GLACIER DU RHONE
CINQUIÈME JOURNÉE
Le temps est radieux, et par un grand bonheur, car il s’agit de passer la Furca, sous peine de demeurer cois dans notre boîte. En deux heures nous atteignons Oberwald, le dernier village du Valais, puis les bases stériles du Mayenwand, et enfin le glacier du Rhône, qui comble la vallée dans toute sa largeur. Avant tout, nous déjeunons dans la petite boite de mélèze qui est au pied du glacier. M. Topffer y demande du thé : on lui sert sans hésiter une infusion de jolies fleurs bleues ; c’est du thé de Suisse : l’autre n’est pas connu dans cet endroit.
Nous allons ensuite visiter la source du fleuve et la voûte du glacier, qui est en ce moment admirable. On dirait les arceaux gothiques d’une belle cathédrale; arêtes et parois chatoient de mille reflets, les uns verdâtres, les autres bleus; les uns sourds, les autres vifs et scintillants. On n’ose pénétrer sous cette voûte, qui sans cesse se détruit pour se reformer sans cesse; mais, du haut de la moraine du glacier, les voyageurs, unissant leurs efforts, font rouler en bas d’énormes quartiers de roc mal équilibrés.
Nous avons décrit ailleurs la montée de Furca; il suffit de rappeler qu’elle est fort rapide; en conséquence on multiplie les haltes, et à tout moment un amateur venant à s’étendre par terre, tous les autres en font autant pour qu’il ne soit pas seul. M. Topffer dessine ici le cheval de notre guide. Celui-ci vient voir, approuve, critique, et donne avec sollicitude les renseignements sur la bête. G’est que M. Henri lui a mis la puce à l’oreille. « Ce monsieur que vous voyez, lui a-t-il dit, il dessine tout, parce qu’il écrit des livres ensuite. — Et les chevals?
SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO, ETC
— Les chevals aussi. » C’est alors que le bonhomme est bien vite venu donner des renseignements.
De halte en halte, on arrive au sommet, d’où l’on découvre un immense horizon de montagnes, sans aucune trace de végétation nulle part. A quelque distance, une caravane de messieurs et de dames montent à mulet le revers neigeux que nous allons descendre. Ce ne sont pas des nono, car ils font des signaux avant même de savoir qui nous sommes. On répond à ces avances ; la caravane approche, arrive, et se mêle à la nôtre. „Ce sont des Français très aimables, très communicatifs, et un petit chevreau qui les suit depuis deux heures. Une des dames reconnaît Percy, qui ne se hâtait pas de la reconnaître. C’est la première; il y en aura d’autres, et nous serons obligés de confesser que le Percy est très connu dans le monde. Cette caravane s’éloigne en nous laissant le chevreau, qui s’est décidé à passer dans notre troupeau, ou on le comble d’amitiés, de croustilles et de tabac, dont il est particulièrement friand.
Après quelque séjour sur ce col, nous entreprenons de descendre; il faut ici passer sur d’immenses pentes de neiges, que l’on peut traverser obliquement pour gagner un sentier qui en longe le côté, et que l’on peut aussi descendre directement en glissant à la façon des guides. Plusieurs, ce sont les prudents, se décident pour l’oblique; d’autres, aventureux ou seulement novices et curieux de s’essayer, se lancent dans la pente. A peine sont-ils en route, qu’ils chutent,
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s’étalent convulsivement, et descendent, les uns sur le ventre, les autres sur le dos... Cependant, au milieu d’eux, l’oiseleur Bryan descend debout, sans broncher, et arrive vainqueur au bout de la resplendissante lice.
Voyant cela, le voyageur Harrison veut essayer de cette façon d’aller; il quitte le sentier, il met le pied sur la neige, puis le derrière, puis la pente l’emporte, et malgré ses réclamations, malgré ses assurances qu’il se repent, et qu’il reprendra le sentier pour n’en plus sortir, Harrison- va son train, glisse, roule, tourbillonne, désapprouve, s’indigne, expectore des vociférations d’honnête homme compromis... Heureusement la neige se tasse sous lui, et le voilà qui jouit de quelque repos. Mais il est encore au milieu du désert, et bien averti que, s’il bouge, la pente va le reprendre et l’emporter de nouveau, sans lui demander permission.
