‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 24 sur 98 · VI A-MAL A, CLARIS ET SCHWITZ · texte numérisé non relu

VI A-MAL A, CLARIS ET SCHWITZ

Il est très bon, en voyage, d’emporter, outre son sac, provision d’entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. Il est très bon aussi de compter, pour l’amusement, sur soi et ses camarades, plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées. Il n’est pas mal non plus de se fatiguer assez pour que tous les grabats paraissent moelleux, et de s’affamer jusqu’à ce point où l’appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicieux. Au moyen de ces précautions, on voyage partout agréablement ; tous les pays sont beaux suffisamment, on jouit de tout ce qui se présente, on ne regrette rien de ce qu’on n’a pas ; s’il fait beau, c’est merveille, et s’il pleut, c’est chose toute simple.

Ainsi en est-il advenu pour nous dans une excursion de trois semaines.

durant laquelle nous avons été singulièrement favorisés par la pluie et par le froid. Nous cheminions au cœur des Alpes, et, à défaut des merveilles de la contrée, dont les nuages nous dérobaient souvent la vue, nous n’avions en compensation ni les douceurs ni les distractions des villes ; mais notre petite bande bien unie, et transportant partout avec elle sa gaie et facile humeur, se suffisait, au besoin, à elle-même. Il n’est rien tel que de vivre de sa vie propre. D’ailleurs, s’il est vrai que la sérénité du ciel communique de son charme à tous les incidents et à tous les spectacles d’un voyage, il est vrai aussi que les injures du temps ont leurs avantages pour qui sait les accueillir : elles rompent l’uniformité d’un plan arrêté et connu d’avance ; elles obligent souvent à prendre un parti et à courir d’aventureuses chances ; elles développent ce gai courage qui affronte les difficultés , et qui n’entend pas faire dépendre son plaisir des caprices du baromètre. Mais surtout si, comme c’est notre cas, on voyage en troupe nombreuse, la pluie et la tempête, au sein des solitudes et loin du foyer domestique, sont une sorte d’adversité qui rapproche, qui assemble, qui porte à s’entr’aider et à compter les uns sur les autres ; on ne peut prévoir ni le terme de la marche, ni celui du repos, ni le gîte du soir, ni les choses du lendemain ; ainsi, pour chacun, il n’y a d’autre préoccupation que celle du salut commun. Aussi, tandis qu’aux rayons d’un beau soleil tous les jeunes voyageurs s’affranchissent et s’isolent, et que, comme les chèvres, ils se dispersent sur le penchant du mont pour y choisir chacun le brin d’herbe qui lui agrée, quand l’orage gronde, quand les pluies s’établissent, ils se serrent les uns contre les autres, ils se trouvent transformés en une petite colonie compacte, vivant, agissant en commun, et dont on peut dire, à la voir composée de petits et de grands, de frêles enfants et de vigoureux adolescents : Tous pour un ! un pour tous ! Or, là où cette noble devise est mise en pratique, là n’y a-t-il pas contentement, plaisir ?

G’est apparemment à cause de cela que parmi les plus belles journées de nos voyages il nous arrive d’en compter plus d’une qui fut en réalité affreuse. G’était sur quelque cime, le froid glaçait nos membres; point de gîte, point de secours, la route incertaine, les pas dangereux, la nuit menaçante. En s’isolant, on fait de ces lieures-là des heures de péril et d’angoisse ; en s’unissant, en assurant le salut de tous par le généreux et actif concours de chacun, on en fait des heures de vie, de gratitude, d’expansive joie, dont le souvenir ineffaçable survit à celui des plus radieuses journées. Le col d’Anterne, le Simplon, mainte autre montagne nous est chère, et nous retournons la visiter comme on fait un ancien ami, non pas parce que nous y fîmes une marche facile sous un ciel d’azur, mais parce que nous y fûmes aux prises avec l’obstacle et le danger, qui firent surgir le dévouement, le courage utile, l’abnégation de soi, puis ce doux et triomphant plaisir qui accompagne tout succès où le cœur est pour quelque chose. Celui qui écrit ces lignes s’y connaît en fait de joies ; il a toujours mis au nombre des plus réelles et des plus vives celles qu’il a goûtées dans telles de ces journées affreuses.

S A L\ T - G 0 T H A R D , VALLÉE DE MISOGCO, ETC

A la vérité, le froid et la pluie, à qui nous avons eu affaire cette année, n’engendrent ni crainte ni péril ; c’est une simple contrariété, mais à redouter dans un voyage pédestre, lorsqu’elle se renouvelle pendant huit, pendant onze jours. Elle ne nous a pourtant pas lassés, ni fait perdre une heure d’amusement, et nous étions si bien accoutumés aux rigueurs du ciel, que, lorsque le soleil venait à percer un moment les nuages, il semblait que ce fût un plaisir d’extra non mentionné au programme. Tantôt nous cheminions par la pluie, tantôt nous faisions halte au foyer de campagnards hospitaliers, tantôt nous colonisions pour quelques heures, pour la journée, dans une hôtellerie de village, assez humble pour que l’on s’y trouvât heureux encore de nous avoir et de nous bien traiter. Aussitôt les artistes achevaient leurs dessins, les naturalistes arrangeaient leurs collections, d’autres disputaient un enjeu de figues ou de noisettes, et, chacun étant à l’œuvre, nul ne soupirait après le soleil, qui d’ailleurs se moque des soupirs. Cette manière de prendre les choses naît à l’insu même des jeunes gens qui la mettent en pratique ; mais elle ne se manifeste pas sans qu’elle soit, pour le maître qui en est témoin, la source d’un vif contentement.

Je le répète, il est très bon, en voyage, de n’attendre rien du dehors et d’emporter tout avec soi : son sac pour ne pas dépendre du roulage, ses jambes pour se passer du voiturin, sa curiosité pour trouver partout des spectacles, sa bonne humeur pour ne rencontrer que des bonnes gens ; mais si à toutes ces choses on peut ajouter encore quelque petit goût pour le dessin ou pour l’histoire naturelle, quelque envie d’observer quoi que ce soit, ou le simple but de tracer quelques notes pour soi ou pour ses amis, on a de quoi faire le tour du monde avec agrément ; le mouvement, la marche, la jeunesse, font le reste. La jeunesse, c’est là malheureusement l’ingrédient, sinon unique, du moins principal ; mais, de même qu’il ne suffit pas d’être jeune pour être jovial et dispos au milieu des contrariétés atmosphériques, de même ce n’est pas une nécessité que l’homme d’âge soit grave et pensif au milieu de compagnons jeunes et folâtres. Tout l’invite à se laisser ragaillardir ; bientôt il s’associe à cette juvénile allégresse, il la règle en la secondant, et il en vient à se demander comment il est bien possible que l’on voyage avec agrément si l’on n’est pas enveloppé dans ce vif et mouvant tourbillon d’adolescents.

Ces considérations nous portent à penser qu’au fond, pour le voyageur jeune et piéton, tout pays est bon pour voyager avec agrément, parce que partout le même mode d’être amène les mêmes avantages, et que, pour le voyageur libre, indépendant, et qui, ne comptant que sur lui-même, s’oblige ainsi à un exercice constant des forces de l’esprit et de celles du corps, il y a partout, quelle que soit la contrée, activité, saveur, conquête, aventure, et nulle part cette torpeur oisive, cet insipide bien-être où végètent tant d’opulents touristes. Aussi est-ce à nos yeux une erreur de l’esprit, une ignorance des vérités élémentaires, que d’attacher l’agrément d’une excursion à la satisfaction d’une curiosité, même louable ou reçue, au spectacle des monuments, des galeries

des musées, du lion de Lucerne ou de la chapelle de Tell : ces choses occupent des moments, et il s’agit de remplir des journées ; elles peuvent n’être ni de votre goût, ni à votre portée, ni admirables en elles-mêmes; la plupart ne valent ni le temps ni l’argent que vous aurez employés à vous faire voiturer jusqu’à elles. 11 fallait n’en faire que l’accessoire, et vous en avez fait le principal ; et c’est pourquoi, après avoir bâillé en les regardant, vous remontez en voiture tout satisfait qu’elles soient vues, singulièrement content qu’il n’v ait pas deux chapelles, trois lions, des galeries et encore des galeries où vous vous ennuyez debout, au lieu qu’en voiture, du moins, vous vous ennuyez assis et sommeillant. Ah ! je voudrais, cher monsieur, qu’un beau jour, pour votre bien, la roue de votre voiture vint à casser ; il n’y a point de charron alentour, d’ailleurs vous êtes las de payer des postillons tantôt capricieux, tantôt grossiers, quelquefois ivres. Nous irons à pied I vous écriez-vous dans un moment de mauvaise humeur ; et vous expédiez votre valise pour ne garder que quelques hardes, votre bourse et votre carte. Vous voilà, avec un ou deux amis, planté sur la route. Le monde est grand, dites-vous ; cherchons un ombrage et fixons nos étapes. Et voyez : déjà les choses qui vous entourent présentent un intérêt nouveau, déjà cet ombrage a une valeur grande, déjà ces sites ou ces villages qu’indique la carte prennent à vos yeux une physionomie ; l’un vous attire plus que l’autre ; vous êtes aise de choisir vous-même le lieu de votre halte, de votre dîner, de votre logis du soir; puis vous vous mettez en route, non pas avec la lointaine perspective d’un musée à voir, mais avec le sentiment qu’à chaque pas, tout en voyant les campagnes, tout en considérant dans les hameaux, dans les prés, sur les coteaux, au fond des allées, mille objets récréatifs ou dignes d’intérêt, vous poursuivez un but prochain et de toute importance, je veux dire ce quart d’heure de repos que vous vous adjugez à l’avance sous l’ombre de ces châtaigniers qu’on distingue à l’horizon, ce déjeuner qui doit satisfaire un appétit inconnu, primitif ; ce bonheur plein et délicieux d’arriver, après une journée remplie, dans un gîte tranquille, où, assis sous le porche, vous goûtez à la fraîcheur du soir un repos suave pendant que le souper s’apprête et que le lit se prépare. Cependant tous les souvenirs de la route se présentent à votre esprit avec une vivacité admirable : ces châtaigniers, qu’ils étaient beaux, aimables ! cette source, quelle fraîcheur ! ce pâtre avec qui nous avons conversé, quel langage simple ! quelle pittoresque figure ! Le bien-être, le contentement qui est en vous, se répand sur tout ce que vous avez fait, sur ce que vous ferez le lendemain, sur les bonnes gens qui vous entourent, sur le gros chien de l’auberge dont l’accueil vous est aussi un plaisir. Que si la chapelle est ici près, si les ruines d’un arc de triomphe s’élèvent dans un lieu voisin, s’il y a dans l’endroit une chose intéressante à voir, c’est gain, enchantement, parce que c’est un plaisir de luxe qui vient s’ajouter à un bien-être déjà parfait. Que s’il n’y a rien de semblable, vous vous en passez à merveille. Rien ne vous manque, pas même les spectacles curieux ; n’y en a-t-il pas partout où sont des habitations,

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des vaches, des chèvres, un chariot qui passe, une chapelle où l’on prie, une taverne où l’on boit, un taureau qui flâne, une cigogne qui niche sur un clocher? Rendez grâces, cher monsieur, et vous n’y manquez pas, j’en suis certain, à cette roue qui s’est brisée si à propos pour vous apprendre ce que tant de gens ont le malheur d’ignorer : c’est qu’en voyage le plaisir n’appartient qu’à ceux qui savent le conquérir, point à ceux qui ne savent que le payer.

