CARACTÉRISTIQUE DE LA MISÈRE
L’inégalité des conditions. — L’inégalité des conditions est un fait aussi ancien que les sociétés humaines ; avec ou sans la liberté, on la rencontre partout, même dans les sociétés où les petits sont le mieux garantis contre l’oppression des grands. Elle est la conséquence inévitable de la diversité des aptitudes et des caractères. La supériorité des vertus, de l’intelligence et des forces physiques, quelquefois même une combinaison fortuite de circonstances heureuses, auront pour effet, dans tous les états de société, d’élever certains individus, ou certaines familles, au-dessus des autres individus et des autres familles, et de créer dans la masse des différences de richesse, de culture intellectuelle et d’influence, qui aboutissent, même sous le régime de l’égalité civile et politique la plus complète, à des distinctions de classes parfois très tranchées.
Tant que la liberté et la propriété n’auront point fait place au despotisme égalitaire de la communauté socialiste, qui nous courberait tous sous un même niveau d’impuissance et de misère, on verra dans la société des classes riches, des classes aisées et des classes pauvres. 11 est même à croire que les pauvres y seront toujours assez nombreux. Pour assurer à tous les hommes, non pas la
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richesse, mais simplement l’aisance, il faudrait changer en même temps les conditions du monde physique et les conditions de la nature humaine; n’est-ce point parlé, en elfet, qu’ont commencé ou fini tous les systèmes qui depuis trois mille ans ont tenté de réaliser dans la vie sociale 1 utopie du bien-être universel?
La misère et la pauvreté. — L’humanité est condamnée à subir la pauvreté. C’est un fait que toute l’histoire atteste, 1 histoire la plus reculée comme la plus récente. De ce fait j ai donné la raison scientifique en traitant, au chapitre quatrième, des limites que la Providence a mises à la puissance de l’industrie humaine, et du rapport de la population avec les subsistances. Le socialisme, de quelque couleur qu’il soit, aura beau faire, il n’y changera rien. Mais si elle est condamnée à subir la pauvreté, l’humanité n’est pas condamnée à subir la misère. Celle-ci porte avec elle des caractères d’abaissement moral et matériel que n’a pas nécessairement la pauvreté.
La pauvreté consiste en un état de gêne, où les ressources, à la rigueur, suffisent aux besoins, mais à la condition que ceux-ci soient renfermés, par un acte continuel d’énergie morale, dans les limites les plus strictes. La pauvreté impose à riiomme des privations constantes et souvent
assez rudes, mais elle ne lui ôte ni la liberté ni la dignité. Elle peut très bien s’allier à une remarquable énergie morale et, grâce à celte énergie, on voit souvent des populations pauvres, rendues ingénieuses par le besoin, se créer des ressources inattendues. La pauvreté n’exclut même pas les joies vraies de la vie, qui ont leur source
dans les biens de l’àine bien plus que dan§ les avantages matériels.
PRINCIPES d’ÉCÜN. polit.
La misère, au contraire, dégrade à la fois l'homme moral etriiomme physique. Üans l’ordre matériel, ce n’est pas seulement la gène et la privation, c’est le dénuement, avec le dépérissement des forces, les maladies, la dégénérescence physique et la réduction de la vie, qui en sont les conséquences inévitables. Dans l’ordre moral, c’est le découragement, l’abandon de soi-méme, l’indifférence aux choses qui peuvent élever l’âme, et trop souvent la dépravation et l’abrutissement.
La misère, quand elle prend certaines proportions, est une maladie du corps social, et une des plus pernicieuses dont il puisse être affecté. Elle est la conséquence naturelle et dernière de toute violation grave et persistante des lois sur lesquelles Dieu a établi l’ordre de la vie humaine. Toute société où on la voit s’enraciner et étendre progressivement ses ravages est une société menacée de mort. Quelque éclat qu’elle puisse avoir dans ses classes supérieures, la misère de ses classes inférieures lui creuse un abime où tôt ou tard elle s’engloutira, s’il ne lui reste pas assez de forces morales pour triompher des vices qui sont les causes du mal.
La pauvreté n’a point ces désastreuses conséquences. Elle fait souffrir les peuples, mais elle ne les épuise ni ne les tue. Elle les laisse capables des vertus qu’exige la vie sociale. Elle leur laisse la vigueur nécessaire pour mettre à profit les circonstances qui leur permettront de s’élever à une condition matérielle meilleure ; et, en tous cas, bien loin de leur ôter l’aptitude aux grandes choses, elle est souvent la source de l’abnégation et de l’énergie qui les accomplissent.
Si forte et si bien ordonnée que soit une société, il est
difficile qu’elle soit absolument exempte de toute misère. L’infirmité de notre nature est telle que les écarts individuels, dont la misère est la suite, auront toujours dans le monde une part malheureusement trop grande. Mais tant que la misère n’est qu’un fait individuel, tant qu’elle ne devient pas l’état normal d’une portion considérable de la société, elle reste toujours sans doute un mal, mais elle n’est point pour la société un péril. Quand la misère affectera le caractère que nous lui voyons de nos jours dans de grandes sociétés vouées à l’industrie, quand elle envahira des classes entières, et quand ses envahissements seront continus tellement que nul ne pourra dire s’ils s’arrêteront ni où ils s’arrêteront, alors la misère sera pour la société cette maladie mortelle dont on ne saurait trop redouter les fatales conséquences ; alors elle s’appellera d’un nom particulier, nom que les sociétés catholiques ne connaissaient pas, et qui est né de la terreur dont l’Angleterre protestante s’est sentie saisie à la vue des conséquences sociales de ses défaillancesreligieuses: la misère s’appellera \g paupérisme.
La misère est principalement un fait d’ordre moral. — La misère procède de l’ordre moral et, bien qu’elle ait d’inévitables effets dans l’ordre matériel et que ce soit par ces effets qu’elle se manifeste au premier abord, elle a ses causes et ses signes autant, et plus même, dans l’ordre moral que dans l’ordre matériel. C’est une maladie de l’ànie et, par cela, elle participe à la fois à ce qu’il y a d’absolu, de permanent, dans la vie morale de l’homme, et à ce qu’il y a de relatif, de variable dans ses affections. Il faut tenir compte, lorsqu’on l’étudie, d’abord des influences qui atteignent le fond même de l’âme et qui communiquent â la vie, dans ce qu’elle a d’essentiel et de plus élevé, des
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préoccupations et des affections diverses. Puis il faudra tenir compte encore des diversités qui se rencontrent en si grand nombre parmi les fjiils extérieurs et accessoires de l’existence humaine, et qui exercent, par les habitudes, une action considérable sur les joies et les peines de la vie, en tant que leur source peut être en ces choses extérieures et accessoires. Lorsque nous caractériserons succinctement, dans les pages qui vont suivre, les divers genres de misères et les causes auxquelles il faut les attribuer, on pourra se convaincre de la justesse de ces observations.