I.A LIBERTÉ DES ÉCHANGES. tOo
a fondé sur le principe de la solidarité nationale une théorie des échanges internationaux, qui apporte aux principes absolus du libre échange des restrictions considérables. Pourvu que l’on conserve aux principes de celte théorie leur caractère essentiellement relatif, et qu’on évite d’en induire ce qui ne s’y trouve pas contenu, c està-dire le principe d’una protection absolue et immuable du travail national, on reconnaîtra que le système de List repose sur une donnée d’une vérité incontestable, \oici comment on peut résumer ce système.
Ce n’est point sans dessein que la Providence a placé les peuples dans des conditions si différentes de position géographique, de sol, de climat, de langage, de caractère et de constitution politique. Comme la vie sociale est la résultante de l’activité des individus qui composent la société, comme c’est par le concours harmonique de toutes les individualités que se produit le mouvement général de la société, c’est aussi par le concours harmonique de tous les peuples divers que s’accomplit dans l'humanité l’œuvre de Dieu. La société est un tout organique. Il faut, pour remplir sa destinée, quelle possède en soi tout ce qui est nécessaire à son existence collective, dans l’ordre matériel aussi bien que dans l’ordre moral. Elle ne pourrait y renoncer sous prétexte d’accroître les jouissances matérielles de ses membres, parce qu’elle renoncerait, par cela même, à accomplir sa destinée, ce qui serait contre
nature.
Si le libre échange devait avoir cet effet, il serait condamné a priori au nom des principes essentiels de toute vie sociale, et aussi, par conséquent, au nom des principes qui régissent toute vie individuelle, celle-ci ne pouvant
point se développer indépendamment de celle-là. Si, après examen des faits, il se trouve (ju au moins en ce fjui concerne certaines productions, et relativement à certaines périodes du développement social, le libre échange aurait pour elfet de priver la société des éléments de puissance et de progrès dont elle ne pourrait se passer sans compromellre son existence, ou du moins sa grandeur dans l'avenir, il faudra conclure qu’en certains cas la loi générale de la liberlé des échanges doit recevoir des exceptions. Ces exceptions, dont l'ensemble constitue le système protecteur de chaque pays, peuvent être, suivant les circonstances, plus ou moins étendues.
Conciliation et conclusions. — De savoir ce que tel ou tel pays peut, à un moment donné, comporter de liberté commerciale, ou ce que 1 état de son industrie peut réclamer de protection, c’est une question de fait, qui ne peut être résolue que par un examen détaillé de la vie industrielle de chaque pays en particulier. Celle question sortirait du cadre que je me suis tracé. Il faut que je me borne
à quelques remarques générales.
D’abord la liberlé des échanges ne doit pas exclure les <lroits mis à l’entrée des produits étrangers, en tant que ces droits constituent, au même titre (jue les autres impôts indirects, une ressource pour le trésor public; de plus, les douanes sont un moyen indirect d’assurer une prime et, par cette prime, un prix rémunérateur aux industries que Ton veut mettre à même de lutter, dans leurs premiers développements, contre des industries similaires plus anciennes, et par conséquent plus productives, chez d autres peuples. La prime, au lieu d’être puisée dans le trésor, sera prélevée sur tous les consommateurs du produit. Cest-
■mj-
l LIHEUTÉ DES ÉCHANGES.
un mode particulier de percevoir l’impôt qui doit fournir les ressources nécessaires au payement de celle prime, et rien de plus. Quand cet imjiôt est prélevé au profit d industries capables d’acquérir avec le temps, dans le pays qui les protège, toute leur puissance productive, il u a rien que de juste et d’avantageux. Les sociétés, qui vivent dans l’avenir autant que dans le présent, ont fréquemment à faire des sacrifices de ce genre, et l’on peut aflirmer qu’une société qui se refuserait à les subir entrerait par là même immédiatement dans la voie de la décadence.
Il eu serait de même pour une industrie naturelle au pays, jadis prospère, et qui se trouverait, par suite de ciiconstances particulières, engagée dans une crise qui la menacerait de ruine. Des droits protecteurs seraient alors utiles pour ménager à cette industrie le temps de réaliser lesperfeclionnements et les transformations qui la mettraient à même de travailler fructueusement. Il en serait de même encore pour une industrie dont les produits seraient nécessaires à la prospérité générale du travail national, auquel elle fournil des moyens de s’exercer que les événements politiques pourraient l’empêcher de tirer du dehors. Ces considérations trouvent aujourd’hui leur application pour l’industrie agricole, qu’on ne peut laisser s’épuiser et déchoir sans que la décadence et la ruine de la société s’ensuivent. Toutes les industries étant solidaires, et se servant de débouchés les unes aux autres, la ruine de l’agriculture
serait la ruine de tout le monde.
Ce que la Justice et la saine politique n admettront jamais, c’est que, sous prétexte de développer le travail national, on accorde à perpétuité, à certaines industries, une protection qui constituerait un privilège, à la faveui
>|,i>iu, / cj, .ti— ua IJ
duquel ces industries pourraient s enfermer indéfiniment dans une routine très avantageuse à leur paresse, mais aussi très désavantageuse à la société. La protection ainsi comprise se résout en une diminution de la puissance pioductive de la société, sans que ceux-là même en faveur de qui elle existe en retirent aucun autre profit que de se dispenser d’être intelligents, ingénieux, actifs dans le travail. En effet, la concurrence que se font entre eux les producteurs protégés, ramenant inévitablement, dans le travail privilégié comme partout ailleurs, les prix de vente au niveau des frais de production, au bout d un temps qui ne sera pas long, ils verront disparaître leurs bénéfices exceptionnels. Il y aura donc là pour la société une peitc. sans compensation aucune, et l’on ne pourrait songer a l’imposer à un peuple que dans les cas, lieuieusement très rares, où les conditions de la sécurité et de la défense nationales exigent ce sacrifice. Ce n’est pourtant pas une bypolhêse chimérique ; l’acte de navigation de Cromwell en est, pour l’Angleterre, un exemple très positif et très
probant.
En regard de celte théorie absolue de la protection, il \ a la théorie absolue du libre échange, la théorie libérale du laissez-faire, laissez-passer, appliquée aux relations commerciales. Cette solution radicale de la question des échanges internationaux prétend se londer sur le droit naturel qu’a tout homme de chercher, par tous les moyens que l’honnêteté ne réprouve pas, à augmenter tant qu il peut ses jouissances personnelles. Ce que j ai dit tout a l’heure des légitimes exigences de la nationalité en matière d’échanges de peuple à peuple, estime réfutation suffisante de ces dangereuses exagérations.