Et puis, voir des musées, voir l’Alhambra, le Vatican et les sept merveilles du monde, c’est fort beau, surtout pour qui veut en voyage récolter de quoi faire un livre ou de quoi briller parmi les touristes; c’est fort instructif aussi, on apprend là toutes sortes de choses qu’on ne savait pas, et une multitude d’autres qu’on ne saura jamais, parce qu’on n’y entend rien, mais dont néanmoins on parlera, parce qu’on les a vues. Mais, en vérité, ces merveilles de l’art, ces sublimes babioles sont-elles, pour l'intérêt qu’elles méritent, ou pour l’instruction qu’en retire le vulgaire des voyageurs, au-dessus des objets ordinaires de la nature ou de l’homme, qu’offrent aux regards du piéton les contrées qu’il parcourt? Valent-elles ces changeants tableaux dont chaque pas que vous faites vous déroule un coin nouveau ? Si du Vatican mon esprit s’élève, sur les feuillets d’un itinéraire ou sur les épaules d’un cicerone, jusqu’à Raphaël ou au pape, quelle est la masure en décombres, quel est le roc sourcilleux, la sablonneuse plage, la bourgade retirée, le solitaire vallon, qui, par une pente plus douce, plus facile et plus élevée à la fois, ne le porte pas sans cesse jusqu’aux deux objets qui lui importent tout autrement encore que Rome ou Babylone, Dieu et l’homme ? Où sont les vastes forêts, les sauvages déserts, les glaces resplendissantes et infinies qui ne racontent pas mille choses au passant qui les franchit ou qui les côtoie? Où sont les simples cabanes, les constructions, les travaux, qui n’instruisent pas en tous lieux, au sein des bourgades comme au bord des chemins, sur la condition ou sur la destinée de l’homme ? Et par cette observation attrayante des objets répandus partout, toujours semblables par leur nature, et sans cesse différents par leurs accessoires ou par leurs accidents, n’arrivé-je pas à une sorte de savoir plus sensé, plus réel, aussi fécond que celui où parviennent ceux qui courent les curiosités et les merveilles? Tous les hommes, peut-être, n’ont pas ce penchant à observer; chez plusieurs, l’égoïsme le tue; chez un grand nombre, il n’a jamais été cultivé; nous n’hésitons pas à penser que les voyages à pied sont un des moyens les plus efficaces pour le faire naître.

Mais si nous avançons que, dans certaines conditions, tout pays est bon pour y voyager avec agrément, il ne nous appartient pas de méconnaître que la Suisse l’emporte à cet égard sur toute autre contrée. Sans parler des facilités matérielles qu’elle offre de toutes parts aux voyageurs, quelle autre terre sur le globe concentre dans un plus petit espace plus de merveilles quant à la nature, plus de variété quant à l’homme? Dans la même journée, on change de peuple comme de contrée : l’âpre et le riant se succèdent tantôt par degré, tantôt par frappants contrastes ; les mœurs, de simples ou de sauvages que vous les avez

observées le matin, sont devenues, le soir, civilisées ou industrieuses; ici, de chauves sommités; là, des croupes verdoyantes ou des retraites d’ombre et de paix; puis cette chaîne des Alpes qui vous ouvre ses ténébreux défilés, soit que vous vouliez chercher le soleil de l’Italie, ses lacs d’azur, ses couleurs de fête, soit que, après avoir visité Corne ou Lugano, vous vouliez rebrousser vers les paysages plus sévères des cantons. Les monuments s’y rencontrent aussi, les grands souvenirs y abondent, les plantes y varient comme les sols et les climats, et de toutes parts des sites sans pareils s’offrent aux regards et aux crayons de l’artiste. Cheminer lentement, voir en détail, c’est jouir d’une pareille contrée ; s’y faire voiturer au grand trot, c’est consommer gloutonnement et pêle-mêle les mets savoureux ou délicats d’un riche banquet.

Je me suis trop arrêté peut-être sur ces réflexions, qui sont un peu en dehors ou en dessus du ton de cette relation; que l’on excuse ma prolixité. Elle a pour unique cause le désir de propager le goût d’une sorte d’excursion à laquelle une foule de mes compagnons de voyage passés ou présents, et aujourd’hui nombreux déjà, ont dû comme moi de grandes jouissances et quelques avantages plus sérieux. Pour tous, le souvenir de nos tournées est demeuré vif et cher; la plupart en ont adopté ultérieurement et religieusement pratiqué le mode; chez plusieurs, que leur condition appelait à végéter dans l’opulence, le goût des plaisirs simples, né dans ces voyages, est demeuré pour orner leur vie de ce que la richesse ne donne pas. Assurément ils n’étaient pas philosophes alors ; mes compagnons de cette année ne le sont pas davantage, et ils vont trouver que ce préambule dit de bien admirables choses dont ils ne se sont guère doutés ; mais, indirectement et à leur insu, ils pratiquaient une méthode dont ils ont plus tard reconnu la bonté et la portée. Avec quel plaisir, cette année encore, n’ai-je pas rencontré à Glaris, tout remplis d’entrain, de contentement et d’appétit, deux jeunes Anglais sortis de mes mains depuis dix ans! Ils venaient de parcourir l’Allemagne, le Tyrol et la Suisse, tantôt seuls, tantôt en compagnie de voyageurs qui s’adjoignaient temporairement à eux, mais toujours aussi simplement, avec les mêmes errements, plus de fruit et autant de bonheur qu’autrefois. Les Anglais pourtant aiment leurs aises, ils ne craignent ni les voitures ni même les wagons, et ils ne passent pas pour être dépourvus de guinées.

Une chose a manqué à notre expédition de cette année, et une chose dont nos expéditions passées nous ont fait sentir le prix: c’est la présence de Mme T... au milieu de nous. J’oubliais de noter plus haut, parmi les objets à emporter avec soi, une dame voyageuse, dont les forces, les goûts et l’humeur soient à l’unisson de ceux de la troupe, qui soit l’amie des bien portants et la mère des écloppés, et autour de qui tant de jeunes touristes, exposés à tomber dans l’état sauvage, trouvent une occasion aux prévenances aimables, aux égards délicats, qui font l’ornement et le charme surtout de la vie civilisée. Rien ne saurait, dans une caravane comme la nôtre, tenir lieu, sous ces différents rapports, de la présence d’une dame, quelque fabuleuse que paraisse aux habitants des

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contrées que nous traversons l’apparition de cette voyageuse unique, cheminant par monts et par vaux, en compagnie de tant de voyageurs. C’est pourquoi, tout en réparant une omission, essentielle comme l’on voit, j’invite toutes les caravanes à s’adjoindre une compagne, comme j’exhorte plus d’une dame qui n’a jamais essayé ses forces, et qui ignore peut-être jusqu’à quel point les cavaliers se montreront empressés à adoucir et à distraire ses fatigues, à s’enrôler dans la première expédition que dirigera son époux.

Notre caravane se composait de vingt et un individus, y compris M. Tôpffer, M. Henri, l’un de ses amis, voyageur adjoint, et David, domestique ou plutôt majordome et coadjuteur de l’expédition. Reste dix-huit élèves de tout format, de tout âge, de toute patrie, depuis le brimborion Murray, que les immortelles journées trouvèrent en nourrice encore sous le ciel brumeux de l’Angleterre, jusqu’à Rorodinos, jusqu’à Zanta, aujourd’hui graves étudiants, jadis marmots jouant sous le beau soleil de la Grèce. Suivant nos us et coutumes, il s’agit de caractériser succinctement chacun de ces voyageurs; nous apporterons à ce soin toute l’exactitude et toute la politesse désirables.

Blanchard a ceci.de particulier, qu’il est de Nîmes, sans compter qu’il a un appétit terrible, des jarrets excellents, et une disposition totale excellente aussi. Voir, pour plus amples détails, le voyage précédent, où il figure déjà.

Percy est un voyageur haut de cinquante et un pouces; c’est égal, il a la voix basse, le timbre mur, toutes les allures, gestes et mouvements d’un particulier de sept pieds de haut; de plus, il est content de sa taille, content de sa peau, content comme ça. Ainsi fait, le particulier est sonore, hougillon, et tient beaucoup de place. Du reste, marcheur intrépide, il laisserait bien loin derrière lui tels grands gaillards qui voudraient essayer de lui tenir tête. Toujours à l’avant-garde, on l’y distingue de loin sous forme d’un gros havre-sac qui se promène sur deux petites quilles, vives, gillotines, claudicantes, mais allant toujours. Dans les haltes, le voyageur Percy s’espace; une prairie lui semble étroite pour s’y étendre, et un châtaignier mesquin pour se mettre à l’ombre. Dans les villes, il a le port et le costume d’un ex-officier à la demi-solde, mais que sa demi-solde n’a pas engraissé. Dans les repas, il pratique un régime à la façon des octogénaires, et il y fait infraction à la façon des affamés. En tous lieux, il taquine, réplique, affronte, rétorque, babille à l’envi ou dort à volonté; ou bien, d’une fort petite poche il tire un très grand livret sur lequel il écrit et inscrit, jour par jour, les choses et événements de la terre habitable. C’est le Nouveau Monde qui lui a donné le jour.

