‹ Premiers poèmesChapitre 67 sur 82 · LE JARDIN D'ARMIDE · texte numérisé non relu

LE JARDIN D'ARMIDE

Blanche comme les lis des Jardins endormis^ Et réveil ingénu des âmes, ô l'Aurore Neigera-t-elle encore au pavé des parvis Où sommeille un écho dans le marjbre sonore ?

Les gardiens puérils chaussés de patins d'or^ Vêtus du lin filé par les vierges assises, A Taube de ce jour ouvriront-ils encor La porte merveilleuse et les serrures mises ?

Pour que, des colombiers et des lacs de cristal, Les cygnes blancs et les colombes des prairies S'en viennent, vol éblouissant, à ce signal.

Sur les marches manger l'orge de pierreries ?

Et pour avoir dormi sur la Terre et mordu Aux mensonges des fruits du Jardin de l'Armide N^ st il plus de retour vers le Temple perdu Où le doux sang s'écaille en le calice vide ?

Comme les pénitents et les purifiés Mon repentir voudrait saigner son agonie.

Et tordre un hosannah de bras crucifiés, Supplicateur de l'Eternelle Epiphanie I

Custode du trésor mystique et crucial, Porteur du glaive étincelant et de la lance.

Gardien du Temple adamantin et du Graal Et du calice clair où dort toute excellence,

Chevalier de Tarmure chaste et paladin.

Hôte des pèlerins du sanctuaire étrange.

Roi par la rose symbolique du Jardin Que garde le défi du glaive de TArchange,

J'ai quitté la montagne et le précieux Sang Et j'ai lavé ma honte en Teau du baptistère.

Et j'ai pris la route d'opprobre qui descend Vers la défaite et vers le Péché de la. Terre ;

Les paumes de mes mains ointes pour Thosannah Et le geste par qui se hausse le calice Se souillèrent à cueillir des fleurs que fana L'aurore malveillante du mauvais délice ;

Le philtre de TÂrmide à mes lèvres rougit, E!t mon éveil fut langoureux de cette étreinte. Et la blessure avide à mon flanc s'élargit, Et mon sang marque les détours du labyrinthe ;

La rosée a rouillé mon épée, une main

A délacé Tarmure et ses mailles rompues^

Le vent vibre comme le rire du Malin

En mon casque où s'éploie un vol d'ailes grifiues ;

Et parmi les lis morts des Jardins endormis, Gomme le sourire d'une morte, ô l'aurore M'apporte un vain écho des fêtes du parvis Où chantent des doigts d'Ange en la harpe sonore.

PAROLES DANS LA NUIT

La Terre donlonrease a bu le sang des RèveS \

Le vol évanoui des ailes a passé,

Et le flux de la Mer a, ce soir, effacé

Le mystère des pas sur le sable des grives. ■

Au delta débordant son onde de massacre Pierre à pierre ont croulé le temple et la cité, Et sons le flot rayonne un éclair irrité D'or barbare frisant au front d'un simulacre*

Vers la forêt néfaste vibre un cri de mort ;

Dans l'ombre où son passage a hurlé, gronde encor

La disparition d'une horde farouche ;

Et le masque muet du Sphinx où nul n'explique

L'énigme qui crispait la ligne de sa bouche

Rit dans la pourpre en sang de ce coucher tragique.

PAROLES DANS LA NUIT

Le Sphinx, face de pierre et d'ombre^ m'a parlé.

An temps antérieur des fauves barbaries J'ai gardé le pont où passait le défilé Des caravanes d'or et des cavaleries ;

Accroupi sur le socle où s'incrustait le poids De mes griffes, lasses du bris des pierreries Qu'elles broyaient jadis en la crypte des Rois,

Gardien mystérieux du fleuve et du passage, Jetteur de sort néfaste et de mauvais alois.

Mon vigilant aguet veilla son esclavage,

Si des femmes venaient, rires aux lèvres^ chœurs

Enguirlandés, chantant l'étape du voyage

Vers les horizons blancs de ramiers migrateurs,

Ou sur le front portant Tamphore en équilibre^ Ou la corbeille de raisins parmi les fleurs Attirant le vol clair d'une abeille qui vibre,

Un miracle inouï gonflait d'un flux de lait

Mes seins lourds et tendus à toute bouche, libre

D'y boire le trésor débordant qui perlait ;

Et nulle n'a jamais pris garde à mon aumône, Nulle n'a rien humé de ce double filet De dictame jailli que ma mamelle donne !

Le fouet de ma queue a cinglé mon flanc arqué, Dans l'ombre où j'ai hurlé ma rage de lionne Seules des réponses d'échos m'ont répliqué ;

Des siècles j'ai glapi mon mal et ma rancune; Le granit rose de mes lèvres a craqué Sous les caresses glaciales de la lune.

