DOUZIÈME ET TREIZIÈME JOURNÉES
Ce matin nous continuons nos touristiques explorations, en commençant par la Breyra ; c’est le musée de peinture, où l’on voit beaucoup d’admirables tableaux anciens et un certain nombre de croûtes modernes. En particulier, un artiste s’est attaché à peindre l’histoire d’Abel et de Caïn dans une série de tableaux du dernier lamentable et du classique le plus mortel. Une longue galerie de tableaux comme ceux-là ferait tomber dans l’hypocondrie.
Bryan n’y tombe pas; au contraire, tout ce mélodrame à l’huile le fait éclater de rire. Et, comme ici nous n’avons point de concierge à nos trousses, il profite de l’ampleur des salles pour prendre de l’exercice, ce qui lui donne éminemment peu l’air d’un touriste en contemplation devant les chefsd’œuvre de l’art. Nous prenons ici sur le fait le faiseur de miniature d’hier. Accroupi en face d’un immense tableau échafaudé, cet honnête homme pointillé dans un petit carré un grand héros et une forte héroïne. Quel chefd’œuvre ce va être pour le concierge de l’Ambroisienne! Tout auprès, un autre est occupé à modeler une petite copie de la Vénus accroupie, pour les vendeurs de plâtres apparemment.
De là, visite à l’Hôpital, visite aux boutiques, puis un dîner à quatre plats, un dessert choisi, une bonne grâce reluisante, un moelleux complet, tout ce qui annonce un mémoire conditionné. Il faut pourtant que cette auberge soit bonne, car elle ne désemplit pas; c’est un continuel mouvement d’arrivants, qui attendent la place des sortants, des soupes qui passent, des plats qui reviennent, des tourbes de valets criards, de cochers chargeant, atte-
lant, jurant, claquant du fouet, et au milieu Plutus en perruque, qui chiffre dans son bocal. Tout ce bruit lui est un avant-goùt d’écus; plus il y en a, plus il est paisible en ses riantes additions.
Après le dîner, et pour pouvoir achever nos explorations, nous frétons trois grands fiacres, et fouette cocher! car il faut qu’on sache que dix lieues d’ Allée-Blanche ne fatiguent pas comme dix heures de flânerie contemplative. Les fiacres nous emportent doucement au Cours, où nous faisons excellente figure; de là au Lazaret, puis aux Arènes, puis à l’Arc du Simplon. C’est, après le Dôme, la merveille de Milan. Il est presque achevé, et ses grands chevaux de bronze, que nous vîmes la dernière fois galopant tous les huit dans un petit jardin potager, sont aujourd’hui au sommet de l’Arc, où ils piaffent en se détachant sur la nue. On va monter le char, qui porte une colossale statue de la Paix, et l’Arc sera achevé.
Ces choses vues, il reste encore à prendre congé des pezzi et sorbetti dans une séance finale; après quoi, rentrant à l’hôtel, nous y faisons tristement nos préparatifs pour quitter le lendemain cette belle ville de Milan, charmant séjour pour une pension en tournée.
Parmi ces préparatifs, Bryan casse un miroir, ce qui empêcherait de partir des superstitieux. Comme nous sommes à déjeuner, l’hôte rubicon vient remettre son mémoire. A ce moment suprême, il redouble de grâce amicale, d’affabilité prévenante, nous promettant bon voyage, beau temps, beau pays et toutes les joies possibles; mais, pendant ce temps, M. Tôpffer, qui vient de jeter les yeux sur le chiffre total, devient tout à coup fort sérieux, en telle sorte que les deux physionomies offrent un contraste d’expression admirable. Sous prétexte que tout est cher à Milan, le petit bonhomme nous a imposé à chacun, par jour, un franc de plus que le prix convenu, ce qui présente pour son coffre un petit surplus de soixante francs. Dès le premier mot de cherté, toute sa bonne grâce tombe; on discute sérieusement, on partage enfin le différend, et l’on se sépare médiocrement content l’un de
l’autre: l'hôte, parce qu’il n’encoffrera pas quelques écus sur lesquels il comptait; M. Tôpffer, parce qu’il payera un surplus d’écus sur lequel il ne comptait pas. Nous montons en voiture, et fouette cocher !
Ce cocher est le plus rotondus des mortels, une vraie boule surmontée d’une figure à moitié engagée dans la sphère. Cette physionomie rit, chante, pousse des cris fabuleux, bouffonne sans cesse, et nous fait aller grand train jusqu’à la dinée, où nous ne dînons pas : non pas que nous ne soyons affamés,
AUX ALPES ET EX ITALIE
mais parce qu’ayant déjeuné, c’est une circonstance suffisante. En revanche, notre boule dîne et s’emplit à faire craindre qu’elle ne saute. On la voit veiller aux chevaux, faire graisser les roues sans perdre un coup de dent, attendu qu’elle ne quitte pas la table sans emporter quelque volatile qu’elle mange en chemin.
Il y a dans cet endroit quelques soldats et une musique militaire qui attendent le passage de la reine de Naples pour lui présenter les armes et lui souffler une fanfare d’honneur. Il y a aussi trois gueux associés qui cachent diplomatiquement leur petit jeu de façon à exploiter le mieux possible la pitié des gens, en se les partageant, en se les passant tour à tour; trois gueux modèles. Il y a aussi un puits avec de l’eau claire pour ceux qui ont faim.
Dès avant Corne, le pays redevient pittoresque, et l’on se rapproche avec plaisir des montagnes. Celles-ci sont douces, peu élevées, très vertes, mais sans arbres. La ville de Corne nous enchante par sa situation, par son caractère nouveau pour nous, et par les édifices curieux qui s’y voient; mais le