Harrison réplique, rétorque aussi à tous et à chacun, et même à personne. Il est à la fois convenable, fabuleux, sérieux et comique ; en quelque lieu qu’il soit, on babille, on discute, on s’explique, on s’embrouille, on éclate de rire ; les vaches regardent et les oiseaux s’envolent. Son chapeau lui-même a contracté sur son crâne une forme gesticulante. Excellent compagnon, et non moins

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bon marcheur, il craint néanmoins les spéculations \ et prétend qu’aucune ne lui a tourné à bien; il est vrai qu’au passage des ruisseaux, volontiers il manque le pied sec, et, sans le vouloir, écrase les poissons. Harrison respecte les artistes, laisse faire les naturalistes, raille les numismates; son affaire à lui c’est la visite des églises, chapelles, lieux saints ou consacrés; c’est aussi l’art de faire rire les chambrées jusqu’à désopilement complet de la rate et entier épuisement du diaphragme. La gaieté est un ingrédient charmant pour celui qui le possède et pour ceux à qui il se communique. La gaieté, à l’âge d’écolier, dans une chambre d’auberge, à quatre ou huit coucheurs, et la chandelle éteinte, c’est le souverain bien, la quintessence du plaisir. — Anglais.

Adolphe et Auguste , deux oisillons sortant de la coque, et trouvant que le monde est bien fleuri, bien riant, avec du grain partout, et partout de quoi boire frais, gazouiller, voleter, sauter de branche en branche, voyagent de tout leur cœur et par tous les ports, font une collection de batzen, dessinent les châteaux, attrapent les insectes, prennent des notes, picorent à tous les framboisiers, broutent aux ambresailles, folâtrent, rient, mangent, dorment, marchent et vivent un an en trois semaines. L’aîné est Auguste, qui a l’air du cadet ; et le cadet c’est Adolphe, qui n’a pas l’air de l’aîné. Ils ont l’attaque gentille et la défense rieuse, de façon qu’entre eux et Harrison il y a guerre perpétuelle, sans morts ni blessés. — Français.

Arthur et Bryan. Voir le voyage précédent. L’un, numismate tranquille et scrupuleux; l’autre, oiseleur fougueux, chasseur effréné de tout ce qui vole, ou plane, ou se pose sur les arbres des montagnes. II ne communique qu’avec les empailleurs et fait un mince cas du reste des mortels ; visite les ornithologues des cités étrangères et correspond avec ceux de Genève ; nomme, décrit, classe tout ce qui porte ailes, abat au vol, poursuit, déniche, et se ruine totalement, et par trois fois, en emplettes de volatiles. Jarrets cambrés, pied grimpeur, allure ample, chapeau de paille de jour en jour plus incohérent et primitif. Déteste et malmène son liavre-sac, jette loin son bâton, ignore sa blouse, méconnaît le grand chemin et s’enfonce dans les forêts. — Américain.

Borodinos. Voir le voyage précédent. Voyageur philosophe, convive grave, camarade rieur, marcheur admirable, allure posée, costume bien conservé, chapeau sage, pas régulateur : total, prévenant et distingué. — Grec.

Zanta. Voir le voyage précédent. Voir aussi ci-dessus l’article Borodinos. Aussi grave et plus risolet, d’ailleurs identique au total, et Grec aussi.

Blockmann. Voir le voyage précédent. Inséparable de Zanta et analogue aux deux précédents voyageurs avec le signe plus ou le signe moins , selon les termes de l’équation que l’on considère. Tenue conservatrice, lustrée, et, dans

1. Les chemins, sentiers ou passages de traverse où l’on s’engage à l’aventure, dans l’espoir d’abréger.

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les villes, parachevée de gants blancs. Jarret Bréguet et pieds à la Lépine. Est le pianiste de la troupe, partout où se rencontrent pianos, clavecins, épinettes, crincrins. La musique imprévue, la musique au gîte du soir à la fin des fatigues, pendant qu’on se délasse, c’est délice. Le cœur est en train, l’esprit est vivant et renouvelé, l’âme débarbouillée de tous ordinaires soucis et prête à se laisser soulever jusqu’aux nues; au thème le plus simple le voilà qui s’émeut, qui s’enchante, qui se balance de deux en deux jusqu’au moment où entre la soupe. Alors les dieux quittent en tumulte l’Empyrée, et prenant place autour de la céleste table, ils goûtent l’ambroisie ; c’est par quatre, par cinq assiettées, et ils y mettent du fromage. — Génevois.

Sterling , voyageur qui débute avec un plein succès. Il a deux idiomes: l’anglais, qu’il parle avec un timbre hardi et éclatant, et le français, qu’il susure sur un ton timide et doux. Il cultive les beaux-arts et dessine dans toutes les situations; mais il est sujet à perdre son album, à perdre ses crayons, à perdre sa canne, à perdre sa chemise. Jarret d’acier anglais, allure chevrine; il grimpe tous les talus, visite tous les framboisiers, pourchasse les fraises, zigzague et fait double route, s’arrièreet rattrape, devance et arrive le dernier.

Dassault , débutant aussi, s’équationne par la tenue, la régularité et la conservation du costume, au groupe Borodinos, Zanta, Blockmann. Gai, sans tapage, babillant sans éclat, taquinant sans vacarme ni mêlée, et tenant toujours l’avant-garde. 11 cultive les beaux-arts à partir d’Airolo, où un album du pays est offert en hommage et en amorce à ses talents. — Français.

Murray, la virgule, le brimborion, le tout petit bonhomme de la troupe, et néanmoins l’un des meilleurs pour le jarret, le courage et le port du sac. Parfois, la journée étant forte et le pas bien allongé pour un jeune mortel encore si peu fendu, il donne le bras à quelque géant; on se le passe alors ou on se le demande ; chacun et tous ont un œil sur ce petit objet, qui pourrait s’égarer ou souffrir. Au bout de quelques jours de cette vie, Murray se type; il est halé, bruni, renforcé, marcheur, tour du monde, particulier chef et indépendant; chargé de son havre-sac et appuyé sur son bâton à nœuds, on dirait une figurine d’Auvergnat propriétaire qui part pour aller vendre ses bois. Dès qu’on fait halte, Murray est sur pied, court aux par paillons , ou ricoche dans les flaques, ou sautille en inquiétant les gisants. Son seul mal, c’est un sommeil incommensurable qui le prend dès qu’on est arrivé à l’auberge; alors Murray lutte, nage entre la veille et le sommeil, entre la soupe et le lit. Assis, il oscille du buste et s’éteint de l’œil; appuyé, il ronfle; soupant, il rêve ; repu, il erre dans l’escalier, tombe sur une paillasse et y demeure jusqu’au lendemain. — Anglais.

Verret , voyageur sui generis, sac en arrière, tête en avant, et chapeau profondément modifié, retroussé, appointi par les injures du ciel et des hommes. Le jarret est bon, la tournure légèrement tambour-major, à cause d’un balance-

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ment des hanches et de certaines évolutions de canne. Tantôt mélancolique avec des soubresauts de gaieté, tantôt farceur avec des retours de mélancolie ; porte des toasts parce que ça désaltère, et ne dépense rien parce qu’il transforme tout son numéraire en numismatique. Chaque matin il consacre des soins paternels à son havre-sac, vieux vétéran renforcé de planchettes, maintenu par des ficelles, toujours près de périr par gonflement comme une vache qui a mangé du trèfle. Chaque soir il sort toute sa numismatique, et la classe tantôt par grandeurs, tantôt par dates, tantôt par cantons, s’embrouille dans les rappes , se perd dans les zwanzig, et se donne du mal pour lire les exergues effacés par le temps ou noyés par la crasse. « Je ne concevè pas, dit Harrison, cette plaisir tute sale, de garder des choses malproper qui ont été faites pour changer contre des choses très bon à manger et à boooire. » Génevois.

Frankthal , seul Germain de la troupe, voyageur claudicant, a des cors sous la plante et marche comme quelqu’un qui danse sur des œufs. Avec cela, toujours gai, faisant la petite guerre, et, comme Démocrite, riant au mieux de luimême et des autres. Yerret ficelant ou Verret classifiant lui est un spectacle infiniment comique, suffisant, perpétuel, inextinguible. De son côté, Frankthal pilant du poivre avec ses cors à la plante est à Yerret une constante récréation ; et comme ils couchent ensemble, tous les deux se sont encore l’un à l’autre un nocturne spectacle où ils puisent une hilarité immortelle. — Prussien.

Régnier , voyageur de taille et de poids, favorisé, c’est-à-dire portant favoris, et l’air âge mûr; très fendu, ce qui le maintient à l’avant-garde, fraternise avec les carabiniers ; annote statistiquement les endroits et les distances ; costume-noce dans les villes et piéton distingué sur les routes. — Génevois.

Broadly , voyageur rétorquant, résistant, et fabuleux dans ses emplettes. Achète et consomme, achète et sème, achète et se dégoûte. Jarret inégal. — Anglais.

Enfin Gervais, déjà ancien, quoique un peu brimborion encore. Jouit d’un collet imperméable qui lui donne l’air Scapin. Fort jarret, peu de chair, mollet léger, bonne canne et pas accéléré. — Génevois.

Tels sont les dix-huit touristes élèves. Pour être plus sûr de trouver place partout, on associe ces touristes par paires, et chaque paire n’occupe qu’un lit; parfois même il advient qu’il faut loger trois paires dans deux lits. Alors on fait l’opération du dédoublement, c’est-à-dire qu’on dédouble les gros d’avec les exigus, pour que les trois paires qui n’ont que deux lits soient composées d’un choix agréable de ces derniers ; puis les gros se doublent entre eux à nouveau. Cette association par paires donne lieu à l’association par chambrées: association temporaire et soumise aux chances des localités, mais qui se fonde sur des rapports de goût, d’amitié ou de convenance. Il y a des paires calmes qui se recherchent pour former des couchées tranquilles et respectables; il y a des paires folâtres qui s’assemblent pour crever de rire jusque par delà minuit;

SAIXT-GOTHA RD, VALLÉE DE MISOGGO, ETC

il v a des paires écloppées qui se conviennent pour s’administrer des soins réciproques; il y a des paires vagabondes qu’on se passe, qui s’échangent, qui roulent de chambrée en chambrée ; il y a des paires recherchées parce qu’elles possèdent une brosse ou une corne à souliers ; il y en a qui sont de peu de secours, parce qu’elles sont toutes nues quand la bise est venue. Enfin l’association par chambrée engendre, selon les cas, l’association par étage, ou même, dans des occasions fort rares, l’association par corps de logis différents.

