LA CATHEDRALE DE MILAN
AUX ALPES ET EX ITALIE
La tête tourne et les jarrets fléchissent en raison de l’angle de la pente, non de sa profondeur. Peu de gens graviraient la Gemmi si la largeur du chemin, moins considérable, bien que suffisante, laissait voir que Ton est au-dessus d’une paroi verticale. Beaucoup de gens passent sans crainte aucune au Mayenwand; l’abîme y est profond, la pente telle qu’on ne pourrait s’v tenir debout, mais ce degré d’inclinaison suffit déjà pour éloigner les vertiges.
Chose singulière! si vous êtes dans un pas difficile avec un plus poltron que vous, sa peur vous donne du courage, et vous sauvez lui et vous en même temps.
Les sentiers frayés des Alpes, quoi qu’en puissent écrire les itinéraires ou M. Dumas, n’ont rien de dangereux que pour ceux qui s’y comportent imprudemment.
Hors des sentiers, les pas les plus dilïiciles sont sans danger aucun pour ceux qui se livrent docilement corps et âme à leur guide.
Si j’avais un bras manchot et deux jambes de bois, je ferais l’ascension du mont Blanc le jour où six guides de Chamounix me diraient qu’ils se chargent de m’y conduire.
Je la ferais avec plus de sécurité que si, non estropié, j’allais me prévaloir le moins du monde de mes deux jambes et de mon bras pour n’écouter pas tous les avis des guides.
Ce sont là autant d’aphorismes dont nous avons eu mille fois l’occasion de reconnaître la vérité.
Après cette visite au Dôme, il est question d’une parade qui nous fait tous accourir sur la place Santa-Alexandra. Nous n’y trouvons pas de parade, mais bien les crieurs du matin, qui ont tous perdu la voix, et qui ne cessent point de crier : Per einque centesimi, etc., etc. Rien de plus comique et qui ait une apparence plus méritoire que le travail que font ces hommes. On dirait des damnés du cinquième cercle contraints par des diabloteaux à s’époumoner silencieusement. De là nous allons visiter l’Ambroisienne, où nous tombons entre les mains de ce même concierge hâtif, déjà décrit ailleurs. Il nous fait voir au pas de course les choses les plus belles et les plus curieuses, et il nous oblige à nous arrêter devant deux petites miniatures modernes qu’il regarde comme des chefs-d’œuvre ambroisiens. Les concierges sont, comme une infinité de gens, bien persuadés que la peinture est un art de patience, où le fini, le léché, sont les qualités premières, et qui, tandis qu’au fond ils s’étonnent qu’on s’arrête devant un carton de Raphaël, sont prêts à se prosterner devant toute enluminure au pointillé.
Il est question de déterminer l’emploi de notre soirée. Plusieurs, qui ont des goûts équestres, inclineraient pour une sorte de cirque olympique dont l’affiche promet merveille. D’autres ouvrent l’avis de retourner à la Scala, et cet avis l’emporte. On dîne donc, c’est le jour à trois plats ; ensuite promenade au Cours, qui est très animé, brillant, amusant. On y voit entre autres
GO
plusieurs messieurs Jabot à cheval, qui croient devoir se montrer excellents cavaliers. Ceux qui montent des grand’mères juments, dès longtemps revenues de l’âge des passions, se donnent, pour les dompter, une peine risible : et ceux qui montent des coursiers un peu plus vifs s’imposent, pour ne pas les molester, une prudence qui est drôle aussi. Tout à l’heure nous voici assis à la Scala, en face de Virginius et de Marino. Par malheur, un invincible sommeil alourdit nos paupières.
Suadentque natantia lumina somnos.
Plusieurs luttent avec une constance digne d’un meilleur sort. Laurent sort pour faire provision de veilles, Blanchard dissimule, Pillet rêve, Manfred dort d’un œil et écarquille l’autre, jusqu’à ce que ce soit un dormir universel.