauvre,

si je meurs

couché sur un large bouclier,

mon cœur battra de toi.

Si je vis

par les parcs énamourés,

si je vis

DOMAINE DE FEE 3o5

par les psaumes des paumes qui disent oui

à mes paroles,

si je vis g-lorieux et doux,

nos fanfares résonneront

sur les âmes en chansons

qui écoutent

le pas de notre cheval sur les routes .

Si je parle,

c'est ta voix

qui parlera dans la flûte de bois,

orgueil unique du poète,

si je parle,

c'est pour toi,

c'est pour ta beauté loi,

les lèvres sur l'âme aux abois.

Si je chante, ce sera

l'hymne des choses brunes et d'ambre,

ce sera l'avril des temps

et le réveil des rois des temps.

Les éventails de mon rêve

sur le rôve des gens passeront

comme un vif émerveillement

pavoisé de paons en rôve.

3oG PREMIERS POÈMES

Et si pi as tard je me tais^

ce sera que les vieilles lyres

des antécesseurs vaincus

orneront le parloir à sourires

ou tes yeux sur les miens vaincus,

pèsent de leur despotisme aig^u

mais si cher et si tenaillant

Tâme folle que moi je suis,

que loin de toi, je m'en irais

lentement comme vers un g-oufFre

g'iissant, comme une herbe qui souffre.

XJ

Mon cœur est bizarre, il est bête mon cœur.

Auprès d'un trône que je bâtis

près des sandales qu'ai ravies,

un pauvre fou tremble et pâlit.

Mon cœur est bizarre, il est fou mon cœur.

Toastons! celle que j'aime est d'ambre, elle est de jais, elle est aussi d'ivoire et belle comme le lait du Léthé, elle a chassé mes mauvais songes.

Je ronge patient le jou^ qu'elle m'a forgé.

Elle est divine, parce que mienne, elle est beauté, ô sourires des temps, terrasse de Bethsabée.

Tu as lui et mon âme flambe de clartés.

3o8 PREMIERS POÈMES

bel avril épanoui,

qu'importe ta chanson franche,

tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri

de ton soleil par les branches,

si loin de moi la bien-aimée

dans les brumes du Nord est restée.

bel avril épanoui,

la revoir est la fête sans merci,

ô bel avril épanoui.

Elle vient à moi. Tes lilas,

tes floraisons de soleil d*or

alors me plairont — merci,

ô bel avril épanoui.

xni

J'étais allé jusqu'au fond du jardin quand dans la nuit une invisible main me terrassa plus forte que moi — une voix me dit : c'est pour ta joie.

mon grand amour sans merci, qui rayonne mon cœur et le pressure de tout souci, d'une étreinte si sûre, amour de ma belle, m'ayez en merci.

Lors je vis des chars de g-loire

jaillir des profondeurs noires,

et des fées en descendirent

qui de mon fol cerveau défrichèrent

toutes anciennes herbes amères,

et mon amour put tendre la grande lyre.

G*est sous de lourds rideaux un frisson de voix, un écho qui presque prononce mon nom avec telle inflexion qu'on dirait que des fées apportent de ta voix sur leurs ailes ,

Mes yeux se ferment,

une étoile filtre dans mes yeux

et le brusque réveil envieux

la fait fuir vers la terre ferme

des solides réalités.

Je veux revoir l'étoile des fées*

DOMAINE DE FÉE 3l I

Et puis c'est comme un frisson

du dang-er qu'elle peut courir.

Être là pour secourir

les siens I le bon réveil

vient en aide à Tâme apeurée,

mais 6 revenez, mémoires, les fées.

Paroisses domaniales des cœurs, les chœurs de vos maîtrises hantés et non suspects de traîtrises, planent sur un monde si vieux et si bas que le marquis de Carabas, possesseur de terres et de moulins à vent, n'en saurait croire ses oreilles d'âne, à entendre chanter les joies des maîtrises par les éoliennes du vent.

joie de la présence infinie,

votre chanson sur l'absence

plane en g'ioire épanouie. ^

Roses de jadis, roses de toujours,

parfums par toujours épandus et réjouis,

passez sur Tâme du plus humble,

du poète qui dans son âme écoute vos essences.

DOMAINE DE FÉE 3l3

Charbon divin, celui de Moïse et d'Isaïe^

charbon isur mon cœur, ô vous, toi que j*adore,

des mysticités passent et demeurent

en mon cœur, écho sonore des maîtrises ;

l'âme est tel vallon qu'on ensemence,

si Ton veut de soleils, si l'on veut de démence.

reine de mes joies et douleurs,

ô vous qui surpassez mon hymne de la hauteur

de quelqu'un qui seul est hymne,

aimez-moi, car je vous aime

telle que vous êtes,

telle que vous serez,

et mieux qu« moi qui ne sais

ce que de moi vous ferez.