Durant le jour, ces associations diverses se marquent à peine. D’autres causes agissent alors et président au libre arrangement des groupes. C’est tantôt la conformité d’allure, tantôt celle de goût et de tempérament, tantôt le hasard ou les incidents de la route. Ordinairement il y a une avant-garde, composée de jarrets secs, d’esprits moins curieux ou moins batifolants, ou qui aiment à conquérir sur les autres un temps de repos. Vient après un centre composé de jarrets plus tempérés, qui, sans haleter, vont moins vite, mais qui regardent, picorent, babillent, chemin faisant; c’est, du reste, une population flottante qui se recrute tantôt d’un écloppé de l’avant-garde, tantôt d’un traînard régénéré. Vient ensuite l’arrière-garde, où sont principalement les artistes, les naturalistes, les flâneurs, les démoralisés, les glaneurs de fraises ou d’ambresailles, les attardés pour une cause quelconque, et M. Tôpffer, qui de là tient les rênes et rattrape tout ce qui cloche; enfin, après l’arrière-garde, un ou deux traînards qui se content des histoires, s’adjugent des haltes, entrent dans les chapelles ou prennent racine auprès d’une source, quitte à rejoindre par la suite des temps. Selon les endroits, selon le commun instinct, cette colonne s’espace par un quart de lieue, ou bien elle se resserre en une courbe file; elle a beaucoup de pieds, mais rien qu’une tête. Cette tête a rarement des inquiétudes en marche, et souvent une jouissance grande, quand elle voit tous ses pieds presser, ralentir ou s’éparpiller sans commandement, mais pourtant à son gré ; car sans une certaine liberté de mouvements et d’allures, où serait le plaisir ? et sans une sorte d’unité et d’ensemble, où seraient le bon ordre et la sécurité?

Dans les montagnes et les passages difficiles, le chef abdique en partie en faveur d’un guide qui est responsable et que personne ne doit dépasser. Luimême, demeuré en queue, voit ses moutons au-dessus ou au-dessous de lui ; et si quelqu’un d’eux gambade un peu fort pour la localité, il souffle dans sa corne, et ce petit bruit inspire du tempérament au jeune homme, qui, sans même se retourner, comprend à qui l’on parle. Du reste, partout où il y a difficulté réelle, on s’attend, on s’entr’aide ; par une sorte d’instinct, on cherche le commandement, et les voyageurs déjà expérimentés dirigent volontiers ou empêchent une imprudence. S’égarer est dangereux dans certains endroits ; c’est toujours désagréable pour soi et pour la caravane tout entière, qui, privée d’un de ses membres, ne peut poursuivre qu’elle ne l’ait retrouvé ; aussi chacun devient prudent à cet égard pour lui et pour les autres. 11 y a pourtant certains chemins qui semblent abréviatifs, et que nous appelons spéculations, qui sont des pièges toujours offerts aux jeunes touristes ; car les jeunes touristes sont du

goût des chèvres : ils préfèrent le zigzag à la ligne droite, l’ardu au plain, le sinueux à l’uni et les broussailles aux prairies. Les touristes de sens rassis, comme M. Tôpffer, combattent souvent ce goût, et avec la corne ils rappellent les chèvres, qui ressortent à regret des taillis ou redescendent contre leur gré le ravin.

Les temps brumeux et frais sont charmants pour la marche ; néanmoins rien ne vaut le soleil avec les teintes qu’il répand, les effets qu’il produit et la sécurité qu’il inspire; c’est pourquoi il faut toujours diriger une expédition pédestre, en grande partie du moins, dans les montagnes. Le soleil réchauffe tardivement le fond des vallées ; et si l’on est sur des cimes, il délecte à toute heure, l’air y étant toujours frais et léger. De plus, la poussière, ce fléau des plaines, ne se rencontre nulle part dans les montagnes. Le ruban ou chemin en ligne droite n’y est ni connu ni possible. Or, deux heures de marche sur une route tortueuse, où le paysage change à chaque tournant, paraissent plus courtes qu’une demi-heure de marche sur une route monotone et uniforme. Enfin le chemin plat et de plus bien damé, comme l’est la grande route, n’exerçant qu’une sorte de muscles et qu’une même partie de la plante du pied, fatigue au bout de quelques heures et la plante et les jarrets ; tandis que les sentiers de montagne, constamment variés de pente, de nature et de sol, exercent tous les muscles, reposent l’un par l’autre, et permettent de faire sans fatigue ni souffrance des journées de dix, onze et douze lieues. En particulier sur les hautes Alpes et dans le voisinage des glaciers, où l’air est d’une fraîcheur et d’une pureté incomparables, où toutes les sensations ont une vivacité charmante, la marche devient une jouissance aussi réelle que peut l’être le repos pour qui est harassé de fatigue. Notre situation géographique, du reste, favorise admirablement l’application de ces principes. Au bout de notre lac s’ouvre le Valais, qui est encaissé entre les grandes Alpes et les Alpes Bernoises. A droite comme à gauche on peut combiner une suite de zigzags au moyen desquels on voyage habituellement sur des cimes sauvages, tout en descendant tantôt au midi, tantôt au nord, pour se rapprocher par moments de l’homme, des vergers, des bourgades, ou, si le cœur vous en dit, des grandes villes.

L’expérience nous a appris qu’une expédition pédestre du genre de celles que nous faisons gagne beaucoup à ce que le plan en soit conçu selon certaines données : par exemple, à ce que la partie montagneuse du voyage soit placée au commencement, et que les contrées populeuses, riantes, parsemées de villes, ne se rencontrent que dans le dernier tiers du voyage ; alors, de même que, pour chaque journée, il s’agit de conquérir par la fatigue l’appétit du banquet et les délices du repos, de même, à considérer l’ensemble de l’excursion, il s’agit de conquérir, ou plutôt de rehausser par le rude et l’abrupt des commencements, les mollesses et les douceurs de la fin. Après une quinzaine de jours d’activité et de fatigues dans des contrées souvent sauvages, quelquefois simplement agrestes, on atteint les pays de culture, les routes de plaines, et alors qui dira bien ce que vaut une demi-journée de char à bancs, un séjour de quelques heures dans

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une jolie ville bien récréative, bien fournie en boissons, denrées, brioches, et autres rafraîchissements? Qui dira comme chaque retour aux plus insignifiants détails de la vie civilisée est agréable et piquant, combien il parait neuf et doux de prendre, comme M. Jabot, une glace au premier café de l’endroit? 11 n’est pas jusqu’au changement de toilette qui n’ait son côté de fête : la blouse est délaissée, le havre-sac livre toutes les richesses mises en réserve, et dont chacune tire de la circonstance une valeur nouvelle que l’on est étonné et ravi de lui trouver. Pendant deux ou trois jours ces jouissances se renouvellent : on atteint Villeneuve ou Vevey, et, après tant de mouvement, on est encore charmé de s’asseoir sur le bateau à vapeur. Jusqu’ici, c’était nous qui bougions sans cesse pour changer de spectacle ; maintenant c’est le double paysage des deux rives qui fuit et se déroule, pendant que nous nous prélassons sous l’ombre de la tente.

Il y a encore une raison qui rend ce plan avantageux ; cette raison est de haute politique, et se lie aux arcanes de la bourse commune. La bourse commune, administrée par M. Tôpffer, arbitre et payeur des dépenses, aime à ne pas dépasser certaines limites, et ceci pour maintenir la dépense de cette excursion annuelle à la portée de toutes les bourses particulières, pour conserver intacts le mode et les traditions de simplicité ; enfin, parce que la république romaine périt par le luxe et le changement des mœurs ; tandis que nous voulons que notre ambulante république vive et ne se corrompe pas. Un peu de luxe pourtant fait parfois grand plaisir, ne fait pas grand mal s’il est passager, et ne laisse point de regret s’il est d’ailleurs inévitable. D’après ces principes, conformes du reste au proverbe qui ne veut pas qu’on mange son pain blanc le premier, il y a convenance à commencer le voyage par des économies, d'ailleurs faciles à faire dans tels coins où l’on serait bien embarrassé de se mettre en dépense, et qui n’engendrent point de privations dans un genre de vie où l’appétit assaisonne tous les mets, où la fatigue édredonne tous les lits. Il se crée ainsi tout naturellement dans la bourse commune une bénigne enflure dont on la soulagera plus tard, une petite épargne qui permet plus de large vers la fin, alors que les auberges sont meilleures mais plus chères, les véhicules bien agréables mais coûteux, les douceurs un peu corruptrices mais passagères, conquises et admirablement savoureuses et savourées. Commencer par les villes et finir par les montagnes est une marche qui amènerait une anticipation de dépense suivie d’un changement de vie dont le contraste ne présente aucun des avantages que je viens de signaler.

Au surplus, ce n’est qu’en vertu du contraste et parce que, n’arrivant pas avec des vues de stricte économie, nous sommes en général bien accueillis et bien traités, que nous trouvons de l’agrément aux grandes et somptueuses auberges des villes. Par elles-mêmes, elles nous séduiraient peu. Les honneurs n’y sont pas pour nous ; une sorte d’étiquette y règne, à laquelle il est bon de se faire, mais difficile de se plaire longtemps ; on y dîne à heure fixe, et selon un service prescrit, la table est louée ; en outre, l’empressement des somme-

liers est loin (l’équivaloir à l’empressement de chacun de nous, lorsque, laissé libre, il s’administre à sa guise, et sans autre contrainte que celle d’un équitable partage, nectar et ambroisie. Ce qui vaut mille fois mieux pour notre cavarane, ce sont ces auberges simples mais proprettes, approvisionnées de vivres abondants plutôt que raffinés, et que l’on rencontre dans mainte vallée de la Suisse ou dans chaque petite bourgade de quelques cantons; ce sont, à défaut, ces modestes hôtelleries tenues par le gros paysan de l’endroit, et qui servent dans les jours de foires aux gens du pays. Là on se fait une fête de nous héberger, l’accueil est cordial, l’empressement réel et point gênant. « Nous avons ceci, nous avons cela, on fera de son mieux. » A nous alors de choisir notre soupe, à nous d’insister sur l’incomparable quantité de kartoffeln (pommes de terre rôties) qu’il nous faut; à nous d’arranger, de distribuer nos chambres, nos lits ; à nous la salle, à nous la maison, à nous les maîtres, la famille, le foyer. Le plaisir naît du bon accueil, le bienêtre de la liberté, et la sécurité de tout ce que cela est sans danger pour la bourse ; car ces bonnes gens nous demandent un prix qui leur parait avantageux, tandis qu’il nous paraît bien minime ; nous nous quitterons enchantés les uns des autres.

