DIXIÈME ET ONZIÈME JOURNÉES
Le ciel est encore nuageux et le froid est aussi intense qu’hier; de plus, le café est une pure décoction de chicorée, et la pendule joue toujours ce même air. Les auberges versent de toutes parts leurs comtes et barons dans des chaises de poste qui s’acheminent aussitôt vers le couronnement (la coronation, comme dit Harrison). Au bruit de la serinette et avec accompagnement de grelots, M. Tôpffer donne lecture de quelques pages de notre itinéraire; c’est afin de rectifier les idées un peu fabuleuses que quelques-uns de nous se font de la Via Mala, où nous devons entrer aujourd’hui, comme aussi afin d’apprendre à plusieurs, qui pourraient ne s’en apercevoir pas, que nous allons voir des merveilles vraiment fabuleuses.
Nous laissons ici sur la droite le passage du Splügen, plus célèbre et bien plus fréquenté que celui du Saint-Bernardin. Il nous arrive des hauteurs un froid pénétrant contre lequel ni la marche ni le sac ne peuvent rien; tous les doigts sont gelés, tous les nez violets, toutes les mâchoires grelottantes. Heureusement, voici un vallon où sont des forges, et un monsieur fort poli qui nous offre de visiter les travaux. On accepte bien vite, et nous voilà devant la flamme des fourneaux, qui y grillons avec volupté nos pauvres membres, tandis que le bon monsieur explique en détail les ressources de la mine, les qualités du minerai et mille autres choses qui, on peut le dire, tirent de la situation surtout un intérêt tout particulier. Ce monsieur est Milanais, tous les ouvriers sont Bergamasques. Il arrive au printemps avec ses hommes, pour repasser les Alpes en automne avec eux. A mesure que ces cyclopes ont brûlé toutes les forêts d’un canton, ils vont dans un autre : chose affreuse ! pittoresquement parlant, mais dont pour l’heure il ne nous appartient pas de nous plaindre.
Ainsi réchauffés, nous nous remettons en route. Le chemin est partout bordé de fraises, de framboises, d’ambresailles; aussi il se fait des récoltes miraculeuses, et une foule d’obligeants picoreurs conspirent contre le régime sévère que le chef s’est imposé, en lui offrant d’irrésistibles bouquets de fraises impitoyables, M. Topffer résiste à chacun, les accepte tous, les mange en protestant, et rend responsable des suites chacun des malicieux donateurs. La pluie nous visite encore, et puis le soleil, et puis de nouveau une abondante averse au moment où nous arrivons dans le bourg d’Andeer. On se tire d’affaire en entrant à l’auberge, où une buvette nous est servie. Tout ici est en pleine coronation ; on n’entend que grelots et postillons, on ne voit que duchesses transies et barons couverts de crachats.
C’est au delà d’Andeer que s’ouvre le fameux défilé de la Via Mala. Avant d’y arriver, nous cheminons avec un bonhomme de figure respectable, vêtu de noir, et qui fume avec solennité une énorme pipe; c’est le pasteur de l’endroit; il conte de son église des choses curieuses, et il nous invite à nous détourner un peu de notre route pour la visiter. La proposition est acceptée, et aussitôt, transformés en antiquaires, nous allons admirer au fond de la vallée un temple dont la construction remonte au xme siècle; à l’intérieur sont des peintures du même temps, extrêmement gothiques, barbares et intéressantes à la fois, qui représentent toutes les histoires de la Bible; la chaire est un autre morceau d’antiquité, et la clepsydre aussi, dont l’usage s’est conservé dans ces églises de montagne. Malheureusement il n’y a pas ici comme dans les usines une belle flamme qui réchauffe; le froid nous oblige bientôt à prendre congé du bon pasteur.
Il est difficile de donner une idée des beautés horribles de la Via Mala. Ce défilé célèbre se compose de deux gorges étroites, ou plutôt de deux profondes fissures, au fond desquelles mugit le Rhin, et que sépare l’une de l’autre une petite vallée paisible, verdoyante, et placée là comme pour donner au voyageur les plus vives impressions du contraste. Dans cette fissure, la route serpente, tantôt serrée contre les parois du rocher, tantôt jetée au-dessus d’un abîme ténébreux dont le fond échappe au regard, et d’où, en quelques endroits, le bruit même du fleuve, qui s’y tourmente et s’y brise, n’arrive pas jusqu’à l’oreille. De magnifiques arbres s’élancent de tous les points où il y a un peu de terre, et la gorge est si resserrée, qu’ils forment de leurs cimes qui se rejoignent, de leurs branches qui s’entre-croisent, comme des dômes transparents qui ne laissent passer qu’un pâle reflet de lumière. Un peu plus loin, tout est pierre noire, lueur souterraine, et au silence succède un fracas infernal d’eaux invisibles qui bondissent, déchirent et opposent fureurs à fureurs; il semble qu’on soit à mille lieues du monde et des hommes, et l’on ne peut se défendre d’une secrète horreur. Nous trouvons assise au plus épouvantable endroit une 'élégante société de touristes. Messieurs et dames, jeunes et vieux, gardent le silence et l’immobilité ; à peine nous voient-ils passer à côté d’eux, absorbés qu’ils sont dans l’impression de cette scène tumultueuse
ENTRÉE DE LA VIA MALA DU COTE d’ANDEER