Le plus fort ou le plus faible

c'est votre arbitraire, le roi,

forti&ez-moi de votre foi en moi

et je serai en Occident le plus haut des rois.

3l4 PREMIERS POÈMES

Une figure d*ang« d'ébène

aux ailes de solide métal d'or

s*est levée sur mon cœur qui dort

empreint du rêve doux de sa chaîne,

et de larges yeux surhumains palpitent

comme des gisements d'amour à tréfonds d'âmes ;

s'allument florales de colossales pépites

d'un métal fluide et dense plus pur que de l'or.

La voix retentit comme un hymne paré d'étoiles

parmi les drapeaux et les miroirs de fête ;

des cadences de marteaux géants dans des forges

hantées de chanteurs athlètes

s'allument) frissonnent, sonnent et s'estompent

pour faire place aux chants doux des harpes.

Pas des géants aux chansons douces d'amour, passez

sui* le rêve dd mon cœur joyeux d'être enchaîné*

DOMAINE DE FÉE 3l5

Des essaims de magiciens incantent :

paraissez, phosphorescences dorées, symbole des enlacements^ chant battant des org'ueils d'amants.

Des eissaims de magiciennes chantent.

Illuminez, beauté,

la terre éparse de lacs d'étoiles,

la terre semée de bals de lumières

et des courses d'aeg-ipans parmi les toiles

aranéennes des grands taillis dormants

où se jouent les lignes des lèvres qui chantent.

3l6 PREMIERS POÈMES

Ma mémoire fête une nativité.

Parmi la foule des pages,

la dextre fleurie d*un grand lys blanc,

d'autres tenant en laisse des lévriers blancs

dont la tête vers la terre se baisse ;

parmi les rois de haut parage

dont Tescarboucle et les rubis ornent le front

et les turquoises et les grenats scellent les sabres ;

parmi les sages en turbans

à peine vit et remue

déjà esprit, déjà sourire,

un enfant.

DOMAINE DE FEE Siy

Sur la mer les frustes équipages

attendent sous le soleil droit,

sur les escaliers blancs des palais de marbre

s'éveillent des tapis de Turquie

et des soies de la Bactriane,

cependant que les pâtres au long des long" sentiers,

les bêlants et meuglants leur tâtant les talons,

montent vers les palais de marbre froid

étincelants sous la haute beauté du soleil droit.

Et les fleurettes aventurières le long des haies

et les fleurs tachées de sang des champs

s'éploient.

Dans Tstrbre lointain qui se meurt de l'Occident

le rossignol des années anciennes se reprend

à clamer l'antienne des vieux printemps;

des coqs chantent sans savoir pourquoi.

Le sou ffle des bonheurs indicibles

des jours filés d'or et de soie

passe sur ce jour d'avril du monde.

O Fortune, les piastres et les sequins ruissellent lentement^ lentement comme de lèvres de nymphes, vers le populaire fet Tenfançon malingre ; des vasques merveilleuses éclairent les platanes

3l8 PREMIERS POÈMES

et dans les cieux bleus où danse la nue blanche,

des ménétriers ang^elots

et les muses ailées échangent

Thym ne glorieux des instruments

au-dessus du palais ea gaieté de firmament.

DOMAINE DE FÉE SiQ

C'est un pèlerin qui revient d*Orient.

Il y fut chercher une fleur embaumée qu'a plantée, aux jardins d'Engaddi, jardins dessinés d'après la beauté d'Abisag- et les atours dont fut dotée, Salomon, vieux magicien aux mains noircies par une prière éternelle vers la beauté.

Il est parti avec la chape et le bourdon,

il a dormi le long des ruisseaux jolis

qui sous les lauriers roses et sur les cailloux blancs

imaginent des arabesques de libellules d'argent.

Puis comme les mosquées souflFraient des janissaires

qui les gardent le sabre en main,

il s'en revint mélancolique vers sa maison.

320 PREMIEKS POEMES

Il posa vers l'âlre son bâton,

le bâton de la longue traversée,

et puis regarda s'embraser

vers lui les doux yeux qu'il aimait.

Loi*s son bâton devint tig'e parfumée

fleurie du grand lys blanc qu'il n'avait pu trouver.

Bon pèlerin qui reviens d'Orient,

le bonheur est dans ta maison

et non le long des routes sourdes d'embuscades,

et le monde est mascarade

auprès des doux traits si fins

qui sourient dans ta maison.

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