Ce que nous disons ici des auberges, nous le disons aussi des endroits, des cimes, des vallées. Il y en a qui sont encombrées de touristes, de chaises de poste, d’allants et de venants ; partout tapage, mouvement : mille bruits de ville, mille grelots du monde qui vous accompagnent et qui font un discordant contraste avec les scènes de la nature ; mais il y en a qui sont silencieux, paisibles, où rien ne vous ôte à vous-même ni aux impressions que vous êtes venu chercher. En s’écartant de la grande route, seule pratiquée par le commun des voyageurs, il y a telle vallée de traverse où vous vous enfoncez avec l’aimable assurance que durant un ou deux jours vous ne vivrez qu’avec les bois, les prairies et leurs pauvres habitants ; que dans ce petit monde vous serez seuls et maîtres, objets de surprise pour les pâtres, de bienveillance pour les villageois, et si vous y rencontrez un touriste, celui-là est votre semblable, il cherche ce que vous cherchez ; au lieu de vous fuir, vous pouvez vous unir, cheminer ensemble, et former une de ces passagères relations auxquelles l’isolement, la nouveauté, le trait aventureux donnent un prix particulier, et dont la trace reste dans le souvenir et quelquefois dans le cœur. Sans doute les jeunes touristes dont se composent nos caravanes ne sont ni très contemplatifs ni très curieux de silence et de paix ; mais, outre l’agrément de la variété auquel ils sont sensibles, il y a ici pour eux l’attrait toujours vif d’une liberté plus grande ; et de même que dans la modeste hôtellerie ils échangent quelques privations contre l’avantage de choisir, de disposer, d’arranger à leur gré, de même, dans ces vallées solitaires, ils s’accommodent fort de s’emparer sans crainte du bois, de la prairie, du chalet, et de cheminer à leur guise, sans que rien, ni personne, ni M. Tôpffer, mette aucune entrave à l’indépendance de leurs mouvements. Le haut Valais, après Brigg, le Kanderthal,

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l’Oberhasli, la vallée de Misocco, celle de Goire, l’Underwald, une foule d’autres présentent ces avantages.

Voilà déjà bien des détails. J’y ajouterai encore deux mots qui compléteront l’idée qu’on peut se faire de nos expéditions, et ces deux mots seront des chiffres relatifs, soit au nombre des lieues parcourues, soit au nombre d’écus dépensés. La tournée de cette année se trouve présenter justement, à l’un et à l’autre égard, une moyenne suffisamment exacte.

Quant au premier point, durant vingt et un jours de voyage, nous avons parcouru un total de deux cent douze lieues, ce qui fait, l’un dans l’autre, environ dix lieues par jour. Sur ces deux cent douze lieues, nous en avons fait cent en bateau à vapeur ou en char, et le plus souvent avec une grande rapidité, ce qui explique comment, sur vingt et un jours, nous en avons pu employer cinq environ en différents séjours. Ainsi, sur ces cent lieues, trentedeux, par exemple, faites sur les bateaux de notre lac en partant et en revenant, n’ont employé que dix heures, et la même chose s’est présentée sur les bateaux de Wallenstadt, de Lucerne et de Thun. Ges cent lieues retranchées, il en reste cent douze que nous avons faites sur nos pieds, soit, en moyenne, cinq lieues et demie par jour ; sur ces cent douze, nous en avons fait quatrevingt-seize avec le havre-sac sur le dos; ce dernier chiffre est surtout glorieux pour nous et dépasse la moyenne ordinaire. Les chiffres que je viens de donner expriment bien la juste proportion de marches et de véhicules qui convient à une expédition comme la nôtre. Marcher moins, ce serait compromettre l’amusement et l’entrain ; marcher plus, ce serait risquer de dépasser cette limite au delà de laquelle la fatigue devient souffrance.

Quant à la dépense totale, elle s’est élevée à 2,300 francs ; ce qui, divisé par vingt, nombre des voyageurs, fait pour chacun 115 francs, soit par personne et par jour 5 francs 50 centimes. Dans ce chiffre entrent tous frais quelconques de voitures, bateaux, guides, bonnes-mains de tout genre, extra, jusqu’au blanchissage, jusqu’au prix de l’or et du passeport. Or la bourse commune, économe en certains points, est fort large sur d’autres : elle donne des bonnes-mains réjouissantes, elle récompense à un haut prix la prudence des bateliers et des cochers, elle ne lésine pas sur les guides, et elle sème les aumônes. De plus, tout en fuyant le luxe, elle aime à bien traiter son monde, parce que c’est là ce qui assure sa bonne santé, ce qui éloigne réchauffement et la maladie. Si l’on tient compte de ces circonstances, on s’assurera que ce chiffre de 5 francs 50 centimes par personne et par jour, bien qu’il paraisse un peu élevé, ne pourrait être réduit beaucoup sans que l’agrément des voyageurs et surtout la sécurité du chef eussent à souffrir de graves altérations. Nous faisons observer qu’il se trouve être une moyenne entre le coût d’une journée en Italie, qui est plus élevé, et celui d’une journée en Savoie, qui l’est moins. Je termine ici cette longue préface pour entrer dans le détail de nos journées, dont le caractère général se trouve suffisamment connu au moyen des considérations qui précèdent.

Nous partons le 15 août, au nombre de vingt-cinq; c’est que M. le pasteur M..., ses deux fils et M. G..., nous font la conduite jusqu’à Saint-Maurice, ce qui ne contribue pas peu à jeter de l’animation sur cette première journée, celle justement qui est sujette à en manquer. La vapeur a ses charmes, mais elle a aussi sa monotonie, ses bouffées carboniques et ses petits balancements, qui affadissent les cœurs. Des deux fils de M. M..., l’un surtout a de l’animation pour quatre : le mouvement lui est repos, le repos lui est consternation; c’est le sieur Alfred, brimborion maigre et musclé, typé comme Murray, et tout autant Auvergnat, n’était sa fougue d’Aliboron et le gigantesque de ses mouvements. Par esprit de délassement, à peine à terre, le sieur Alfred se chargera du sac d’un camarade, et prendra un pas à se fendre jusqu’au menton. En revanche, Paul est vif sans bruit, tempéré d’allure, et pour chaque angle saillant de son frère, il a un angle rentrant. Ainsi, cette paire de frères est merveilleusement assortie, chacun surabondant de ce dont l’autre pourrait manquer, et tout d’ailleurs étant commun entre eux.

Il y a des dames sur le bateau, des dames anglaises, et, suivant un usage qui est particulier à leurs compatriotes, au lieu d’aborder ouvertement et d’entrer en communication, elles attirent dans un coin un de nos touristicules, pour le questionner au sujet de nous tous. C’est l’effet du décorum. C’est un sot effet, presque désagréable quand il se répète souvent. A Lucerne, des Anglais qui dînent dans la même salle que nous font dire tout bonnement par le sommelier que s’il y a de jeunes Anglais dans la troupe, ils aient à leur venir parler. Oh bien oui ! C’est pousser le décorum jusqu’à la stupidité, et prendre les gens pour des bêtes à cornes. On leur fait répondre que s’ils ont quelque chose à nous dire, notre adresse est même chambre, autour de la table voisine, où ils nous trouveront. Ils n’ont pas su nous y trouver.

Faire ainsi, c’est se moquer du monde en général, c’est aussi y aller cavalièrement avec le chef, qui a bien quelque droit de savoir quel particulier converse intimement avec son monde, et qui peut avoir, au besoin des motifs d’empêcher le colloque. Mais le décorum permet d’accoster un enfant, et il permet moins de se mettre en frais de politesse avec un maître d’école. Là est tout le mal.

Vers une heure nous touchons à Villeneuve, c’est-à-dire que nous y toucherons, si nous ne touchons pas auparavant le fond de l’eau. En effet, V Aigle ne songe déjà qu’à s’en retourner bien vite, et il nous jette pêle-mêle dans des bateaux qui flottent au hasard des velléités de deux manants. Le bateau qui nous porte regorge de paquets, de malles, de gens, les uns debout, les autres assis, certains équilibrés ; et la moindre secousse, le moindre ébranlement nous amènerait la visite de l’onde bleue. C’est peu gai. Les deux manants, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, debout sur les rebords de la rame libre, font une sorte de manœuvre molle et sans accord. C’est peu récréatif; M. Tôpffer finit par les apostropher vivement, ce qui redouble la frayeur de quelques dames, qui aussitôt se pendent aux poches de l’orateur ; sait-on ce qui peut

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arriver? Par hasard, le hateau arrive en se dandinant sur la grève, et l’on en est quitte pour quelques détestables moments. Sur quoi, nous remarquons deux choses :

La première, c’est que rien n’est stupide, rien n’est aveugle comme de mettre l’exactitude du service et la réputation ou les avantages de vitesse avant la sûreté et la vie du moindre des voyageurs. Or tous les bateaux à vapeur, et les nôtres aussi, surtout dans les mois de concurrence, tombent, par moments du moins, dans cet écueil, et font des folies très désagréables, à ceux surtout qui voyagent pour leur agrément. Quant à ceux qui voyagent la montre à la main, pour aller vite, il doit leur paraître tout simple, et même spirituel, de sauter en l’air ou de barboter au fond de l’eau pour la vitesse du service.