Puis vint l'époque de désastres et de mort Le temps de désarrois et d'adverse fortune Où la déroute hurle aux clairons qu'elle mord.

L'effarement cabré des étalons sans brides Traînant les coffres pleins. où sonne le trésor Des rois rués de peur à des fuites livides,

Dressé jusqu'au niveau de mon front Ta couvert

D'écumes et de sang jailli d'entre les vides

De la foule dont leurs sabots broyaient la chair.

Cette rosée a fait mes deux lèvres plus roses

Où riait le méchant rire cruel et clair

De tout l'ennui bâillé dans mes gardes moroses ;

Et la poussière humaine a terni l'émail dur

De mes yeux qui scrutaient le spectacle des choses

Miré dans la clarté calme de leur azur.

Et le vieux pont tendu de l'une à l'autre rive, Ainsi qu'une guirlande où pend un fruit trop mûr, Se rompit sous le poids de la tourbe hâtive ;

Mon simulacre chu s'enfouit dans Toubli

Des sables où ma croupe émergeante et massive

Coupait le flot perpétuel qui la polit.

Mais, ce soir, un caprice étrange de cette onde. Abandonnant la place vide où fut son lit, Exhuma mon bloc, vestige d'un autre monde;

Et je t'ai rencontré, face à faee, ô Rêveur Parmi Tombre accroupi sur la grève inféconde, Et dans tes yeux j'ai reconnu la même horreur

D'un désespoir sacré présumant une histoire Pareille au vain passé vague qui fut le mien. Et je t'ai salué, frère, dans la nuit noire

Que blanchit le retour de l'aurore qui vient.

LA GROTTE

Cette heure de sieste lasse s'alourdît Du Rêye évanoui de quelque vie éteinte, Décor vague dans l'eau qui dort mirant sa feinte De paysage inverse au fleuve de midi.

Il flotte un vieil aveu que mon amour a dit.

Emoi perpétué de quelque folle crainte...

Au lointain d'un passé se cambre à mon étreinte L'offre pour mon désir d'un torse nu roidi.

Mais ma bouche n'a plus de lèvres pour redire Les mots dont ma parole a leurré le sourire De la Naïveté qui croyait à ma Foi ;

Mes bras Ue savent plus l'enlacement qui noue. Et mon sang a coulé par le cruel exploit Du Sagittaire astral dont la flèche me troue.

LA GROTTE

Ellb

Je t^apparus au seuil en larmes de la Grotte Merveilleuse où pendaieut en gemmes de cristal Les pleurs adamantins que la pierre sanglote.

L*écho mystérieux du vieil antre natal Répercuta l'appel de la trompe marine Que tu sonnas à pleine bouche, ô blond Héros D'une aventure fabuleuse, au ras des flots En rumeur sous la proue heureuse qui domine Le blanc tumulte des écumes de la Mer

Déferlante jusques au sable de la grève

Où je vins ignorant le péril inconnu

De te voir autrement qu'au vague de mon rêve...

Un brusque souHle ouvrit ma robe ; et mon sein nu,

Divulgué par le seul hasard d'une surprise,

Et l'or de mes cheveux que dénoua la brise

Eblouirent tes yeux d'une apparition,

Et mon corps a tordu sa révolte inutile

Entre tes bras dompteurs de la rébellion

Où se roidit ma chair de Vierge... mais nubile

Avait rêvé de toi mon songe inconscient,

Et tu vainquis mon doux reproche souriant.

Depuis, quelque anse calme et sûre fut l'asile Où ton navire désœuvré cargua l'essor De ses voiles ayant des frissons d'envergures, Peintes de monstres et d'effrayantes figures Qui semblent rire quand grince le câble d'or.

La maternelle mer a tant bercé nos veilles,

La torche vespérale allumé de merveilles

A la voûte incrustée et riche de joyaux

De la grotte où dormit notre amour qui s'enlace

Au lit de sable où se marqua la double place

Qu'y creusa le poids las de nos sommes jumeaux l

Ce soir, la mer gémit la plainte de ses vagues Et, présages, le feu de la torche s'éteint, Et j'ai perdu ta bouche et ton doux corps étreint, Et je vais donnant à la nuit des baisers vagues Et murmurant tout bas des paroles d'amour Auxquelles seul Técho parmi Pombre réplique.

Lui

Tout ce passé n'est plus déjà qu'un songe lourd, Le vain halo d'une mémoire nostalgique.

Une heure vaine comme les autres, hélas !

compagne de ce jadis, cette heure est morte.

Et ces mots d'autrefois que tu redis tout bas Le seul écho qui te répond me les apporte \ Et cet adieu me fut cruel d'être un sanglot Qui meurt parmi le vent qui gonfle enfin ma Totle Dont la chimère peinte éploie un vol nouveau Vers quelque Nuit mystérieuse qui s'étoîle.

Page 1