LES OBJECTIONS CONTRE LE VERS LIBRE
La première consiste à dire : « Le vers libre n'est pas une nouveauté dans la poésie française ; on s'étonne des étonnements accueillant une chose si ancienne ; ce fut le vers de La Fontaine, et Molière l'utilisa à merveille. » Il serait doux de pouvoir se réclamer de si glorieux patrons, mais malheureusement la chose est de tous points inexacte ; les poètes le savent trop, pour qu'on le leur développe, ils l'ont toujours pressenti d'instinct. Sans doute, ils connaissent l'admirable beauté intérieure (malgré l'uniformité de la coupe et de la rime du vers de Cor-
neille, de celui de Racine, le charme de ceux de La Fontaine, et leurs ressources oubliées). Mais Molière et La Fontaine ne voyaient dans ce qu'il serait plus juste de dénommer chez eux le vers familier, qu'un choix de mètres, joliets, souples, à cadence soigneusement distincte de celle du vers héroïque, de l'alexandrin en longues traînes de périodes ; c'est par convenance, respects des opinions, et même des fantômes de préjugés de leurs délicats qu'il furent amenés à varier leur jeu toujours sans dissonances. Ce sont, si vous voulez, de belles choses qu'on a voulu dire en petits vers, pour rester dans le comique aimable et l'apologue clair. Garder le grand vers eût été une indication qu'on voulait pousser jusqu'à la farce, à la parodie, ce que fit Corneille dans U Illusion comique où le Matamore parle la langue même qui servira au Cid. Et les chefs-d'œuvre, en ces modes légers, du XVII® siècle n'ont nulle parenté ascendante de formule avec les essais de vers nouveau.
Voici une autre objection plus grave; c'est d'ailleurs un grand poète qui la présente. Le vers libre, à son sens, serait la technique désignée pour l'auto-
biographie du soi, la fixation d'états d'âmes> pour ^ l'arabesque personnelle que le poète doit tracer autour de son caractère propre. Mais pour aborder les grands sujets, pour célébrer les rites fondamentaux de la vie et de l'intelligence, il conviendrait de recourir aux grandes orgues de l'alexandrin. En somme, le vers libre serait l'aboutissement nécessaire du poème en prose, créant une poésie à côté, des proses et des cantiques, à côté de la loi et des liturgies .
Sans doute nous ne pourrions désigner aucune des œuvres du vers libre comme pouvant prétendre à être un de ces grands chants impersonnels aux-^ quels allusionne M. Stéphane Mallarmé. L'objection se dresse donc pour l'avenir, encore que peut-être déjà, par de l'imprimé, combattue, mais non résolue. Elle touché d'ailleurs à la destinée de cette technique qui ne doit pas rester confinée à la poésie personnelle ou à la poésie décorative. C'est l'absence de cette grande œuvre qui nous fait conclure à un léger temps d'arrêt dans le développement de notre poésie; c'est à dépasser nos limites que nous devons tendre, et quelqu'un trou-
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vera Targumenl victorieux à l'objection — soit un livre. Mais j'admettrai plutôt que ces grandes œuvres, loin de se limiter à une technique restreinte, en un but d'unité, chercheront à réunir toutes les ressources les plus variées de l'art poétique. Car qui songerait, lors d'un effort suprême, à se démunir de ses ressources ? L'existence de nouvelles œuvres très belles, hautes, complexes, venant s'ajouter au glorieux passé de l'alexandrin, n'objecteraient rien de concluant pour l'avenir. Et fussentelles assez puissantes, pour, par leur présence, résumer en leur sens la question, elles n'empêcheraient pas que le lendemain de nouvelles recherches se montreraient au jour, plus instruites, plus souples et plus tenaces, dans leur volonté d'exprimer le plus possible avec le moins d'entraves techniques.
LES PALAIS NOMADES
La treizième revient. — C'est encor la première Et c'est toujours la seule — ou c'est le seul moment. Gérard de J^eryai..
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