La seconde chose, c’est qu’il n’y a de sûr pour les embarquements que les embarcadères. Ces petits bateaux que l’on surcharge, qui ont contre eux la chance du vent, celle de manquer la corde qu’on leur jette, et bien d’autresr sont des embarcations détestables, quoi que l’on puisse arguer des accidents qui ne sont pas encore arrivés, mais qui arriveront, nous n’en doutons pas. D’ailleurs, n’est-ce rien que de faire trembler les gens pour eux et pour les leurs, et doivent-ils se tenir pour contents parce qu’on ne les a pas noyés ? Beaucoup de personnes de notre connaissance ne voyagent pas par le lac, pour n’avoir pas à courir la chance de ces débarquements ; et, quant à nous, notre principal motif autrefois pour descendre à Villeneuve, où le bateau passait la nuit, et où le débarquement se faisait à loisir et tout près de terre, c’était d’éviter les débarquements intermédiaires et peu sûrs d’Ouchy et de Vevey. Or, qu’est-ce qui empêche l’érection d’embarcadères, ou tout au moins une station du bateau au bord de la rive ? Ce n’est pas le peu de profondeur de l’eau, c’est la vitesse du service, cette stupide vitesse à laquelle les Américains, nos confrères (et nous bientôt à leur exemple) sacrifient des cargaisons de ladies et de pères de famille. L’idole des Mexicains avalait moins de monde que n’en engloutit cette idole de l’industrie, des capitalistes, des actionnaires, cette idole des désœuvrés de cafés, des badauds de ports, des flâneurs de rues ; cette idole de qui tant d’hommes attendent la richesse universelle, le mariage des hémisphères, la chute des préjugés, l’abolition de la peine de mort, la désuétude de la poudre à canon, et la société refondue et remise à neuf... la vitesse!

Sur ce, nous prenons terre, et vive la terre ferme ! Là, on trouve des omnibus, mais des omnibus à musique qui fanfarent pour le bien du service. Gette diable de musique à manivelle, qui part inopinément, qui ne s’arrête plus, qui va toujours, qui va quand même, c’est une amorce qui nous semble propre à faire fuire le gibier. On la retrouve sur le bateau à vapeur du lac de Thun. Nous croyons qu’on la trouvera bientôt partout. C’est le progrès ; les jouissances des arts mises à la portée de tous. Que de gens prêts à s’attendrir d’admiration, si on leur affirmait qu’avant cent, avant cinquante ans, du train dont nous y allons, la serinette sera à la portée du peuple ! le prolétaire travaillera en cadence sur l’air de Malborough, il n’y aura plus de machine qui ne

manivelle une triole, plus une filature qui ne symplionise par tous ses pistons !

L’Allemand, dès Aigle, commence à ressentir ses cors et à danser sur des œufs ; c’est vrai que cette route d’Aigle, si plate, si marécageuse, et pourtant jolie, donnerait des cors à ceux qui n’en ont pas. C’est qu’elle nous est arclii et superconnue, et que nous ne la pratiquons jamais que de nuit ou à l’heure chaude. Or les pays de vignes, à l’heure chaude, sont incandescents. C’est ce qui rend le vin bon, c’est aussi ce qui altère le gosier; nous entrons donc dans un bouchon. Voilà M. le pasteur, M. le professeur et toute leur suite qui sont au cabaret buvant du blanc. Nulle honte, nulle remords, pas l’ombre de décorum ; on fraternise même avec les altérés qui sont là, et on s’en trouve à merveille. Après quoi l’on s’achemine à nouveau ; le soleil baisse, et nous touchons aux noyers qui ombragent les approches de Bex.

Nous évitons Bex pour spéculer par les prés; c’est l’arrière-garde qui fait cette bonne affaire pendant que l’avant-garde, qui a suivi la grande route, nous attend, fusi per herbam , c’est-à-dire étendue sous les ombrages. Bientôt la corne se fait entendre dans une direction alarmante pour l’honneur de ces messieurs. Aussitôt ils se lèvent en sursaut et gambadent à travers champs. Dans son empressement, le voyageur Verret oublie son sac sous l’arbre, et rejoint dépouillé et pauvre comme Job. Et le sac! s’écrie-t-on. Coup de foudre pour l’infortuné, qui rebrousse et regambade, pour rerebrousser et reregambader encore, au grand détriment des herbes et moissons. Depuis ce jour, Verret ne délaisse plus son sac, et il répare ce moment d’oubli par des heures de tendres soins.

Bientôt on arrive au pont de Saint-Maurice, et le petit homme descend de

sa tourelle réclamant le pontonage. Ce petit homme exact, presque mécanique pour ceux qui l’ont déjà vu souvent, fait l’effet de ces figurines qui, dans les vieilles horloges, sortent d’un trou et frappent l’heure; après quoi, elles rentrent dans leur trou jusqu’à l’heure suivante. Ce pont date du temps des Bomains, et cet éternel pontonage aussi, et ce petit homme avec. Il fit payer la légion thébaine.

L’abord de Saint-Maurice est toujours charmant et d’un pittoresque riche, antique et original. Ce qui est original aussi, c’est que dans ce moment il s’y joue une tragédie. Ce sont, dit l’aubergiste, nos étudiants. Des étudiants là! qui l’aurait cru? Et de la tragédie! qui l’aurait deviné? Quel spectacle ce serait, non pas la tragédie, mais les tragédiens et le public ! Malheureusement la

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catastrophe a eu lieu, le rideau est baissé, et il ne se relèvera que demain.

L’auberge est pleine. Des gens très altérés, à ce qu’il semble, occupent la table ou nous souperons un jour. Un gros chien, race du Saint-Bernard, vocifère à tout venant. Un sommelier marche ran tan plan. Des douzaines de Valaisans et autres colloquent bruyamment dans le vestibule. L’hôte vague.

Un grand diplomate en houppelande mystérieuse se promène d’un air profond en attendant la diligence. Au milieu de tout ce bruit, nous seuls, parfaitement calmes, nous nous prélassons sur chaises et sofas, et rien ne saurait altérer notre quiétude. En effet, notre destinée se prépare dans les cuisines, pour éclore quand ces altérés n’auront plus soif; et Frankthal, qui a mis des pantoufles rouges, n’a garde de rien désirer au delà; il songe au sac de Verret laissé sous l’arbre, et cette idée le tient en joie.

De son côté, Verret songe au poivre, à propos de ^pantoufles, et ce songe l’entretient en pleine hilarité. Mais voici du sérieux. . . tout bouge... tout se lève. . . tout se recueille... c’est la soupe qui entre.

DEUXIÈME JOURNÉE

Drôle de nuit et caractéristique ; on la retrouve partout semblable dans toutes les auberges du bas Valais, tant qu’on est sur la route du Simplon. Toute la nuit, tintamarre de chaises de poste, de grelots et de postillons ; vers trois heures, carillons de cloches dans toutes les églises. Ce léger vacarme altère un peu le sommeil de l’étranger, mais il ne paraît pas qu’il agisse sur celui des naturels; ou bien serait-ce parce qu’ils ne ferment pas les yeux la nuit, que les Valaisans ont, le jour, l’air si endormi ? Vers six heures, nous sommes tous debout, hormis nos compagnons M. le pasteur M... et M. G..., que nous quittons, livrés aux douceurs du premier sommeil. Il s’agit de gagner le déjeuner par trois lieues de marche qui nous feront arriver à Martigny. Plusieurs, qui se sentent déjà un creux terrible, achètent des prunes pour combler la fosse ; entre autres, le voyageur Percy marchande un corbillon auprès d’une femme qui lui répond : « Baillerez c’qu’ou plaira ( ce qu’il vous plaira ). » Percy croit qu’on lui demande cinq complairas , et le voilà bien embarrassé. Il voudrait acquérir les prunes, mais cette monnaie lui est totalement inconnue, à Verret aussi, à tous nos numismates. On vient à son aide et l’affaire s’arrange ; Percy mange des prunes.

Plus nous visitons Pissevache, on du moins plus nous avons eu l’occasion de voir d’autres cascades, moins celle-ci nous paraît mériter sa réputation ; elle n’a ni encaissements mystérieux, ni végétations élégantes ou fortes, ni entourage séduisant; et quant au volume d’eau, il est ordinaire. Pendant que nous nous

SAINT-GOTH ARD, VALLÉE DE MISOCCO, ETC

reposons en face de la merveille, une voiture arrive, s’arrête, et le cocher descend pour réveiller toute sa cargaison de dames. Holà! hé! la cascade! Les dames ouvrent les yeux, bayent à la cascade, descendent sommeillantes, se

laissent promener dans l’herbe mouillée et sous la rosée du phénomène, et, après avoir accompli ce pèlerinage de rigueur, elles remontent en voiture, justement assez réveillées pour réfléchir combien tout cela est peu récréatif.

Nous n’approchons jamais de Martigny à jeun et par un beau soleil, sans éprouver tous les effets d’une entière démoralisation. La colonne s’étend alors sur une lieue de pays, et, hormis un ou deux hommes d’avant-garde, tout le reste se compose de traînards disséminés, s’informant des distances ou jonchant le bord des fossés. L’Allemand pile, pile, le tout en pantoufles rouges ; Arthur est vu, pour la dernière fois, par l’avant-dernier des traînards, assis auprès d’une flaque, où il considère des grenouilles. Il arrivera après que nous aurons tous déjeuné. « Et que faisiez-vous donc? — Je considérais des grenouilles... » C’est comme ceux qui portent des toasts parce que ça désaltère, ou comme les meuniers qui portent des chapeaux blancs pour se couvrir la tête.

Trois messieurs déjeunent sur la table que nous venons de quitter, et quels messieurs! énormes, rubiconds, florissants, mais qui mourront avant l’âge s’ils continuent de déjeuner de la sorte. Ils se font servir de si bonnes choses, et ils les mangent avec un si large et bel appétit, que, tout repus que nous sommes, la faim nous revient rien qu’à les voir, et le seul respect humain peut empêcher quelques-uns d’entre nous de sauter sur leurs côtelettes.

On prend ici deux chars pour franchir le grand ruban qui conduit à Martigny. C’est, d’une part, une calèche mollement suspendue, dont les moelleux balancements endorment les sept voyageurs inclus, en sorte qu’ils présentent l’intéressant spectacle de l’innocence au berceau. D’autre part, c’est un char à échelles suspendu sur essieux, et dont les cahots tiennent en vie et en joie les quatorze voyageurs restants, qui pilent, pilent, et sans pantoufles rouges. Dans le char, on élève des drapeaux, on fait une voilure, on chante, on fraternise; il n’y a d’infortunés que ceux qui se seraient proposé de dormir. Du reste, nous allons en poste, et, à Riddes, on change de chevaux et de postillons.