« Harrison! Harrison! lui crie-t-on, ne bougez pas! — Je ne bouge pas!... »> Au même instant Harrison repart pour ne s’arrêter plus qu’à deux pieds d’un trou noir. On lui lance une pique, la pique entre dans le trou ; Harrison y arrive aussi, sa jambe s’y engage, et la pique s’engage dans son pantalon. On le croit alors au plus fort de la crise, lorsque, patatras! la neige s’écroule sous lui, et le voilà assis au fond d’un ruisseau, les pieds en l’air... Si la caravane n’a pas littéralement crevé de rire ce jour-là, ce n’est la faute ni de Harrison ni de la caravane. Plusieurs en sont à se rouler par terre, livrés à des éclats inextinguibles, qui se renouvelleront chaque fois qu’il sera question de l’aventure, ou seulement de neige, ou seulement de pente ou de trou.
Le reste de la descente se fait sans encombre. Bryan l’oiseleur, au sortir des neiges, voit un oiseau, prend une pierre et abat sa proie; c’est sa manière. D’autre part, le petit chevreau nous est fidèle, si fidèle, que nous ne pouvons parvenir à le perdre ni à l’effrayer assez pour qu’il se sépare de nous. Il nous faut le livrer à des femmes du pays que nous croisons, et qui l’emmènent de force. Le sentier, en approchant de Réalp, devient perfide et dangereux.
Réalp est au pied de la Furca, à l’entrée de la verte vallée d’Urseren. Toutes les fois que nous y avons passé, nous y avons trouvé tous les naturels ambresaillés, c’est-à-dire barbouillés jusqu’aux yeux d’une lie violâtre, à la façon des satyres en goguette. La faim est canine; craignant l’émeute, le chef se décide à faire une distribution de vivres, assez pour empêcher une révolution, pas assez pour ôter l’appétit que réclame le souper. En effet, nous n’avons plus que deux heures de marche jusqu’à l’hôpital, où nous atteignons la grande route du Saint-Gothard.
Adieu les auberges tranquilles et les hôtes empressés. Nous voici sur un chemin où l’on ne considère comme voyageurs dignes de quelque attention que ceux qui arrivent en chaise de poste; aussi sommes-nous reçus d’une façon disgracieuse, et tolérés plutôt qu’accueillis, jusqu’à ce que pourtant on ait eu le temps de reconnaître que nous sommes d’assez bonne compagnie. Malheureusement cette découverte n’a lieu qu’après le souper, qui est en conséquence maigre et mal servi. Sans le fromage de Réalp, nous aurions les dents longues. Pendant le repas, l’oiseleur Bryan part pour Andermatt, où sont des ornithologues; il y fait, comme Don Quichotte dans la caverne de Montésinos, un mystérieux séjour, et il en revient ruiné.
SAINT-GOTHA RD, VALLÉE DE MISOCCO, ETC
On nous reprend une de nos chambres, avec notre consentement pourtant, et en revanche deux paires coucheront sur des lits futurs, dans la salle où nous soupons. Cette chambre contient toutes les chaises de la maison, en sorte que jusque par delà minuit tout l’hôtel s’y viendra fournir de chaises au détriment des deux paires, qui feront des songes étranges et des remarques intimes.
SIXIÈME JOURNÉE
Nous avons à faire aujourd’hui un passage intéressant, celui du Saint- Gothard; nous partons à pied, à jeun, de grand matin et nos sacs sur le dos. Un froid brouillard enveloppe la montagne, en sorte qu’à deux pas nous avons déjà perdu de vue l’hôpital.
M. Tôpffer, avant de quitter cet endroit, a voulu y mettre une lettre à la poste. C’est une femme qui est l’unique employée. « Faut-il affranchir ? — Pour quel pays? — Pour Genève. — C’est trente sols. — Je croyais qu’on n’affranchissait pas pour la Suisse. — Est-ce en Suisse, Genève? — Oui. — Alors il n’y a rien à payer. » Nous sommes un canton bien neuf; mais celui-là est aussi par trop primitif. Un marchand de bœufs de l’Underwald monte avec nous. Il sait le français; on parle politique. Cet homme n’entend rien à la question d’Orient ni à celle d’Alger, mais c’est merveilleux comme il connaît, traite et expose bien toutes les questions relatives à son petit canton, dans ses rapports avec les cantons voisins.
Nous sommes, M. Henri et M. Topffer, bien loin de connaître et de comprendre aussi bien ce qui intéresse notre petit pays; en revanche, nous avons des données sur l’Inde et des opinions sur Alger.
Le brouillard s’élève et le temps se met au beau. A la hauteur où nous sommes, il n’y a plus de forêts, plus d’arbres en vue ; il n’y a pas même de pâturages : ce sont de toutes parts des rochers recouverts d’un lichen verdâtre, ainsi qu’on en remarque au Saint-Bernard, au Grimsel.