Le postillon du char est un homme d’âge, large d’épaules, haut en couleur, qui cause dru, fouette sans cesse, et connaît admirablement les mérites de chacun des plants de vigne que nous dépassons. « Ceci, dit-il, c’est de la malvoisie, et puis bonne! vous la payerez deux francs, vous autres; nous, vingt sous; c’est juste. Moi, j’en bois de préférence, par rapport au médecin qui m’a défendu de toucher au mauvais. Le mauvais vin, c’est fatal! Beaucoup périssent par le mauvais vin. Du mauvais, ça vous abrège la route du cimetière; de la malvoisie, ça vous pousse dans le siècle... » Et pli, pla! nous allons ventre à terre ; pile qui veut. En moins de trois heures nous sommes à Sion, où toute la compagnie débarque sous les yeux de toute la capitale.

Le temps est magnifique, et l’heure peu avancée. Devant l’auberge, à la même place où nous l’avons vu souvent, végète cette sorte de crétin manchot qui sert à Sion de domestique de place pour faire voir aux étrangers l’église des Jèsitivisites, les Aghettes et les Masettes , deux choses inconnues. Il reconnaît M. Tôpffer, et sourit à la société ; nous l’engageons aussitôt pour qu’il nous guide sur ces monts pittoresques, couronnés de constructions crénelées, qui dominent la ville de Sion. Nous faisons là un pèlerinage charmant. L’endroit est désert, la vue de toute magnificence, et tout y convie irrésistiblement les artistes à prendre leurs crayons : rocs, ruines, lointains, mouvements du sol, arbres et surtout murailles moussues, constructions séculaires tapissées de jeunes plantes, percées de jours, assises sur de vieux arceaux, tout s’y rencontre de ce qui charme et ravit les peintres.

De cette solitude nous faisons notre domaine. Plusieurs dessinent au bruit des éclats de rire de leurs camarades. Ceux-ci ont, en effet, découvert dans le crétin aux Aghettes une disposition à la vanterie et un tour d’esprit fanfaron qui, vu le personnage, sont effectivement impayables. Notre homme a servi la France et tué force ennemis, plus de cent cinquante, dit-il. « Vous voyez cette tour? c’est là qu’on enferme les méchants prêtres, et l’on me remet la clef; et puis qu’ils bougent! » et beaucoup d’autres propos analogues. Cependant le soleil se couche. Après une visite sur l’esplanade du vieux château, d’où l’on domine toute la vallée du Rhône dans les deux sens, nous reprenons doucement le chemin qui mène au souper.

Après le repas, Mme Muston, notre hôtesse, nous surprend fort en nous apprenant que nous avons mal soupé, et qu’en conséquence elle veut nous régaler de

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malvoisie. C’est là un raisonnement où, bien que les prémisses soient fausses, la conclusion est admirable. La malvoisie est servie... savourée... Pas si bôte le postillon de Riddes! Il est évident que cette liqueur-là ne peut que ressusciter les morts. Nous faisons participer à la fête un monsieur du Tésin, qui soupe au bout de notre table : c’est un bel homme de trente à quarante ans, qui voyage à notre façon. Derrière nous, assis ténébreusement, sont des gentlemen à grand décorum ; on n’ose les faire boire.

Ces choses faites, on gagne les lits. Ce que voyant, notre Tésinois se lève, et, dans un mouvement de cordialité antique, il demande à M. Tôpffer la permission de l’embrasser sur les deux joues. « Qu’à cela ne tienne! » Et les voilà qui s’embrassent et se réembrassent chevaleresquement.

TROISIÈME JOURNÉE

Encore une demi-journée en char. Le Valais, jusqu’à Brigg, n’est qu’un long ruban de poussière, et, le parcourir à petites journées, ce serait mal employer son temps. Nous prenons donc trois chars à bancs. Dans le premier, on converse agréablement ; dans le deuxième, il y a vacarme intestin ; dans le troisième, on goûte les douceurs du sommeil. De nos trois cochers, deux ont pour principe de mener de la voix, jamais du fouet; aussi l’un dit sans cesse : Allez, Lisette! l’autre : Aberidochlach ! Mais les coursiers ne tiennent aucun compte de ces paternelles invitations. Vers midi, nous arrivons à Tourtemagne pour y déjeuner.

il y a une cascade à Tourtemagne, et plus belle que celle de Pissevache,

Nous allons la voir, et un jésuite aussi, qui promène un tout petit collège de cinq Aliborons; on dirait un grand pâtre qui mène cinq agnelets le long du fossé. Pendant notre promenade, le ciel commence à prendre un air cascade aussi, et la vallée passe du riant au diaphane.

C’est le père Simond qui tient l’hôtel de Tourtemagne. Le père Simond est un gros ventru circonspect, qui emploie un sommelier grêle, et de couleur tendre. Entre eux deux, ils nous font faire un déjeuner exquis et abondant; seulement, quand on demande du pain au sommelier grêle, il va voir le baromètre et rapporte des nouvelles du temps. Cet homme croit que nous vivons de l’air du temps (excellent calembour, improvisé longtemps après).

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On prend congé du père Simond pour s’engager dans un ruban de cinq lieues. Le ciel s’assombrit toujours plus; néanmoins, après quelques heures de voitures, la marche fait l’effet d'un soulagement. La route est bordée de fossés marécageux où croissent de magnifiques roseaux. Bryan l’oiseleur et quelques liautfendus enjambent pour s’en procurer. Voyant cela, Percy enjambe pareillement, et puis, moins fendu par la nature, il plonge sa jambe dans la vase. Percy est surpris de la chose, mais pas du tout décontenancé. Il retire son pied et s’achemine, tout aussi content de sa taille qu’auparavant.

A Wisp, il y a un pont couvert, d’où l’on découvre un charmant paysage. Pendant que nous sommes occupés à en faire le croquis, passe un crétin impayable. Il porte une canne qu’il balance involontairement d’un air ombrageux et tambour-major; on dirait qu’il nous passe en revue et qu’il n’est satisfait ni de la tenue ni du fourniment. M. Tôpffer s’empresse de le faire entrer dans son paysage. On le trouvera plus bas.

Au moment où nous quittons le pont couvert, voici les cataractes du ciel qui s’ouvrent et la nature qui passe du diaphane au diluvien. Gervais, qui a déjà son imperméable sur le dos depuis une heure, est au comble de ses vœux ; Régnier déploie le sien et y donne l’hospitalité à Blanchard : on dirait Paul et Virginie. Les autres se font petits, enfoncent leurs chapeaux, ferment les écoutilles, pressent la marche, ce qui n’empêche pas qu’ils ne soient perméés à fond ; néanmoins ils vivent d’espoir et finissent par se persuader que cette pluie annonce le beau temps. Certains qui sont abrités sous le péristyle d’une chapelle, y font la découverte d’une porte en bois chargée de sculptures du xve siècle, qui sont d’un goût et d’une élégance admirables. Certains autres, qui sont entrés dans une cabane, y font la découverte de bons Valaisans hospitaliers, de qui ils obtiennent du vin pour tremper leur eau. D’autres, enfin, sont déjà à Brigg, où toute la caravane se trouve avant la nuit, réunie,, séchée, et possédée d’un appétit vengeur.

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QUATRIÈME JOURNÉE

Le temps est sinistre, la nature mouillée; il a plu toute la nuit. De grises vapeurs cachent toutes les cimes, s’élèvent de toutes les gorges; néanmoins, nous nous acheminons, quitte à nous comporter selon les circonstances. Laissant derrière nous le Simplon, nous franchissons le Rhône pour en remonter la rive droite jusqu’à la source du fleuve. Plusieurs supputent combien de fois nous avons traversé le Rhône à partir de Genève, et l’on découvre à cette occasion qu’un des voyageurs passe et repasse les plus grands fleuves sans s’en douter. Il se croit dans le prolongement de la rue de Cornavin.

Harrison et Sterling, venus directement d’Angleterre et par la France, où le catholicisme n’est un peu bien logé que dans les grandes villes, sont très surpris de rencontrer partout des chapelles et des images; aussi visitent-ils les unes et les autres curieusement, dans la compagnie d’Arthur, à qui ils communiquent leur goût d’observation. Il s’ensuit que, durant toute cette journée, ces trois voyageurs forment une arrière-garde très en arrière et tirant sur le traînard.

Le Valais, au-dessus de Brigg, devient beaucoup plus pittoresque et plus varié d’aspect. Dans la première partie, ce sont de belles forêts entrecoupées de prairies, de ravins; une petite route à chars serpente à travers ces charmants endroits. Au-dessus de Lax, la végétation est uniquement composée de sapins ; mais les pâturages s’élargissent, le plateau s’élève, et l’on ne se sent plus, comme dans le bas Valais, profondément encaissé entre des montagnes immenses et rapprochées. L’air y est pur et léger, les habitants propres et de bonne mine, sans mélange de crétins et de goitreux. De distance en distance on rencontre leurs petits villages, dont l’aspect est caractéristique : ce sont des cabanes, toutes construites en bois, qui se serrent les unes contre les autres, comme pour se tenir chaud, et l’herbe du pâturage enclôt de toutes parts ces

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nids de montagnards. Au-dessus du village, sur quelque rocher, ou abrité par la lisière de la forêt, s’élève l’église, dont la blancheur contraste avec la sombre noirceur des bois. Tout autour et au loin, les saches paissent en liberté, et le son harmonieux des clochettes achève de donner à cette scène un caractère de poétique simplicité. Tout en marchant, l’esprit et les yeux se reposent sur ces agrestes tableaux. Et qui empêche qu’on ne se livre aux illusions de désir ou de regret qu’ils font naître, que l’on ne fasse des hypothèses de philosophe, des retours sur sa propre destinée, des songes d’âge d’or? Qui empêche qu’à l’exemple de M. Aieux-Bois, mais dans le secret de son propre cœur, l’on n’ait des velléités bucoliques, l’on ne prenne, un quart d’heure durant, la houlette et le nom provisoire de Tircis ? Mais j’anticipe : nous ne sommes pas encore arrivés au plateau.

A une heure de Brigg, et pendant que nous sommes à considérer des arbres qui, lancés du haut d’une montagne, bondissent au fond d’un couloir de rochers, la pluie commence à tomber, et elle nous accompagne jusqu’à Lax. Avant d’arriver à ce village, on gravit, sur une route en zigzag, le flanc escarpé d’un mont. Plusieurs spéculent en droite ligne pour éviter les zigzags, et, parmi ces chevreaux, on remarque le voyageur Zanta, qui, depuis ce jour, y regardera de plus près avant de s’aventurer dans les rocailles abruptes et que la pluie rend glissantes.

Zanta arrive à ne pouvoir plus avancer, ni reculer, ni tenir en place: au-dessous de lui est un profond abîme. M. Tôpffer et Henri accourent effrayés pour tenter de l’arrêter au passage s’il vient à rouler en bas ; au même moment, Régnier, arrivant d’en haut, parvient à lui tendre la main, et la délivrance de Zanta nous arrache à une courte mais épouvantable angoisse. On attend ici les traînards pour qu’aucun ne s’engage dans la même aventure, et telle est, dans notre siècle, la fureur de spéculer que ces traînards en sont tout marris.

Au surplus, l’inexpérience compromet, et l’inexpérience tire d’affaire. Celui qui, comme les jeunes gens, ignore le danger ou ne le raisonne pas, a mille

avantages pour le combattre. A la place de Zanta, étendu sur des rocailles et accroché à une racine, mais qui trouve cela plus gênant encore que dangereux, mettez un prudent père de famille qui sait à fond tout le désagrément des abîmes, et qui raisonne, pendu à sa racine, sur le désespoir de son épouse et l’infortune de ses enfants, en cas qu’il vienne à choir. Il est très à craindre que la tête du pauvre homme ne se brouille, et que de son épouvante ne naisse sa perte.

Il n’y a qu’un père de famille dans la troupe, et, le moins qu’il peut, il se confie aux rocailles et aux rejetons ; toutefois il n’a pas parcouru si souvent les montagnes sans connaître ce sentiment d’abandon et de danger, dont l’effet est de repousser le cœur avec une extrême véhémence vers les objets d’affection qu’on a laissés au logis. Bien souvent, sans qu’il y ait danger réel, il y a risque immédiat ; on voit la mort à trois pouces de soi, mais elle ne peut vous saisir, et il dépend de votre prudence que vous ne lui donniez aucune prise ; dans ces moments, le foyer domestique, les enfants dans toute leur grâce aimable, la patrie sous son air le plus chéri, vous apparaissent, vous émeuvent, et quand l’étroite corniche est franchie, avec quelle vivacité vous sentez la valeur de ces biens, avec quel transport vous vous dites que vous les possédez encore !

A Lax, on nous sert le déjeuner dans une salle dont M. Tôpffer n’a point perdu le souvenir, bien que douze ans se soient écoulés depuis qu’il y soupa en 1826. C’est l’architecture et le style valaisans dans toute leur pureté : on ne les retrouve ainsi que dans quelques endroits du haut Valais : plafond en bois orné de compartiments à moulures ; poêle en pierre, avec niches chaudes entre le poêle et la paroi, et les armes du Valais sculptées sur le front du séculaire édifice; de grands portraits d’ancêtres graves, accoutrés dans toute la rigueur du costume ; une longue table antique dont les solides ferrements sont travaillés avec élégance et le pourtour orné de sculptures pleines de goût ; un grand bahut pareillement ciselé sur trois faces ; des images, des crucifix, une aiguière en étain, complètent l’ornement de cette salle, dont les fenêtres, à carreaux hexagones, sont basses, mais à la portée du coude, et de plus, contiguës dans deux des côtés de la chambre. La fenêtre, c’est l’un des articles de confort du paysan suisse : elle est ordinairement vitrée avec soin, tenue avec propreté, toujours placée du côté ouvert de la vallée, et chacune des deux croisées a de petits portillons, aux fins de ne laisser entrer dans la cabane que juste ce qu’il faut de chaleur ou d’air frais. Souvent, au-dessous, une petite galerie supporte quelques caisses d’œillets, dont la fleur rouge brille d’un admirable éclat sur sa touffe de feuilles grisâtres. Le dimanche, on voit assis auprès de son portillon ouvert le montagnard, qui de là regarde ses bois, ses herbes, l’air du ciel, le passant, et qui coule doucement sa journée dans un religieux repos. Car plus on pénètre avant dans ces vallées, plus on retrouve dans le dimanche le jour du Seigneur ; une sainte solitude règne dans les prairies, tous les habitants ont mis leurs vêtements de fête et brillent de propreté; le matin, ils se pressent dans l’église ou prient agenouillés autour du

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portail; le soir, quand la chaleur baisse, ils causent ensemble, appuyés contre la clôture d’un pré ou assis sous le porche de leurs cabanes. Le vin est trop cher sur ces hauteurs pour que le dimanche y soit, comme dans nos campagnes, le jour des buveurs et la fête des cabarets.

Les hôtes seuls de cette auberge ont changé. En 1826, c’étaient deux hôtes corpulents, mari et femme, ayant déjà l’air ancêtre; aujourd’hui, ce sont de jeunes époux qui ont plus d’empressement que d’aplomb, mais à qui l’âge viendra, nous n’en doutons pas, et même l’air ancêtre. Des guides qui nous ont flairés sont par là, au nombre de trois, et tous sont des retours. M. TôpfFer, sentant l’avantage de sa position, fait mine de ne point vouloir de guide, et, par ce moyen bien simple, il en engage un à bas prix et en a un autre qui vient pour rien, ce qui veut dire pour ce qu’on voudra, lui et son mulet. On charge sur la bête d’abord un sac, puis deux, puis douze, puis Auguste pardessus. Et l’homme, qui voit en espérance sa bonne main se grossir, est tout joyeux; il voudrait charger toute la caravane. Les pactes libres valent mieux que les pactes tarifés ; à l’abri derrière un tarif, un guide est malotru tant qu’il veut. Il faut excepter toujours les guides de Chamounix, qui ne se croiraient pas guides s’ils n’étaient remplis de complaisance et de politesse.

Nous croisons un touriste de l’espèce nono 1 ; c’est un grand Anglais sinistre, en jaquette, et qui fait en silence, et sans paraître regarder le pays, de grands pas mesurés. Deux hommes haletants courent après lui, portant sa valise et des carabines ; c’est pour tuer des chamois. Tout le monde sait combien c’est facile, avec deux hommes surtout, une valise, de quoi changer de chemise et se faire la barbe. J’ai oublié de noter plus haut qu’il ne faut pas faire dépendre l’agrément d’un voyage du nombre de chamois qu’on tuera, ni le nombre des chamois qu’on tuera du nombre des carabines qu’on emportera.

(1) Voir Voyage à Venise , 3e journée.

VOYAGES E Y ZIGZAG

A partir de Lax, nous avons un temps magnifique : tout est riant et plus frais, comme il arrive après la pluie ; et puis l’appétit est dévorant, et Harrison va demandant dans toutes les cabanes à acheter du pain; il n’en trouve nulle part : « Je croyè, dit Harrison, qu’il vivè, cette gens-là, sur l’air, comme les cliamélions. » M. Tôpffer, plus heureux, parvient à acheter du sucre chez un barbier, et dans une halte, il ensucre toute la population des marmots du village. Ce sucre leur est plus précieux et plus rare à posséder qu’à nous l’ambre.

Une vieille dame du bas Valais se trouve par là : « Que c’est joli, madame, par ici! » lui dit M. Tôpffer. Les naturels croient qu’on plaisante, et ils sourient. « Vous dites vrai, répond la dame; de bonnes gens, propres, et point de crétins. Oh! un bon pays, monsieur, c’est sûr : tous pauvres et aucun misérable!... »

Il s’agit à Munster de faire une buvette économique; nous entrons dans l’auberge qui est toute ouverte et assez jolie. Holà ! hé ! Personne ne répond ; on appelle dans le village : personne non plus. Tout le monde est aux foins ; alors nous nous asseyons pour prendre patience. Arrive enfin des montagnes un petit hôte propre et disert, qui fait en termes précieux des raisonnements tendant à nous retenir chez lui ; mais nous sommes décidés à pousser jusqu’à Obergesteln; de sorte que l’on part au moment où arrivent les visiteurs de chapelles, qui tombent sur nos restes.

En approchant d’Obergesteln, nous sommes vus de loin par notre hôte futur, qui plante là foin et râteaux pour nous courir après. L’auberge est une petite boîte, assez jolie d’ailleurs, mais que nous remplissons jusqu’au couvercle. Un rémouleur est devant la porte, qui aiguise les couteaux de la vallée; aussitôt tous les nôtres passent successivement sur sa meule. Un homme forge sous un

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hangar : quelle trouvaille ! Aussitôt toutes les piques ou cannes qui clochent lui sont apportées, et il prend des commandes de quoi forger toute la nuit.

L’endroit lui semblant convenable et l’homme digne, M. Topffer confie aussi son bâton. Ce bâton a fait environ quinze voyages et rendu mille services ; néanmoins, bien que ferré, il a perdu par l’usure deux pouces et demi de sa longueur. Ce sont ces deux pouces et demi que le cyclope d’Obergesteln est chargé de rendre au vieux serviteur. Alors se dissipe la triste idée d’une séparation prochaine, et s’ouvre tout un avenir de soins mutuels entre M. Topffer et son bâton. Le corbin de cette canne est orné d’un riche pommeau d’argent, ramassé en 1830 sur la route du Saint-Bernard. La forme en est insolite, et c’est pourquoi, dans les cantons, M. Topffer est toujours reconnu au pommeau de son corbin avant de l’être à sa figure ou à son parler.

Yerret procède ici à une reconstruction entière de son sac à planches, qui a des indocilités obstinées. Quand tout est fini, clos, ficelé, il serait à désirer que le sac fût ouvert, afin que Verret changeât de chemise, car les gouttes lui tombent. O Verret! Verret! dit l’Allemand, qui du reste, depuis qu’il est dans la montagne, a vu disparaître ses cors, et marche des mieux, sans tambour ni pantoufles.

Le repas est funéraire; deux tout petits cierges éclairent la scène, et des spectateurs fantômes errent à l’entour. Tout vient à point pourtant, et l’on va dormir dans les petites boîtes.

Grande anarchie dans le lit de Blanc et Noir (Blanchard et Percy, qui n’est pas blanc).

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